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Fassbinder, un mythe des 70s tout en paradoxes

Sa vie délirante s’est reflétée dans ses films, influence toujours artistes et créateurs. Retour, à l’occasion d’une rétrospective, sur une œuvre viscérale créée dans une course contre la mort.

Sa vie aurait pu s’intituler Fast and Furious. Mort à 37 ans, Rainer Werner Fassbinder, alias RWF, a tourné entre 1969 et 1982 des chefs-d’œuvre imparfaits mais incandescents à un rythme délirant jamais égalé : quarante et un films en treize ans. Au générique se révèle l’ambition d’un artiste total qui donne le tournis : il est réalisateur, scénariste, compositeur, monteur, décorateur, producteur et chef op. Évidemment, cet homme-orchestre en roue libre ne fonctionne pas à l’eau minérale mais sous un cocktail létal composé de cocaïne par containers, d’alcool et de drames. Une vie sauvage, chaotique mais ultra créative qui a engendré des films séminaux d’une modernité dingue à redécouvrir ce mois-ci dans la gigantesque rétrospective qui lui est consacrée à la Cinémathèque. Engrais toxique et sublime, l’œuvre de RWF influence aujourd’hui tout ce qui compte comme réalisateurs et artistes, du cinéma à la mode, de Xavier Dolan, Steve McQueen (Hunger) ou Barry Jenkins (Moonlight) à Demna Gvasalia ou Alessandro Michele, tous héritiers d’une flamboyance revendiquée non dénuée de subversion.

Né en 1945 en Bavière, dans les ruines du IIIe Reich, Rainer s’est forgé sa propre légende : celle d’un mauvais garçon, trapu, aux yeux en amande, toujours vêtu d’un perfecto noir et d’un jean moulant orné d’un gros trousseau de clefs, la main en étoile greffée à sa clope et un chewing-gum à la bouche. Dans une longue interview filmée à Paris par Peter Jansen en 1978, on le voit, épuisé, le regard fuyant, répondre d’une voix étonnamment douce, mais en frappant parfois son poing dans sa main. Cette rage à fleur de peau se révèle dans tous ses films, toutes ses pièces de théâtre, comme autant de reflets fantasmés de son passé : “Ce que je fais, c’est une compilation d’expériences vécues.” Et d’ajouter avec un peu de roublardise : “Je suis aussi honnête que la société me permet de l’être.” Une remarque qu’on peut trouver ironique pour un homme si complexe, qui a fait du paradoxe un art de vivre.

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Extrait du film Le Monde sur le fil, de Rainer Werner Fassbinder (1973).
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RWF avec Hanna Schygulla, Ulli Lommel, Ingrid Caven, à Cologne dans la pièce Blut am Hals der Katze (1971).
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Dans L’Amour est plus froid que la mort (1969), avec Hanna Schygulla.
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Margit Carstensen et Katrin Schaake dans Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder (1972).

Gourou mais anti-leader

Rainer Werner Fassbinder détestait la solitude. À 22 ans, en 1967, il rejoint l’Action-Theater de Munich, écrit des pièces, joue à un rythme effréné et en devient le meneur à force de charisme. L’ActionTheater se transforme vite en une autre troupe, la sienne, l’Anti-Theatre. Il déniche ses acteurs – des muses, mais aussi des amis et souvent ses amants – dans les rues ou au café, pour leur physique ou leur attitude. Il attire, peut-être malgré lui, beaucoup de gens fragiles, comme sa victime consentante préférée, Irm Hermann. Comme toujours, il analyse la situation à rebours en 1978 : “J’ai grandi de telle façon que je n’ai besoin ni de leader ni d’en devenir un. J’ai fréquenté des gens qui au fond recherchaient une figure paternelle. Quand j’ai réalisé que ce n’était pas une phase mais le rôle qui m’était assigné, j’ai regretté.” Leader ou pas, la “troupe” devient bientôt une famille et, malgré quelques mutations au fil des années, ne le quittera plus jamais. Ce qui n’empêche pas cette famille d’être violement dysfonctionnelle. Tel un gros matou cruel, RWF mène sur ses membres des expériences assez extrêmes  : il les malmène, les insulte, donne des surnoms ridicules, tend des pièges pour tester leur intelligence, instaure une hiérarchie entre eux, qui les fait se battre pour la première place auprès de lui. Créant évidemment dépendance et jalousies. Une machine à drames et à passions qui nourrit en permanence son œuvre, en accord avec son credo de “vivre les choses”.

L’amour plus froid que la mort

Pour créer cette dynamique perverse, il fallait être sacrément charismatique. Laid mais sexy, RWF dégage un magnétisme animal malgré un physique abîmé : une sorte de Gengis Khan revisité par Tom of Finland, qui tiendra plus sur la fin du crapaud bouffi par l’alcool que de Marlon Brando. Un peu bisexuel mais surtout très homosexuel, il séduit tous ceux qui l’approchent par son charme, sa nature imprévisible et son intensité. Timide mais provocant, tendre mais violent, il croit au bras de fer permanent, au rapport dominant-dominé, à la lutte pour le pouvoir, surtout en amour, avec un pessimisme sans faille : “Celui qui aime le plus ou qui est le plus dépendant perd toujours. Celui qui ressent le moins de choses est moins vulnérable, il a plus de pouvoir.” Son cinéma regorge donc de mal-aimés, de rejetés, et essaie de redéfinir les rapports complexes maître-esclave, comme dans un de ses plus beaux films, Les Larmes amères de Petra von Kant, qui raconte le désespoir d’une créatrice de mode follement amoureuse de son mannequin Karin, qui l’ignore, et adulée par son assistante Marlene, qu’elle traite comme sa servante. Fortement inspiré ici par sa liaison compliquée avec l’acteur Günther Kaufmann et par son “esclave” la douce Irm Hermann, Fassbinder aurait pu aisément dire, à la façon de Flaubert, “Petra, c’est moi”.

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Dans le film Le Droit du plus fort.
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Dans le film Le Droit du plus fort.
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Extrait du film Tous les autres s’appellent Ali, de RWF (1974).

Marié mais gay

Homo revendiqué toujours en chasse, Rainer Fassbinder s’est tout de même marié deux fois avec des “muses”, avec qui il rêva brièvement et platoniquement (!) de fonder une famille bien bourgeoise (ultime paradoxe). Elles, de leur côté, espéraient sincèrement le réformer. Une très mauvaise idée, bien entendu. En août 1970, il épouse en smoking blanc la jeune actrice et future icône Ingrid Caven, mais passe la nuit de noces avec son témoin, son amant Günther. Le divorce suivra. Son second mariage, pas vraiment officiel, aura lieu à Miami entre deux passes avec un gigolo local. Il épouse sa jeune monteuse et fidèle assistante Juliane  Lorenz, aujourd’hui directrice de sa fondation. Rien n’est idéal, mais au moins tout le monde reste lucide. Quand Peter Jansen lui demande dans l’interview de 1978 s’il a peur de rater ses relations sentimentales, il répond en riant jaune : “Comment ça, peur ? Je les rate toujours mais je le sais toujours à l’avance. Je me suis marié, mais pas dans le but de vivre en couple.” WTF.

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Extrait du film Le Monde sur le fil, avec Barbara Valentin (1973).
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RWF durant le tournage du film Le Mariage de Maria Braun (1978).
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Rainer Werner Fassbinder, acteur et réalisateur du film Le Droit du plus fort (1975). L’histoire d’un jeune gay “working class”, gagnant à la loterie, mais éternel perdant.

Sadique mais sentimental

Évidemment, l’amour a quand même chamboulé le cœur de Fassbinder au cours d’au moins trois grandes histoires aussi tordues, instables, tragiques et extraordinaires que le reste. S’il est passionné au début, il se lasse et devient cruel quand l’adrénaline ne coule plus à flots. Et il y a toujours une victime. Son premier amant marquant : Günther Kaufmann, un géant black débonnaire et hétéro, fils illégitime d’un GI, avec qui il tournera neuf films très mouvementés de 1969 à 1970, et à qui il offre des voitures de sport à fracasser. Deuxième amant  : le bel El Hedi ben Salem, trouvé sans le sou dans un sauna à Paris, et transformé en acteur, qui a des pulsions meurtrières dès qu’il boit, et attaque alors au couteau. Après leur rupture, Salem se suicidera en prison, en France. Et, enfin, le cas Armin Meier. Né en 1943 des expériences de Himmler au Lebensborn pour créer une race aryenne parfaite, abusé par ses familles d’accueil, ce garçon boucher aimera follement Rainer. Quand RWF se lasse et l’abandonne pour aller à Cannes en 1978, il se suicide, le jour de l’anniversaire du cinéaste dans son appartement. Bouleversé, Fassbinder tournera en moins d’un mois ce qui est peut-être son plus beau film, L’Année des treize lunes, relatant les derniers jours d’Elvira, sorte de feu follet (référence au film de Louis Malle) transsexuel qui cherche vainement au travers de rencontres étranges un peu de chaleur ou une raison de vivre.

Apolitique mais terroriste

“Je ne lance pas des bombes, je fais des films”, répondit-il quand on lui demanda ce qu’il pensait des actions violentes de la Fraction armée rouge. Et pour cause, lui et la bande d’extrémistes politiques d’Andreas Baader et d’Ulrike Meinhof étaient en quelque sorte amis de jeunesse à Munich. Baader mettait de l’ambiance en insultant sa troupe d’Action-Theater à la fin des sixties. Rebelle sans cause mais ressentant la même colère qu’eux contre une RDA bourgeoise et hypocrite, RWF se sentait assez proche de ces terroristes très intellectuels pour être bouleversé par leur mort dans les années 70. Son orientation politique reste pourtant un mystère, comme le raconte l’acteur Karlheinz Böhm (le prince Franz de Sissi !), qui a joué dans quelques-uns de ses films : “Je lui ai dit ‘Tu es contre la droite, contre la gauche, contre les bourgeois, contre les extrémistes, mais pour qui est-tu exactement ?’ Et je n’oublierai jamais sa réponse : ‘Je vois ce qui brûle, ce qui va mal, ce qui pue. Peu importe que ce soit à gauche, en haut ou en bas, je tire dans toutes les directions.’”

Le cinéma plus que la vie

Sa folie dans la vie était contrebalancée sur un plateau de cinéma par sa rigidité et sa précision (il avait ses films entièrement en tête). Même si ses méthodes de production étaient dignes de celles d’un gangster (abus de faiblesse, dettes, menaces) pour soutenir un rythme frénétique. Il disait : “J’ai comme un besoin urgent de raconter mes histoires.” Il fallait aussi être plus rapide que Godard, plus rapide que la critique. Fassbinder semble ainsi sauter du coq à l’âne entre le western bizarre Whity (1971), le fantasme gay en colorama de Querelle (1982) ou les mélodrames inspirés par Douglas Sirk, son héros. Il a même réalisé une des meilleures œuvres de science-fiction qui soient, Le Monde sur le fil, en 1973 : une minisérie télé, tournée dans un 16  mm somptueux, sur la réalité virtuelle et des mondes simulés à plusieurs niveaux qui préfigure Matrix, mais aussi Tron ou Inception.

Cocaïne et somnifères

Hédoniste mais suicidaire, Fassbinder court à sa perte avec beaucoup d’application depuis son adolescence. L’idée du suicide le hante (voir L’Année des treize lunes et Le Marchand des quatre saisons), mais la course contre la montre le passionne encore plus. Après tout, sur grand écran comme dans la vie, pour lui, pas de happy-end. Sachant son cœur faible, il multiplie néanmoins les risques : nuits blanches dans les bars gays hardcore, banquets arrosés, et surtout beaucoup, beaucoup de drogues. Il lui faut de la cocaïne à haute dose pour le speed, l’excitation, mais aussi un cocktail Valium-Mandrax-Vesperox – des somnifères à dose de cheval – pour accélérer l’effet hypnotique et s’endormir enfin quand l’effet de la poudre s’estompe. La violence imbriquée dans le rêve, comme dans ses films. L’autodestruction comme un des Beaux-Arts. Une nuit de juin 1982, Fassbinder, au bout du rouleau, fait une overdose devant la télévision, sa fidèle cigarette consumée à la main, affaissé sur un scénario en cours. Sa dénonciation de la société de consommation, des bien-pensants et des codes hypocrites est aujourd’hui digérée et réinventée par des bad boys provocateurs comme Xavier Dolan avec ses mélodrames intenses (Laurence Anyways, Juste la fin du monde) ou Demna Gvasalia, qui organisa par exemple son défilé Vetements 2015 dans la boîte gay Le Dépôt, connue pour ses backrooms. Ces héritiers en subversion donnent ainsi naissance au dernier paradoxe de RWF, génie mort mais éternel.

À lire : biographie L’amour est plus fort que la mort, de Robert Katz (Presses de la Renaissance). Rétrospective Fassbinder à la Cinémathèque (Paris) du 11 avril au 16 mai. Sous l’égide de Carlotta Films, les 18 avril et 2 mai : ressortie en salles de 14 films majeurs du cinéaste dans des versions restaurées et sortie d’un double coffret DVD et Blu-ray.

Article initialement publié dans le magazine Jalouse de mai 2018

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