Pop Culture

1995-2002: R.I.P les 1ers rois du net

by Bruno Godard
22.03.2017
Que sont devenus les précurseurs du funky net ? Ces pionniers du web à peine sortis de l’adolescence étaient les stars de la fin des 90s en France. En 2000, quand la bulle internet a éclaté, seule une poignée a survécu. Revue de destins avec ces ex-jeunes gens pleins d’avenir qui pensaient changer le monde.

À la fin des années 1990, on ne voyait qu’eux. Dans les médias, les petits princes du net s’affichaient, sourire aux lèvres, follement amusés par le joli tour qu’ils étaient en train de jouer aux "vieux", c’est-à-dire ceux qui avaient plus de 30 ans. Et puis, après l’éclatement de la bulle internet, au début des années 2000, les barons du capitalisme, de "vrais vieux" ceux-là, ont sifflé la fin de la récréation.

 

 

Les start-ups ont plié bagages, quelques petits malins ont pu récupérer du cash, mais l’immense majorité est allée chercher refuge dans la "vieille économie". Le plus souvent en toute discrétion. "C’est vrai que, pour certains, l’atterrissage a été violent, explique Stéphane Ducreux, qui a dirigé l’antenne française du site de recrutement TalentManager.com de 1999 à 2001. Moi, j’avais déjà 30 ans et j’avais eu la chance de travailler chez Avis avant de me lancer dans le net. Je savais donc que ce que nous vivions n’était pas la vraie vie. Mais pour les plus jeunes, la chute a été terrible…" Un peu plus de quinze ans après cette ruée vers le 2.0, tout le monde ou presque est rentré dans le rang. Mais les têtes d’affiche sont toujours là, dans l’ombre, à tirer les ficelles. Jérémie Berrebi, le Mozart du net français, n’était pas encore majeur quand il est devenu une star des médias, dans la deuxième partie des années 1990. Aucune des sociétés qu’il a fondées à cette époque n’a survécu, mais il est devenu un business angel redoutable. Depuis le milieu des années 2000, il vit en Israël. Mystique, il étudie le talmud et gère des fonds d’investissement, tout en donnant des conférences, comme le gourou qu’il n’a jamais cessé d’être. Pierre Kosciusko Morizet, le fondateur de PriceMinister, n’est pas parti avec l’eau du bain de l’éclatement de bulle internet et a revendu son entreprise à la société japonaise Rakuten pour plus de 250 millions d’euros en 2010, dont 40 millions rien que pour lui. Il a quitté définitivement la société en 2014 pour devenir un business angel prospère.

"En mars 2000, Himalaya est introduite en Bourse [...] les fondateurs pèsent déjà plus de 50 millions d'euros. Mais deux ans plus tard, le cours est au plus bas, les résultats sont plombés. En mars 2003, Himalaya est déclarée en cessation de paiements."

Chute du cours des actions

Fabrice Grinda, le geek diplômé de Princeton qui a fondé Aucland, un des tout premiers sites de vente aux enchères, en 1998, est un investisseur reconnu dans les nouvelles technologies. Tout comme Jean-David Blanc, le fondateur d’AlloCiné, considéré depuis le début des années 2000 comme le parrain du net français. Sans parler de Marc Simoncini, l’un des entrepreneurs de la net économie les plus brillants. Après avoir revendu son portail iFrance à Vivendi en 2000, il perd pratiquement tout. Il avait cédé son entreprise contre des actions du géant des médias, mais comme le cours a chuté et qu’il avait gagé ces titres contre un emprunt bancaire, il s’est trouvé surendetté. Pris à la gorge, il refait fortune un an plus tard en lançant Meetic, en novembre 2001. Aujourd’hui, avec Xavier Niel, le multimilliardaire patron de Free, et Jacques-Antoine Granjon, fondateur de Vente-privee.com, il est le symbole triomphant des rois du net qui ont survécu à l’éclatement de la bulle. Tout comme Pierre Omidyar, le Franco-Iranien qui a fondé eBay en 1995 et qui en est toujours le principal actionnaire avec une fortune personnelle qui dépasse les 7 milliards d’euros. Mais d’autres n’ont pas eu cette chance. Orianne Garcia, qui a créé la messagerie Caramail, n’a pas su se refaire. Anne-Sophie Pastel, diplômée de Polytechnique et ingénieur des Ponts et Chaussées, est longtemps restée à la tête d’Aufeminin.com, le site qu’elle a fondé avec son mari. elle est aujourd’hui "consultante en productivité" et met en avant "l’intelligence émotionnelle pour mieux travailler", bien loin de la net économie. et que dire de Stéphane Guiran, l’un des trois fondateurs de Himalaya, la Web Agency qui faisait saliver tout le microcosme économique à la fin des années 1990 ? Installé depuis quinze ans à Eygalières, dans le Lubéron, il est devenu un sculpteur reconnu qui expose dans le monde entier. Avec  Olivier Zimmer et Marc Semhoun, deux anciens camarades de l’essec, il avait monté Himalaya, une société de marketing direct, en 1990. Les débuts sont difficiles, dans des locaux sans âme d’une zone franche de Créteil. Et puis, quand internet pointe le bout de son nez, tout change. Les trois fondateurs ont l’idée de génie de transformer la petite boîte de marketing en "Web Agency". À l’époque, personne ou presque ne comprend ce que cela veut dire, mais il y a le mot "web", alors c’est forcément une bonne idée. En quelques mois, la société devient un mastodonte. Finis les locaux exigus de banlieue, place à un sublime immeuble situé dans le quartier de la Madeleine où des centaines de jeunes gens pleins d’avenir ont été engagés. En mars 2000, Himalaya est introduite en Bourse. Il se murmure que les fondateurs pèsent déjà plus de 50 millions d’euros. Mais deux ans plus tard, le cours est au plus bas, les résultats sont plombés. En mars 2003, Himalaya est déclarée en cessation de paiements. Contacté par L’Optimum, Stéphane Guiran n’a pas souhaité répondre à nos questions. "Je suis devenu quelqu’un de discret, et j’ai beaucoup travaillé pour que ma vie artistique ne soit pas gênée par l’image de “roi du net”, a-t-il expliqué. Les articles du Journal du Net sortent encore en première page sur Google quand on fait une recherche sur mon nom. Dans ce contexte, je préfère ne pas faire cette interview."

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boo.com
Le symbole du gâchis

Les jeunes suédois ernst Malmsten, Kajsa leander et Patrik hedelin fondent Boo.com en 1998 avec cette idée simple : vendre des vêtements en ligne. Ils lèvent 135 millions de dollars début 1999 et deviennent des stars mondiales. Bernard Arnault a investi 8 millions dans l’aventure, leur site n’est toujours pas lancé, ils ne vendent rien, mais le buzz les propulse au sommet. l’entreprise est valorisée à 400 millions de dollars, 500 personnes sont engagées, mais le lancement est retardé à cause de problèmes techniques. Quand le site ouvre, en novembre 1999, rien ne fonctionne. Trop compliqué pour les ordinateurs de l’époque, inutilisable sous Mac. L’échec, retentissant, aboutira à la faillite de la société, le 18 mai 2000. Arrivé trop tôt, Boo.com est le symbole de la chute des start-uppers de la première génération. en dix-huit mois, près de 140 millions de dollars auront été brûlés. Pour rien.

Baby-foot et distributeurs de bonbons

L’ancien start-upper, qui a toujours été le créatif de la bande, laissant à ses deux associés le pôle gestion et finances, est passé à autre chose. Pas question de penser à cette époque où l’on voyait dans les reportages télévisés des sénateurs faisant la queue pour parler à des ados venus faire une conférence sur le net au palais du Luxembourg. Les élus tendaient timidement une carte de visite pour dénicher un stage pour un de leurs petits-enfants. Cette jeunesse avait pris le pouvoir car elle savait envoyer un e-mail ou un SMS. Certains de ces petits Mozart du net toisaient des cadres dirigeants qui avaient trente ans de carrière. À peine sortis de l’adolescence, ils brûlaient les étapes sans voir que, déjà, dans les yeux de ces hommes qu’ils méprisaient ouvertement, un sentiment de vengeance était en train de germer. Au quotidien, ces aventuriers du net avaient décidé de tout changer. Vraiment tout. Au sein de ces start-ups, de nouvelles méthodes de management ont vu le jour. Le salarié est perçu comme un "talent" et devient le seul véritable capital de ces sociétés. Dans les meilleures universités américaines, les entreprises se battent pour enrôler la crème de ces petits génies et on affirme que certains vendent leur CV aux enchères. Les start-ups rivalisent de fun et d’ingéniosité pour faire venir les jeunes diplômés. on installe des Baby-foot, des distributeurs de bonbons et de boissons, on peint les murs en rose et on ouvre des bureaux dans d’anciens théâtres au cœur de Paris, loin des tours sans âme de La Défense. On ne produit rien, alors il faut vendre du rêve. "Les start-ups avaient levé des millions d’euros, il fallait gonfler les effectifs au plus vite pour montrer aux investisseurs que l’on avançait, précise un ancien cadre de Monster, le géant mondial du recrutement de l’époque. On voyait bien que le chiffre d’affaires ne progressait pas vraiment, mais il fallait avancer. Nous étions sur un vélo, et quand on ne pédale plus, on tombe. Alors on pédalait…" Au sein de ces sociétés, les codes changent. on se tutoie, on vient au bureau en new Balance, les circuits de décisions sont coupés. Tout le monde ou presque donne son avis, les barrières hiérarchiques explosent. Cette révolution s’est arrêtée brutalement. Mais elle a fait bouger les lignes dans les entreprises. Même si la fête a fini en vilaine gueule de bois, plus rien n’a jamais été pareil. "Après mon aventure sur le net, je suis entré chez Accor où j’ai retrouvé un mode de management plus classique, explique Stéphane Ducreux. J’ai serré les dents, je me suis accroché, mais quand on a goûté à la liberté dans le travail, on ne peut pas l’oublier." En 2010, il a lâché la vie de bureau pour se lancer dans la restauration. Aujourd’hui à la tête de Sacrée Fleur et de Petite Fleur, deux établissements du XVIIIe arrondissement de Paris, où d’ex-start-uppers viennent parfois dîner, il garde un souvenir ému de cette période où tout semblait possible. "On se ressemble tous un peu car on a quelque chose en commun que l’on n’oubliera jamais, dit-il. Celle d’avoir vécu une formidable parenthèse enchantée."

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Mars 2002. Le président Jacques Chirac, alors en pleine campagne électorale, se fait expliquer les subtilités du chat sur internet dans les locaux de Caramail, à Paris.

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