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Faut-il aller voir "The Square" au cinéma ?

L’art contemporain comme révélateur des failles très modernes d’un mode de vie occidental trop policé ? C’est l’argument de “The Square”, le nouveau film du Suédois Ruben Östlund, palme d’or du dernier Festival de Cannes.
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“Ce film retors, d’un humour à froid très nordique, vous maintient en permanence entre la circonspection et l’enthousiasme. Le malaise érigé au rang des beaux-arts.”

Surprise surprise à Cannes !

The Square, c’est le portrait de Christian, élégant conservateur d’un musée d’art contemporain au cœur d’une ville scandinave très design. Un territoire mégaconnecté, tolérant, impeccablement réglé, jusqu’au moment où l’honnête et cool Christian se fait braquer son portefeuille et son téléphone portable alors qu’il vient en aide à une jeune femme. Un cas de figure que le personnage n’avait pas imaginé dans son existence jusqu’à présent très contrôlée, et face auquel il ne sait comment réagir. “Parfois nous ne savons pas quoi faire !” résume Östlund pendant sa turbulente conférence de presse cannoise. Et pendant que le réalisateur, toujours habillé en noir malgré la chaleur, arpente de long en large la ville de Cannes, les journalistes et internautes du Festival dépècent son film, histoire de statuer. Sur les forums, certains se fichent de “cette crise existentielle de bobo”. Dans la presse, on décrit une farce lourde, ou, au contraire, une prise de conscience comique et terrible de nos vanités occidentales. Et Variety de conclure: “Ruben Östlund possède la chose qui compte le plus quand on fait du cinéma : une voix.”
“Cela parle du politiquement correct, c’est une dictature. Cette dictature est aussi horrifique que d’autres. Ruben Östlund a présenté dans son film plusieurs exemples du politiquement correct, et ce sujet, aussi sérieux qu’il soit, a été traité avec une imagination incroyable. C’est extrêmement drôle. C’est un film que j’aimerais revoir parce qu’il est très riche. Ce que veulent ces personnages, c’est rester politiquement corrects. Ils vivent une sorte d’enfer à cause de cela”,
synthétise Pedro Almodóvar, le président du jury, lors de la conférence de presse de clôture. Une conférence de presse qui intrigue, puisque seule la dernière question porte sur la palme d’or, comme si on ne savait pas comment en parler. Ce film retors, d’un humour à froid très nordique, vous maintient en permanence entre la circonspection et l’enthousiasme. Le malaise érigé au rang des beaux-arts.

 

 

Cris et chuchotements

Et dans cet art-là, les démiurges scandinaves manipulateurs Lars von Trier, Thomas Vinterberg, Nicolas Winding Refn et désormais Östlund sont des maîtres. Ces obsessionnels précis aux personnalités très différentes cachent derrière des costumes chics des trucs tordus fondamentaux. “J’adore penser au public en smoking, assis en silence, en train de regarder sur l’écran des gens en smoking assis en silence. J’adore ces séquences dont vous ne connaissez pas la fin et que vous ne pouvez pas situer exactement. Ça commence comme une comédie et ça finit en quelque chose d’autre”, exulte Östlund dans une interview au LA Times à propos de The Square et de sa fameuse séquence où des collectionneurs d’art contemporain en smoking, assis en silence, sont divertis par un happening délirant qui les pousse à devenir horriblement agressifs. L’élégance vestimentaire de The Square n’est qu’un voile qui masque notre part barbare.

 

 

Steve McQueen + Cary Grant + James Mason

Bien habillés et terriblement affûtés, les cinéastes scandinaves traitent spectateurs et personnages comme des cobayes. Ils expérimentent des récits fétichistes avec une humeur tonique, sans que l’on sache si tout ceci est vraiment sérieux. Von Trier à Cannes dans un smoking de 1926 ayant appartenu à Carl Theodor Dreyer (cinéaste danois et génie absolu), invoque une blague quand Charlotte Gainsbourg se tranche le sexe face caméra dans Antichrist ! Vinterberg, au physique de mannequin, présente au Festival de Cannes Festen, fausse fête de famille endimanchée pour vrai règlement de comptes incestueux. Winding Refn, sapé comme Steve McQueen période 60, habille de cool son héros, pourtant psychopathe ultra violent (mais sexy puisque joué par Ryan Gosling), dans Drive. The Square fait le portrait d’un homme d’une extrême prestance. Grand, dos droit, costume irréprochable, Christian emprunte l’air comique et perpétuellement interloqué de Cary Grant, possède la silhouette pleine de contenance et de politesse de James Mason. Pourtant, Claes Bang, charmant comédien danois qui interprète Christian, a été prévenu dès le départ par Östlund : il ne doit pas se fier à l’apparence très british de son personnage.

 

 

“Personne ne sortira du plateau avec dignité”

En bon cinéaste speed, Östlund opère selon une méthode éreintante pour obtenir une comédie pas comme les autres. Après avoir passé des essais à Londres (alors que ce sont des stars), ses acteurs Elisabeth Moss et Dominic West rejoignent Claes Bang pour un tournage sportif à soixante-dix prises par plan. “Personne ne sortira du plateau avec dignité”, clame Östlund. Avec un tel rythme, les comédiens au bout du rouleau laissent toute inhibition au vestiaire. Ils épousent pleinement un propos en perpétuelle évolution : celui du héros, esprit et cœur occidentaux, cultivé, timide, réellement gentil, égoïste juste ce qu’il faut, et privilégié. Christian n’est pas un riche salaud indolent, mais c’est un être négligent et dépassé. Incapable d’être solidaire du monde qui l’entoure, il n’a aucune conscience de sa responsabilité sociale et des conséquences cruelles et parfois tragiques de ses actes sur les plus vulnérables au cœur de la cité. “Quand nous sommes dans un lieu public, nous ne savons pas qui en est responsable. Nous avons du mal à prendre nos responsabilités”, décrypte Östlund, qui se définit comme socialiste. The Square est en cela une comédie sexy et déconcertante sur le “vivre-ensemble” (formule reprise en français par le cinéaste), avec comme écrin l’art contemporain, à la vertu elle aussi ambiguë.

 

 

Art contemporain : performance visionnaire ou bidon ?

L’art contemporain, c’est l’autre grand personnage de The Square. Le terrain de jeu hype des classes sociales éduquées auxquelles Christian appartient sans jamais se demander pourquoi. À aucun moment cet homme matériellement comblé ne regarde vraiment les installations artistiques de son musée. Pourtant, chaque œuvre choisie par Östlund envoie des messages béants sur ses manques et manquements. Un néon blanc énonce “you have nothing” dans une salle peuplée de petits tas de cendres. Le bruit volontairement désastreux d’une installation de chaises métalliques empilées révèle, par sa violence scandée, l’incompréhension, puis le malaise du héros face à sa maîtresse d’un soir. Le fameux Square est un carré au sol dans lequel les visiteurs déposent, s’ils le souhaitent, leurs téléphones portables sans surveillance, le temps de voir une exposition. Tout crie l’appel à la confiance en l’Autre, et la question du ressenti profond nécessaire à la vie, pour une population matériellement préservée que le politiquement correct anesthésie. Östlund ne se sert pas de l’art contemporain pour caricaturer des installations incompréhensibles destinées à racketter quelques milliardaires bourgeois gentilshommes. Sa vision est plus biaisée. L’art contemporain n’est pas en question, au contraire, il possède une fonction de prise de conscience nécessaire. En face, ses riches contemplateurs sont gentiment priés d’ouvrir enfin les yeux.
Östlund n’a pas seulement une voix, il a un regard. Son prochain projet se situera dans le monde de la mode. Il s’intitulerait Le Triangle de tristesse, nom que le cinéaste donne à un ensemble de rides situé… entre les yeux.

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