Pop Culture

La fille que Madonna a copiée

by Ira Benfatto
16.03.2017
Muse de John Waters et de Nan Goldin, cette diva de l’underground dont le style a été copié par Madonna a croisé sur son chemin très chaotique Jim Morrison, Jimi Hendrix, la Manson Family, Basquiat, Keith Haring, les Ramones, Klaus Nomi, Patti Smith, Blondie, Sonic Youth et le photographe Robert Mapplethorpe. Ce mois-ci, ses écrits sont publiés chez Finitude, l’occasion de revenir sur la vie de cette icône méconnue, nommée Cookie Mueller.

1976, Provincetown, une petite station balnéaire qui fait figure de sanctuaire pour les marginaux, les artistes et les indésirables. La soirée commence au cinéma d’art et d’essai, que le réalisateur John Waters a loué pour la première locale de son film Pink Flamingos. Sont présents les membres de sa troupe, les fameux Dreamlanders, leurs amis, et toute personne ayant reçu une invitation, puisqu’il faut payer pour les sièges non occupés. Dans la salle enfumée, l’ambiance est encore plus déjantée que sur la toile. John y partage les derniers ragots avec son actrice, Cookie Mueller, au milieu du public qui hurle et s’esclaffe. Elle possède ce qu’on appelle une “gueule”. Corps de panthère moulé dans une robe mauve à imprimé serpent, crinière blonde et épaisse, les yeux redessinés d’un épais trait d’eyeliner qui accentue son allure féline, et son nez proéminent qui lui confère ce profil remarquable. C’est ce jour-là que la photographe Nan Goldin réalise son premier portrait de Cookie. Elle tombe instantanément sous le charme, Cookie Mueller devient sa muse. Et Nan ne cessera de la photographier, jusqu’à sa mort en 1989. Son appareil se faisant le témoin de la lente décrépitude d’une beauté, des ravages de la drogue et de la maladie. Dans son dernier cliché, certainement le plus connu, Cookie repose dans son cercueil. Emportée par le sida, comme beaucoup de sa génération, sept semaines après son mari, Vittorio Scarpati. En introduction du portfolio qu’elle lui consacrera, Nan Goldin écrit : “Je ne pensais pas pouvoir perdre qui que ce soit, si je le photographiais assez.” Bien sûr, elle a perdu Cookie, son amie, mais elle aura participé à sa légende. Et les légendes ne meurent jamais. Elle demeure là, dans les photos de Nan Goldin, dans les films de John Waters, et au travers de ses propres écrits.

img7-2 copy 2.jpg
img7-2.jpg
img7-2 copy.jpg

Unsafe était son second prénom Cookie savait vivre intensément et se conter tout aussi brillamment. Elle disposait d’un talent sans égal pour se trouver au bon endroit, au bon moment, aux côtés des acteurs les plus importants de son temps. Sa vie ressemblait à un film, et son esprit, sa vivacité et son charisme lui interdisaient d’en rester la spectatrice. John Waters la décrivait ainsi : “Cookie est un mélange de Janis Joplin et Jane Mansfield, une hippie prolétaire, avec une touche de glamour digne d’une drag-queen. Unsafe était son second prénom. Elle vivait sur le fil du rasoir, toujours.” Cookie naît à Baltimore en 1949. Loin de l’image acidulée du rêve américain, la ville est ruinée, minée par les conflits raciaux, la drogue et la criminalité. Comme la plupart des familles blanches, les Mueller vivent en périphérie. Cookie grandit à Catonsville, le long d’une voie ferrée, dans un environnement en tous points fidèle au cliché white trash. Entre une école religieuse et un asile de fous. À l’âge de 10 ans, elle embarque avec sa famille à bord d’une vieille Plymouth pour sillonner les routes du pays. Cette expérience de vie nomade s’inscrira en elle, et ne la quittera plus. Elle aura dorénavant une idée fixe : partir, encore et toujours.

En 1968, la jeune adolescente au chignon vertigineux, qui arpentait les couloirs de son lycée en escarpins (réplique parfaite de son personnage du film Female Trouble de John Waters), part enfin pour San Francisco, l’épicentre de la contre-culture. C’est dans un nuage de vapeurs psychédéliques qu’elle déambule sur Haight Street, en talons compensés, passant du lit de Jimi Hendrix aux loges de Jim Morrison. Elle rate Charles Manson de cinq petites minutes, mais n’en rencontre pas moins le Diable, à travers un ami fraîchement converti. Si la stupidité des filles de la famille Manson l’effraie, elle apprécie la cordialité et le caractère séducteur d’Anton LaVey, le grand prêtre de l’Église de Satan.

Malheureusement, son “Summer of Love” se voit écourté par ses colocataires qui, inquiets de son état mental, la font interner. Retour dans le Maryland, dans cet institut psychiatrique auprès duquel elle a grandi. Ce qui aurait pu constituer son retour définitif au néant se transforme en un nouveau tremplin. Aussitôt sortie, elle rencontre John Waters, lors de la première du film Mondo Trasho. Elle jouera dans ses cinq longs-métrages suivants. Pour Multiple Maniacs, elle danse topless sur Jailhouse Rock. Dans Pink Flamingos, sa scène rivalise de perversité avec celle qui fit du travesti Divine une star. Son fils Max, tout bébé, y fait sa première apparition sous le nom de Baby Noodles.


Lorsque Cookie emménage à Provincetown avec les Dreamlanders, John Waters s’assure qu’elle emmène bien Max tous les matins à l’école, quitte à sniffer son café instantané, si elle n’a pas le temps de le boire. Mais à côté de cette vie délirante, il y a aussi l’usine de conserves de poisson où Cookie et les autres travaillent à la chaîne. Et la jeune maman s’enfuit à nouveau, direction New York. Là-bas, l’ère dorée du Studio 54 touche à sa fin, une nouvelle scène underground se fait entendre downtown. Pour paraphraser Nan Goldin, Cookie est LA diva, la superstar autour de laquelle toute une famille gravite : les peintres Jean-Michel Basquiat et Keith Haring, les Ramones, Klaus Nomi, Patti Smith, Blondie, Sonic Youth, le photographe Robert Mapplethorpe, et bien sûr Nan Goldin. Cookie abandonne le strip-tease le jour où l’un de ses clients lui avoue être le Boucher de Brooklyn, en exhibant un doigt coupé dans un sac en plastique. C’est là qu’elle commence à écrire et devient critique d’art pour Details. Sa rubrique santé dans l’East Village Eye, “Ask Dr. Mueller”, amuse tout le quartier. Mais elle n’en vit pas. On assure qu’elle vend les meilleures drogues de Manhattan. Lorsqu’elle doit récupérer son chèque de l’assistance publique, elle s’habille “plus classique”, en jetant sur ses épaules une fourrure de singe. Cookie n’a plus aucune idée de ce qu’est la “normalité”. Son style vestimentaire est tellement unique et excentrique qu’il lui vaut d’être sollicitée comme styliste par le groupe post-punk The B-52’s. À l’instar de son ami Richard Hell, qui a inspiré aux Sex Pistols leur look constellé d’épingles à nourrice, Cookie se voit copiée par Madonna, qui a toujours su débusquer les tendances de demain dans l’underground. Elle est l’inspiratrice du look messy chic de la chanteuse dans les années 80 : robes ultra moulantes, superpositions de T-shirts échancrés avec soutien-gorge apparent, minijupes en dentelle sur leggings, dessous portés dessus et abondance de colliers et bracelets. On croise encore ses clones aux quatre coins de la planète, en 2017.

“Cookie est un mélange de Janis Joplin et Jane Mansfield, une hippie prolétaire, avec une touche de glamour digne d’une drag-queen. Elle vivait sur le fil du rasoir, toujours.” John Waters

Dennis Dermody, ami de longue date de John Waters, résume Cookie ainsi : “À chaque fois qu’elle sortait de chez elle, sa vie était un roman. Il lui suffisait de descendre chercher du lait pour que quelque chose de fou se produise.” Avec elle, les road trips se transformaient en film d’horreur à la Délivrance, les salles de bains en salles de réanimation et les maisons en cendres. Fan de ses anecdotes, son entourage la pousse à écrire. Déjà connus pour être drôles et incisifs, ses récits se révèlent touchants, lyriques, ponctués d’expressions uniques. Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, le recueil de textes autobiographiques édité juste après sa mort, en 1990, fait figure de livre culte aux États-Unis, où les copies épuisées ne s’échangent plus qu’entre initiés, comme un trésor bien gardé.

Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir,
de Cookie Mueller, traduit de l’américain et présenté par Romaric Vinet-Kammerer.
Éditions Finitude. À paraître le 2 mars.
À découvrir aussi, en anglais, Edgewise: A Picture of Cookie Mueller, de Chloe Griffin
(Bbooks Verlag, 2014).

Partager l’article

Tags

Articles associés

Recommandé pour vous