Joaillerie

Joyaux en mouvement

Joyaux transformables, effets cinétiques inattendus, métamorphoses hardies, les grandes maisons de joaillerie conjuguent tradition et audace dans leurs nouvelles collections, où il est question de légèreté, d’indépendance et même de féminisme!
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Place Vendôme, fin janvier. Rendez-vous incontournable dans l’agenda des rédactrices et des rédacteurs : depuis quelques années, la semaine de présentation des collections de haute couture s’est transformée en precious week. Les grandes maisons de joaillerie profitent de ce moment phare du calendrier parisien pour dévoiler leurs nouveautés, principalement des pièces d’exception. Les affinités entre haute couture et haute joaillerie semblent évidentes : l’une comme l’autre ont pour vocation de mettre en lumière des savoir-faire rares et fragiles, parfois même oubliés et ressuscités pour l’occasion, bref, de fournir aux mains d’or des artisans le terrain d’expression propice à l’épanouissement de leur virtuosité. “Le vrai luxe”, proclamait Christian Dior dans ses mémoires rédigées en 1957, “exige le vrai matériau et le vrai travail artisanal. Il n’a de sens que si ses racines s’enfoncent profondément dans un tuf baigné de traditions.” On ne voit pas de meilleure définition pour qualifier la haute joaillerie.

De l'audace, de l'insolence!

Un petit bémol cependant. Respecter et sauvegarder les traditions ne signifie pas qu’il faille renoncer à l’audace, voire à l’insolence. Bien au contraire. Les parures précieuses des grands joailliers constituent un mode d’expression qui doit certes maintenir des canons vénérables, mais aussi surprendre. Cette surprise et cette audace sont subtiles, elles se nichent dans des détails de constructions, des effets de porté qui font toute la différence entre la joaillerie somptuaire du passé et le bijou complice d’aujourd’hui.

Premier rendez-vous : Chanel Joaillerie. Une collection de haute joaillerie dédiée au lion, figure maîtresse de la maison : c’était le signe astrologique de Gabrielle Chanel, mais aussi le symbole de l’étincelle toujours libre et intacte sous lequel la créatrice plaçait sa destinée. L’une des pièces a quitté son présentoir. Ce n’est pas un couac : au contraire, c’est très bon signe. Cela signifie que la pièce est “en soumission”, c’est-à-dire qu’elle est présentée à une cliente. Contrairement à la haute couture qui se résume bien souvent à un pur exercice de maestria destiné à exalter l’image de la maison, la haute joaillerie est une réalité commerciale : elle se vend, et elle se vend même de mieux en mieux depuis quelques années. Comment pourrait-il en être autrement ? Les sautoirs multi-chaînes, les bracelets ouverts sont ultra-désirables, d’une modernité qui saute aux yeux. Instagram crépite d’enthousiasme, les posts dédiés aux gourmettes scintillantes fusent. Il faut dire que ces parures en or jaune ou blanc constellées de saphirs, de béryls et de topazes impériales sont ostensiblement conçues pour une femme d’aujourd’hui, maîtresse de sa silhouette et de son agenda : ils se transforment à l’envi, suivant des configurations inédites, astucieuses et merveilleusement intuitives : un collier aux chaînes gourmandes se transforme ainsi en ceinture ! Au premier jour de présentation, toutes les pièces ont déjà trouvé leurs nouvelles propriétaires.

Prodigieux exploits

À quelques pas, la vénérable maison Chaumet joue elle aussi la carte de la transformation avec sa nouvelle collection baptisée “Promenades impériales”, en hommage au pays du docteur Jivago. Sous la houlette de Claire Dévé-Rakoff, les ateliers du grand joaillier fondé en 1780 maîtrisent, il faut bien l’avouer, l’art d’infuser aux parures les plus spectaculaires ce supplément d’âme et d’allégresse qui évite à la haute joaillerie parisienne de se muséifier. Ici, un collier magistral peut se transformer de dix manières différentes. L’exploit est d’autant plus prodigieux qu’il n’altère en rien la minutie du dessin et de l’exécution : on a vraiment l’impression que l’immensité des steppes enneigées se conjugue à l’infiniment petit des flocons de glace.

Preuve irréfutable de l’attractivité croissante de la haute joaillerie, de nouvelles maisons s’installent aux abords de la place. Parmi ces nouvelles venues, la maison Goralska Joaillerie, rue de la Paix, crée la surprise avec des propositions pétries d’inventivité, comme cette bague “Pensée” en or noir surmonté d’un creuset en or rose au cœur duquel circule, guillerette et libre, une perle de Tahiti.

Compagnons du quotidien

Chez Dior Joaillerie, on sait ce que le mot panache signifie. Après tout, Victoire de Castellane a contribué plus que personne à sortir les bijoux des coffres-forts, où ils étaient consignés en attendant la tenue épisodique d’une cérémonie officielle et fastueuse, pour en faire des compagnons intimes du quotidien. Ici, l’ostentation n’est pas de mise. Certes, les trente-six pièces qui composent la collection de haute joaillerie “Dior à Versailles”, pièces secrètes, sont constellées de gemmes éblouissantes et rares, mais l’ensemble, loin d’être apprêté ou cérémonieux, secrète un délicieux parfum de volupté, d’émotion et de gaieté grâce à un feu d’artifice de trouvailles ludiques et surprenantes : capots pivotants, tiroirs coulissants, pierres à soulever qui dissimulent une multitude exquise de motifs romantiques.

Le joaillier Boucheron n’accueille pas chez lui – la boutique place Vendôme est en rénovation –, mais à la Monnaie de Paris. Ce n’est pas une présentation, mais une véritable exposition, grand public, joyeuse et bon enfant. Interactive aussi : grâce à la magie d’une application, le chat Wladimir, compagnon félin de Gérard Boucheron, nous guide dans cette immersion ludique et instructive. Au-delà de la joie de retrouver certains dessins d’archives, de compléter sa connaissance des différents métiers qui font toute la noblesse de la haute joaillerie parisienne, le plaisir vient surtout de la mise en perspective des enjeux qui ont animé la création de certaines pièces légendaires. On apprend ainsi que le célèbre collier “Point d’interrogation”, esquissé en 1879 et maintes fois réinterprété depuis, a été le premier collier conçu sans fermoir, afin de permettre aux femmes lasses des conventions – à une époque où rien ne se faisait sans l’aide de plusieurs habilleuses – d’illuminer leur poitrine sans l’aide de personne. L’innovation au service de la liberté en quelque sorte.

Une ode aux femmes indépendantes

Des femmes, il en est aussi question à l’ambassade d’Italie, durant cette semaine parisienne dédiée à la préciosité. Pomellato présentait sa nouvelle égérie : Chiara Ferragni. Ce fut surtout l’occasion pour Sabina Belli, directrice générale du joaillier milanais, d’asséner quelques coups de griffes bien sentis : “Le nombre de femmes dirigeantes d’entreprise progresse, mais il reste bien bas. Moins de 5 % des grandes entreprises mondiales sont dirigées par une femme. Étant moi-même CEO, ce pourcentage me touche et m’interroge. Il me questionne sur la façon de diriger une entreprise et sur les messages qu’elle peut mettre en avant. Pomellato a été fondée en 1967, une période clef de l’histoire du féminisme. La scène créative milanaise, galvanisée par une nouvelle vague jubilatoire, était en effervescence : Pino Rabolini, le fondateur de Pomellato, a souhaité dès la création de la maison émanciper les femmes d’une joaillerie conventionnellement hiératique. C’est cette essence non conventionnelle, cette ode aux femmes autonomes et indépendantes que j’ai voulu perpétuer avec la campagne Pomellato for Women.” Cette campagne met en scène non des beautés stéréotypées, mais des personnalités accomplies : l’éditrice Esther Kremer, les sœurs Enrico, la marraine du design italien Rossana Orlandi, la collectionneuse d’art Audrey Bossuyt, etc. Sabina Belli les appelle “les vraies femmes”.

Chiara Ferragni rejoint donc cette prestigieuse liste d’ambassadrices. Sabina Belli défend ce choix, a priori inattendu, avec conviction : “Chiara représente une nouvelle génération de femmes. À l’âge de 30 ans, cette jeune chef entreprise italienne dirige une compagnie florissante. Elle réussit chaque jour à envoyer des messages qui touchent douze millions de personnes.” Ce n’est donc pas l’influenceuse et son physique que la CEO a salués, mais l’entrepreneure indépendante et déterminée. Faut-il souligner que ce glissement sémantique est totalement en phase avec le mouvement sociétal lancé par l’affaire Weinstein. Il atteste que, pour une femme, le critère de l’excellence n’est plus désormais d’être jeune et jolie, mais de rêver son destin et de l’accomplir.

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