Pop Culture

Et si le cinéma n'était plus qu'un immense recyclage ?

by François Blet
19.10.2017
Vous avez l’impression de toujours voir la même chose au cinéma ? Logique, puisque c’est à peu près le cas.

Illustration Frédéric Fleury

Article initialement publié dans le magazine Jalouse n°204

La Belle et la Bête, Ghost in the Shell, Star Wars: Episode VIII, Blade Runner 2049, Alien: Covenant…Certains sont déjà sortis, d’autres attendent leur tour, mais tous font partie de la liste des quarante-sept remakes, reboots et sequels que Hollywood a programmés pour 2017. C’est-à-dire quasiment un par semaine. Bien sûr, le phénomène ne date pas d’hier (le Ben-Hur de 2016 était le remake du triomphal succès de 1959 lui-même le remake d’un film de 1925), mais en le systématisant au début des années 2000, l’usine à rêves est devenue, dans les faits, une entreprise de recyclage. Et là encore, les chiffres parlent : en 1995, les dix champions du box-office étaient des créations originales. Une décennie plus tard, elles n’étaient plus que trois. Comme l’année dernière où seuls Deadpool, Zootopia et Comme des bêtes surnageaient dans un top trusté par des suites ou des réadaptations (Le Livre de la jungle, Le Monde de Dory, Star Wars: Rogue One, etc.). Et derrière ces cache-misère ? Des kilomètres de films mal liftés et de franchises fatiguées paradoxalement crachés, dans bien des cas, par des sources taries. Parce qu’en réveillant leurs morts au lieu de donner la vie, les studios finissent par manquer de matière première. Pour se réapprovisionner, ils vident alors les plus douteux de leurs tiroirs. Ainsi, après avoir abondamment pillé le patrimoine des années 80 (Karate Kid, Robocop, The Thing), les costume-cravate de la Côte Ouest décongèlent et réchauffent désormais des productions nineties aussi dispensables que Cliffhanger ou Jumanji, qui verra The Rock remplacer Robin Williams. Plus prometteur, le remake du téléfilm culte des 90s Ça, tiré du livre de Stephen King, avec le beau Bill Skarsgård dans le rôle du clown horrifique Pennywise, table ambitieusement sur une sortie en deux parties et un esthétisme ultra léché pour terrifier la génération millennials qui n’aurait pas vu la première version. Toujours dans le registre “on saccage votre enfance”, le remake à effets spéciaux high tech supercallifragelistiques de Mary Poppins avec Emily Blunt a sa sortie prévue pour décembre 2018. On grince des dents d’avance : merci petit Papa Noël.  

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Poule aux œufs d’or et nostalgie

Mais pourquoi un tel tsunami de resucées ? Paresse créative ? Manque d’imagination ? Pénurie d’auteurs ? Peut-être, mais pas seulement. Tout d’abord – et votre compte en banque est là pour le prouver –, ça marche. Que vous n’ayez pas vu l’original ou que vous soyez un incurable nostalgique tout aussi incapable d’aimer un nouveau Point Break que de le bouder en salle, Hollywood peut compter sur vous pour payer un billet. Même à contrecœur. Dans le domaine des assurances, on appelle ça de la gestion de risques. Mieux vaut un demi-succès garanti qu’un échec total suite à un gros pari. Ou une poule aux œufs d’or en fin de carrière plutôt qu’une volaille débutante. Des catastrophes industrielles – tel John Carter, première adaptation d’un roman d’Edgar Rice Burroughs qui fit perdre 200 millions de dollars à Disney en 2012 – sont là pour le rappeler aux investisseurs les plus zélés. 

Et puis, qui sait, vous pourriez prendre du plaisir en allant voir la nouvelle version de Police Academy (qui est vraiment annoncée) ou de l’énième Crime de l’Orient-Express, réalisé cette fois par Kenneth Branagh, qui s’est affublé d’une moustache de compétition vraiment pas Poirot et entouré d’un aréopage de stars hors sujet – Johnny Depp, Penélope Cruz, Michelle Pfeiffer (sortie prévue en décembre). Si certains remakes sont des échecs à la fois artistiques et commerciaux, comme La Momie, d’autres ont leurs entrées au panthéon du septième art. Ben-Hur, donc, mais aussi Scarface, Les Infiltrés ou The Thing (Inspiré de The Thing From Another World, de 1951) font partie d’une dream team qui légitime à elle seule le principe même de réinvention. À tel point qu’un nouveau Scarface – dont le script sera signé par les frères Coen – devrait voir le jour en 2018. Brian De Palma et Al Pacino ne seront pas au rendez-vous, certes, mais que ce soit pour confirmer vos craintes, être agréablement surpris ou rechercher ce frisson placebo que procure aussi le décaféiné, gageons que vous serez au rendez-vous l’été prochain. La nostalgie est une drogue dure. 

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Justaucorps et éléments de langage 

Du côté des cinematic universes, comme celui des superhéros Marvel, la donne change. Il ne s’agit plus de dépoussiérer indéfiniment le même long-métrage, mais de décliner ad vitam aeternam les mêmes codes, les mêmes formules narratives et les mêmes personnages. Chacun des films centrés sur Iron Man, Thor ou Captain America n’est alors qu’une simple pierre enchâssée dans un vaste édifice dont les propriétaires comptent bien vous faire visiter chaque pièce. Ou chaque rayon, puisque l’on parle d’un supermarché. Et peu importe si certains films, qui confinent à l’anecdote, servent uniquement de produit d’appel pour un projet choral plus coûteux, comme The Avengers. Par la surexploitation et l’abolition des frontières de la fiction traditionnelle, ces franchises garantissent à leurs producteurs un contenu et des profits exponentiels. Une démarche d’épuisement particulièrement en phase avec l’ère Netflix, qui voit des binge-watchers boulimiques avaler des dizaines d’heures consacrées au même univers. Désormais, on ne se contente plus de traverser la vie d’un personnage, mais on connaît ses bulletins de maternelle, la marque de ses slips et la date de son premier rasage. Et même si le patron des studios Marvel, Kevin Feige, suggérait en avril dernier que le prochain Avengers : Infinity War mettrait un terme en 2018 à sa série de vingt-deux films, un reboot de l’ensemble est toujours envisageable. Souvenons-nous après tout que Sony n’avait attendu que cinq ans pour redémarrer la saga Spider-Man après la fin de sa première trilogie en 2007, histoire de rentabiliser sa licence de l’ado-araignée. Spider-Man Homecoming, troisième reboot en date, est, lui, le fruit de la collaboration entre les deux studios, Sony s’étant adjugé les recettes du film, et Marvel celle des produits dérivés. Pour simplifier : Spider-Man, c’est six films et trois héros différents en quinze ans. Peu importe le flacon, donc, pourvu qu’il y ait le justaucorps.

Mais Hollywood a un problème : tant qu’il nous sera impossible de vider notre mémoire dans un disque dur pour regarder la septième version de Madame Doubtfire avec un œil neuf, les accidents comme La Momie pourraient se multiplier. Alors, pour faire passer la pilule, certains prennent des précautions de langage. Comme Dwayne The Rock Johnson, qui maintenait sur son Instagram en août 2016 que Jumanji – qui porte le même nom et raconte la même histoire que le film de 1995 – n’était “pas un reboot, mais une sorte de continuation de l’histoire”. Seul souci, quelques jours plus tard, sa co-star Kevin Hart annonçait ceci à Entertainment Weekly : “Nous faisons le remake d’un film qui n’a pas de points faibles”. Un faux pas qui veut dire trois choses : d’abord que Kevin Hart n’est pas en copie des mails envoyés par l’équipe marketing du film, ensuite qu’il n’a pas vu le premier, et enfin que nous sommes en présence d’un enjeu de communication majeur. Le même qui poussait la Paramount à vendre son nouveau Ben-Hur comme “une nouvelle version du roman de 1880, Ben-Hur : A Tale of the Christ”. Mais pas un remake du film de 1959, basé sur le même livre, que les choses soient claires. Plus inventif, Ghostbusters avait, lui, tenté de remplacer les chasseurs de fantômes initiaux par un quatuor de femmes et parlé de “nouvelle équipe” pour brouiller les pistes. Sans succès. Quant à l’équipe de Star Wars: Episode VII, elle n’avait pas hésité à pitcher son projet comme un “re-quel”. Soit une suite assez similaire au premier film pour servir de doudou à ses fans. Ce qui est, dans le fond, plus honnête. Mais peut-être pas autant que d’admettre que, du côté de Los Angeles, on nous prend vraiment pour des imbéciles.

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Ça, d’Andrés Muschietti, avec Bill Skarsgård, sortie le 20 septembre.

Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve, avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Jared leto… Sortie le 4 octobre. 

Thor : Ragnarok, de Taika Waititi, avec Chris Hemsworth et Tom Hiddleston, sortie le 25 octobre. 

Star Wars: Épisode VIII : Les Derniers Jedi, De Rian Johnson, avec Daisy Ridley, John Boyega, Oscar Isaac… Sortie le 13 décembre.

Le Crime de l’Orient-Express, de Kenneth Branagh, avec Kenneth Branagh, Johnny Depp, Penélope Cruz… Sortie le 13 décembre. 

Jumanji : Bienvenue dans la Jungle, de Jake Kasdan, avec Dwayne Johnson, Jack Black… Sortie le 20 décembre. 

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