Pop Culture

Pourquoi le scandale Harvey Weinstein éclate-t-il maintenant ?

by Delphine Valloire
13.10.2017
Le colosse est tombé. En moins d’une semaine, celui que le Tout Hollywood surnommait « God » depuis les années 90 mord - enfin - la poussière.

Le producteur et distributeur le plus remercié aux Oscars, Harvey Weinstein, qui a créé Miramax avec son frère Bob, celui a qui a mis le pied à l’étrier de Quentin Tarantino, Baz Lurhman, Jean-Pierre Jeunet, Danny Boyle et Steven Soderbergh, entre autres, a vu en quelques jours sa vie tomber en miettes.

Weinstein, tyran aussi doué que craint, traîne depuis trente ans une solide réputation de pervers sadique : non seulement il terrifie ses équipes et ses réalisateurs par des colères épiques et les coupes qu’il inflige aux films mais il exerce avec outrance – et s’en vante publiquement – un droit de cuissage autoritaire sur toutes les jeunes actrices, et même sur d’autres, plus confirmées, suivant le même modus operandi en proposant une discussion dans une chambre d’hôtel puis un massage ou un bain, le tout couvert par une armée d’assistant(e)s, d’avocats et d’associés. Une sorte de Jaba le Hut, un Minotaure qui n’aurait jamais trouvé d’opposition en trois décennies. Oui, tout le monde savait. Journalistes du monde entier, professionnels du cinéma, acteurs : il était impossible de passer à côté de l’appétit sexuel et de ce tableau de chasse qu’il affichait avec fierté. Tout aussi impossible : en parler sans preuves ni témoins formels, en risquant d’affronter des représailles professionnelles, juridiques ou publicitaires et la colère d’un homme surpuissant. Weinstein pouvait continuer tranquillement d’afficher cette image de colosse grande gueule, débonnaire et bon vivant mais, en coulisses, effectivement aussi menaçant que monstrueux. Certains affichent une surprise qui ne peut qu’être feinte, comme Meryl Streep (sans doute aveugle et sourde ?), d’autres se taisent, beaucoup se lâchent enfin – Cara Delevingne sur instagram, Angelina Jolie, Léa Seydoux dans le Guardian, ou encore Gwyneth Paltrow. Après des années d’impunité à harceler sexuellement toutes les femmes qui passaient à sa portée, Weinstein a aujourd’hui perdu son travail, sa femme, ses amis, sa réputation. Un vrai soulagement saisit toutes les féministes et les autres : un prédateur en moins. Et on ne peut s’empêcher de ressentir une vive admiration pour les premières qui ont eu le courage fou de témoigner (Rose McGowan et Ashley Judd), mais la vraie réaction à cette (fausse) « breaking news » devrait être la suivante : pourquoi maintenant ?

 

1- L’arme Twitter

Depuis 1984, des dizaines de plaintes de jeunes filles ont abouti à des accords discrets à l’amiable. La presse, elle, s’est tûe : des articles n’ont finalement jamais été publiés, faute de témoins, mais aussi faute de médias qui ne ploieraient pas sous la pression. En 2004,  un papier de  Sharon Waxman a de cette manière été mis au marbre par le New York Times. Treize ans plus tard, ce même journal publie, le 5 octobre, un brûlot écrit par Jodi Kantor et Megan Twohey qui dénonce le harcèlement sexuel de Weinstein sur des décennies et publie des témoignages accablants. Un jour plus tard, Ronan Farrow (le fils de Mia Farrow) publie son enquête exhaustive sur le sujet dans la New Yorker, une enquête sur laquelle il travaille depuis des mois pour un reportage sur la chaîne NBC qui aurait finalement cédé à la peur en l’annulant (sous couvert de conflit d’intérêt entre Ronan Farrow en guerre contre son père Woody Allen et Weinstein, le producteur de celui-ci). En juillet, NBC autorise Farrow à publier son enquête ailleurs. Depuis longtemps, Weinstein représentait une immense machine à broyer, les filles étaient terrorisées par la pression, les menaces, les avocats. En 2017, tout change. Tout d’abord internet est devenue une arme à part entière. Très efficace. Au moment où ces deux papiers sont publiés, Rose McGowan, une des actrices qui a osé exposer sa douleur à Ronan Farrow écrit sur Twitter, le terrain de guerre des polémiques : « Ladies of Hollywood, votre silence est assourdissant. » Le « girl power », une lame de fond qui agite les réseaux sociaux depuis l’élection de Trump, se met en branle. Et en une semaine, beaucoup de stars font de facto leur « coming out » sur les harcèlements. Au delà de cette victoire, il faut néanmoins ne pas oublier que Weinstein, personnage bruyant, n’est que la pointe de l’iceberg comme le notait justement Emma Thompson dans une interview hier à la BBC : d’autres, beaucoup plus discrets mais tout aussi pervers, dans l’industrie du cinéma et ailleurs, font tout autant de dégâts. Mais depuis cette semaine, on peut espérer qu’ils se sentent moins en sécurité, peut-être même qu’ils paniquent. Le temps de l’impunité doit se terminer.

 

2- Business, ton monde impitoyable (et shakespearien)

En une semaine, les ennemis de Weinstein, et ils sont très nombreux, ont, avec soulagement, lâché les chiens sur la célèbre brute. Mais les pires adversaires se trouvent, comme souvent, à l’intérieur. Depuis 2005, les frères Weinstein ont vendu Miramax à Disney puis fondé The Weinstein Company avec un succès plus que relatif : quelques hits comme le Discours du roi, Happiness Therapy ou Carol masquent mal des dizaines de flops. Les Weinstein ont apparemment perdu leur flair et pas mal de leur pouvoir. Il se dit même que Bob Weinstein cherchait à dégager son frère ennemi depuis quelques temps. Et après avoir été lâché par son board lundi, Harvey Weinstein a été viré. Mercredi, Bob publie un communiqué où il qualifie son frère “d’homme très malade », de « menteur de classe internationale ». L’affaire est pliée. On espère qu’Harvey apprécie les compliments depuis son refuge du moment, un centre de rehab pour sex-addicts en Arizona selon certains tabloïds. Au passage, on notera l’habile tour de passe-passe de communication qui consiste à transformer le prédateur qui aime soumettre les autres à son désir en un sex-addict c’est-à-dire en une victime.

 

The « Trail Blazer » pour évincer Trump

S’il était plus faible en réalité qu’il ne le semblait, Harvey Weinstein n’en demeure pas moins un symbole fort de puissance: sa chute, ainsi que celle de Bill Cosby dans une moindre mesure, ouvre une sacrée brèche pour punir d’autres fameux harceleurs. Par exemple, le 45ème Président des Etats-Unis, celui même qui a expliqué en 2005 à Billy Bush : “ When you're a star, they let you do it. You can do anything ... Grab them by the pussy. You can do anything.” En apparence, ce sont les Démocrates qui sont le plus touchés par la chute de Weinstein qui a contribué avec ses millions de dollars aux campagnes d’Obama et d’Hillary Clinton. Dans les faits, Hillary n’est plus dans la course après sa défaite humiliante et Obama avec son image d’homme intègre n’est que peu éclaboussé par ce comportement si loin du sien. Sa fille Malia a même fait son stage d’études à New York dans les bureaux de production de Weinstein. Et on peut supposer que ce père n’aurait jamais mis sa fille adorée sous le nez d’un homme s’il l’avait su pervers. Exit donc les démocrates du sujet. Le coup suivant dans la partie d’échec qui se joue à Washington et dans tout le pays est donc peut-être le suivant : dans un premier temps, montrer à tous qu’un homme, aussi puissant soit-il, peut tomber, dans un deuxième temps, inciter des victimes à parler. Et qui ressemble plus à Weinstein que Trump ? Même mépris des conventions, mêmes insultes, mêmes colères, même arrogance, même vulgarité, même misogynie, même amour de l’argent, mêmes Trophy Wives. Les deux journaux qui ont publié les enquêtes, le New Yorker et le New York Times, taxés à longueur de temps de « fake news » par le Président sont, avec CNN, à la tête du combat anti-Trump. On peut se demander dans quelle mesure cette chute ne s’ajoute pas à leur arsenal pour démolir un homme dangereux et incompétent qui, jour après jour, semble résister à toutes les infamies et à toutes les erreurs qu’il commet.

 

Phase finale : L’expiation

Pour ce qui est d’Harvey Weinstein, certains commencent à plaindre cet homme à terre sur lequel on s’acharne. Au-delà de la sévère claque – méritée - que le producteur est en train d’encaisser, son futur se déroulera sans doute selon les lois du business : une cure (de quoi ?), des procès peut-être, une expiation publique ensuite, un mea culpa avec des larmes de préférence, devant les caméras d’Oprah dans un an ou deux, et des dons à des organisations contre les violences faites aux femmes, le tout qui pourrait s’achever par un pardon général, une renaissance sous les applaudissements du public ou même une série Netflix sur l’affaire. The show must go on.

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