Pop Culture

Comment le "musical" est (re)devenu cool

Biberonné aux fresques de la MGM et aux films de Jacques Demy, le "musical" 3.0 s'apparente aussi, par son réalisme édulcoré, aux tableaux de moeurs du Paris des Années Folles.
Reading time 4 minutes

Opératique, cinématique, tantôt "en-chantée" (selon le mot de Jacques Demy), tantôt désenchantée, l'identité du "musical" est aussi multiple que sa géographie imaginaire. La route commence par Broadway dans les années 1920 - première étape à laquelle Glen Luchford fait d'ailleurs référence dans la campagne printemps-été 2019 de Gucci (ci-dessus). Puis elle passe par le Hollywood des années 1940/50 après un crochet par…les Bouffes Parisiens, où un groupuscule de compositeurs — Gaston Gabaroche, Paul Misraki — s’amuse à mêler théâtre de boulevard et scène lyrique. Retour à Broadway avec le West Side Story de Bernstein, adapté au cinéma en 1961, soit trois ans avant Cherbourg, les Parapluies, Jacques Demy, Catherine Deneuve et…Michel Legrand. 

Trustant les Trente Glorieuses de son jazz symphonique, le compositeur français décédé le 26 janvier dernier est le trait d’union de cette vaste carte en mode majeur. "C'est quelqu'un qui s'est toujours échappé des prisons dans lesquelles on a voulu l’enfermer.", déclarait Nathalie Dessay dans une interview à France Culture. "Il vient du classique, il s'en est échappé. Il a fait du jazz, mais pas seulement. Hollywood lui a fait des ponts d'or, il s'est échappé". Ainsi, sa partition pour Les Parapluies de Cherbourg tire parti du backstage et du musical du quotidien, deux grands courants du film musical américain, dans une perspective nouvelle : "Mettre en musique les mots du quotidien."

Chantés en comédie, chantés en film... Ces mots, souvent légers sur un sujet grave, électrisent le réalisateur de La La Land Damien Chazelle et son ami compositeur Justin Hurwitz quand, étudiants à la Harvard, ils bâtissent des châteaux en Espagne. "Au début, personne ne voulait financer La La Land." explique Justin Hurwitz dans une interview au Parisien. "On l’a mis de côté pour faire Whiplash, un film au budget plus modeste, et c’est grâce à son succès que les producteurs se sont intéressés à La La Land." Six Oscars et quinze autres récompenses plus tard, le film porté par Emma Stone et Ryan Gosling a relancé pour de bon le débat autour du "musical". Une scène inaugurale qui renvoie aux Demoiselles de Rochefort, un "City of Stars" qui rappelle qu'Hollywood ne meurt jamais... Si la toile de fond de La La Land est nerd, son pitch est d'actualité : une jeunesse partagée entre passé et futur, le jazz d'Armstrong et la néo-soul de John Legend, entre vie professionnelle et vie privée, aussi.

La comédie musicale Normandie, re-créée ce mois-ci par Les Frivolités Parisiennes sur une partition de Paul Misraki, est une autre version pulsée du tableau de moeurs. S'y croisent ainsi, sur le pont d'un transatlantique, rejetons de l'aristrocratie, mousses funky, porte-étendards de la classe ouvrière en 1936... Autant d'archétypes que le metteur en scène, Christophe Mirambeau, catapulte dans une dimension toute contemporaine. À l'oreille ? Un melting pot de lyrisme et de jazz qui valut à Misraki, par la suite, des commandes de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Melville, Claude Chabrol ou encore Luis Buñuel pour le cinéma. Dans le temps de Demy, donc. Ah, l'ouroboros du "musical". 

Normandie, les 11 et 12 février 2019 à La Nouvelle Ève. 

De haut en bas : Campagne printemps-été 2019 de Gucci par Glen Luchford / Extrait de West Side Story (1961) / Extrait des Parapluies de Cherbourg (1964) / Extrait de La La Land (2016) / Affiche de la comédie musicale Normandie (2018) / Extrait des Cousins (1959)

Articles associés

Recommandé pour vous