Pop Culture

Bienvenue dans le monde des "weirdos"

Les excentriques, ou “weirdos”, nous fascinent par leur étrangeté autant que par leur courage ou leurs intuitions. De l’inventeur Nikola Tesla à Lady Gaga, en passant par Warhol ou Lynch, ils sont à la pointe de leur époque et peut-être même de la prochaine. On les aime car ce sont eux qui vont changer le monde.
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Billie Eilish

Les cheveux rouges fous, un visage lunaire, Natasha Lyonne, actrice au parcours atypique même pour Hollywood, a créé, écrit, réalisé cette année pour Netflix une série sur un concept barjo : une geek trentenaire déglinguée (jouée par elle-même) n’arrête pas de revivre sa soirée d’anniversaire et de mourir de cinquante façons différentes. Un jour sans fin, mais revu par Hunter S. Thompson. Russian Dolls a cartonné, un succès imprévu accompagné de nominations. Dans The Observer, Natasha Lyonne avoue : “Vous voyez, je suis un message d’espoir pour tous les weirdos qui ont passé un sale moment au lycée. Les mêmes choses pour lesquelles j’ai été attaquée à l’époque sont devenues celles pour lesquelles je suis aujourd’hui récompensée.” Difficile de définir exactement “weirdo”. La définition plébiscitée par l’institution de l’argot américain, Urban Dictionnary, donne à peu près ceci : “Quelqu’un qui est différent de tous les autres, mais c’est bien car il est lui-même et pas comme tous les autres connards artificiels qu’on voit au- jourd’hui. C’est OK d’être un weirdo, et si quelqu’un vous dit le contraire, dites-lui de s’enfoncer un cactus là, dans le cul.” Dans un dictionnaire classique, on trouve une autre définition un peu moins encourageante : “Une personne qui est extraordinairement étrange ou excentrique.” Quelqu’un qui ose afficher une telle différence a forcément un certain penchant pour la création. Il n'est donc pas étonnant de croiser de sublimes weirdos sur la scène pop-rock internationale. Parmi eux, évidemment, on compte la reine du costume extravagant, Lady Gaga, et ses fans auto-proclamés “Petits monstres”, ou l’idole géniale Prince qui voulut, un temps, être rebaptisé sous le nom d’un symbole imprononçable. Dans une vidéo hilarante sur Vimeo, le réalisateur Kevin Smith raconte sa semaine avec Prince pour les besoins d’un documentaire sur la religion, où il est complètement dépassé par l’esprit tortueux du Kid de Minneapolis. Au bout de quelques jours, l’assistante personnelle du musicien tente de lui expliquer les choses : “Prince vit dans le monde de Prince depuis un bout de temps. Il peut demander un chameau à 3 h du matin, ici dans le Minnesota, en janvier, sans s’imaginer que ce soit physiquement ou psychologiquement impossible. Ce n’est pas de la malice, seulement une autre manière de penser.” Évidemment, le public rit de bon cœur mais sous cette blague se trouve une vérité : ces personnages hors normes n’ont pas forcément la conscience de l’impossible. Ils tentent des expériences a priori irrationnelles pour réussir là où d’autres n’auraient vu que le mur des impossibles. Pour Greta Thunberg, 16 ans, il n’était pas fou de penser que l’on peut motiver les adolescents du monde entier pour régler les problèmes écologiques graves qui se posent aujourd’hui. Et les gouvernements sont en train d’expérimenter la vague internatio- nale de manifestations générées par cette lycéenne suédoise.

Perruque peroxydée

À la fin du XIXe siècle, Nikola Tesla, ingénieur de génie serbo-croate, a inventé le courant alternatif, révolutionné l’approche de l’électricité et eu la prescience d’internet et de la Wi-Fi, entre autres. Tout le monde l’a pris pour un fou, une per- ception un peu aggravée par ses bizarreries : sa mémoire eidétique (mémoire absolue, ndlr), sa phobie des perles, ses tocs, son amour fou des pigeons, entre autres. Il y a quinze ans, un entrepreneur visionnaire lui rend hommage en baptisant Tesla sa firme de construction de voitures électriques. Elon Musk n’est pas en reste de visions : après avoir fait fortune avec PayPal, il a fondé SpaceX, spécialisé dans l’aérospatiale et le service de transports dans l’espace ainsi qu’une compagnie de forage de tunnels en Californie appelée (ironiquement ?) The Boring Company, qui pourraitselonlui“êtreoupasuneréussite”.Ajoutezàcelaquelquesdéclarations très farfelues, sur les extra-terrestres, l’intelligence artificielle ou les cyborgs, ainsi qu’une étonnante romance avec la weirdo du rock, la chanteuse et artiste canadienne Grimes, et vous obtenez un parfait “weirdo power”. À surveiller comme le lait sur le feu. Une relation d’amour-haine avec le public que le maître du pop art, Andy Warhol, aurait sans doute apprécié comme une œuvre à part entière. Roi des weirdos, Warhol, avec son éternelle perruque peroxydée, son hypocondrie et son accumulation maladive d’objets du quotidien, eut la vision de cette gloire instan- tanée (“les quinze minutes de célébrité”) qui régit aujourd’hui les réseaux sociaux. Il a lui aussi été rejeté par les cercles d’art de New York dans les années 50 avant de créer lui-même son propre biotope, la Factory. David Lynch, le réalisateur de deux des films les plus weirdos de l’histoire du cinéma – Eraserhead et Inland Empire – n’a lui non plus jamais fait de concession à la normalité.

En 1979, durant unei nterview, il explique : “Vraiment, je ne suis pas si étrange. Tout le monde a son petit... les habitants de l’abîme et tout ça.” Depuis, il a aussi créé une série aussi sidérante qu’hallucinogène Twin Peaks: The Return en 2017, un petit bijou qui vrille le cerveau d’effroi et ravit par son audace en même temps. Lynch, sans doute in- fluencé par sa pratique de la méditation, a aussi expliqué : “Vous ne vous connaîtrez pas vous-même en vous parlant ou en vous regardant dans le miroir, mais en plongeant en profondeur et en expérimentant votre être.” Cette voix intérieure, de nombreux musiciens la suivent. Thom Yorke – dont le tube Creep avec Radiohead en 1993 est devenu l’hymne des weirdos (“But I'm a creep, I'm a weirdo / What the hell am I doing here ? / I don't belong here”) – vient de filmer avec Paul Thomas Anderson un court-métrage de musique, Anima, diffusé sur Netflix. Billie Eilish, autre rebelle ultra- douée, refuse, elle, de sourire ou de se vendre en look sexy au pays des pop-stars Barbie. Ils donnent tous l’exemple. Comme l’a écrit le fameux stratège de la Silicon Valley, Mike Lazerow, weirdo décomplexé : “Au lieu d’essayer de faire entrer nos enfants dans le moule, nous devrions les aider à célébrer leurs différences.”

Paillettes roses et crinolines géantes

La grande prêtresse de la mode Diana Vreeland, qui avait une passion pour les excès, enjoignait déjà ses enfants à ne pas être dans la moyenne mais soit très mauvais ou excellents. Mentor de nouveaux canons de beauté comme Penelope Tree ou Cher, elle voyait la normalité comme une mort lente de la personnalité. Qui dit normal, dit ennui. Surtout dans la mode. Le créateur Marc Jacobs, par exemple, semble s’être libéré cette année sur son compte Instagram et porte avec une élégance teintée d’ironie des vestes à pail- lettes roses, des foulards et des baskets dans une tempête de couleurs des plus créatrices. La mode, à l’unisson, a rarement été autant inspirée. À Londres, le créateur Matty Bovan, vit à 29 ans avec ses parents dans le Yorkshire mais révo- lutionne les podiums à grands coups de crinolines géantes, déconstruites et bario- lées. Au quotidien, il porte des cheveux arc-en-ciel, des looks délirants et du make- up depuis ses 16 ans. Il confiait à l’Evening Standard l’an dernier: “Aujourd’hui, je marchais jusqu’au métro, et ce vieil homme s’est mis à me dévisager, littéralement avec dégoût. J’ai pensé : ‘Yep, c’est OK.’ Parce que je n’aime pas les statu quo et je ne les ai jamais aimés.” Ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui de travailler avec les meilleurs, Stephen Jones ou Katie Grand. Mais le grand gagnant du combat de l’étrange contre l’ennui reste bien entendu Alessandro Michele pour Gucci, cham- pion ultime des weirdos, au succès flamboyant, qui porte en lui un profond amour de l’excentricité, de l’empathie et de la curiosité. Ses castings célèbrent les différences et bousculent les a priori avec des beautés atypiques comme Ellia Sophia (voir page de gauche). La collection Resort 2020 présentée à Rome constitue une parfaite ode au “beaubizarre” : ilutilise son esthétisme comme manière de se démarquer, de se rendre unique.

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