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Delphine Delafon lance sa nouvelle marque de sacs, Deisme

Le journaliste Augustin Trapenard rend hommage à son amie la créatrice Delphine Delafon qui lance sa marque de sacs, Deisme.
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On ne fait plus d’éloge. De ces éloges de l’Antiquité où l’on vantait qualités, mérites et vertus. De ces éloges publics qui relevaient de l’édification autant que de l’accomplissement poétique. On ne fait plus d’éloge bien qu’il n’y ait rien de plus difficile que d’admirer. Surtout en ce moment – à l’heure du mordant, du piquant, du corrosif et du méchant. Je fais ici l’éloge d’une amie que je connais depuis vingt ans. L’éloge de son courage, de sa constance et de son talent. Je me souviens, comme si c’était hier, de ce salon où nous parlions jusqu’au petit matin, dans son petit appartement qui se trouvait au-dessus d’un restaurant. Elle y confectionnait des sacs, entre la cuisine et la chambre, entre deux biberons et trois invités à la vie de patachon. Des sacs dont elle me faisait respirer les matières, encore vivantes, parce qu’elle s’apprêtait, en vérité, à leur donner une seconde vie. Il faut l’imaginer raconter comme un roman l’élégance du galuchat, la texture du velours, la vibration des peaux. C’était le tout début d’une vocation qui est devenue son métier et qu’elle porte avec autant de passion depuis toutes ces années. Je me souviens des épreuves qu’elle a vécues avec tant de force. Celles du déclassement, du divorce, des déboires professionnels et personnels dont elle s’est toujours relevée avec une volonté qui force l’admiration. Jamais je ne l’ai vue abandonner ce qu’elle aime. C’est une chose rare que la constance, et c’est peut-être, en amour et en amitié, la plus belle des qualités. Elle est celle qui passe des heures au téléphone ou devant une tasse de café pour vous consoler d’une romance avortée, celle qui prend une semaine de son temps pour préparer vos 40 ans, celle qui retourne votre vestiaire et rapièce en vitesse une vieille veste pour éviter qu’à une cérémonie vous soyez mal fagoté. Elle est celle, surtout, qui ne vous ment jamais – même quand on s’offrirait volontiers quelques petits arrangements avec la réalité. Ce sens de la vérité, mélange d’insolence, d’affirmation et d’absence totale de concession, on le retrouve dans chacune de ses créations. Du sac militaire au pochon SM, du baise-en-ville de guerrière à la bourse bohème. Chez elle, jamais la coquetterie ne relève du caprice. Elle assume les marges, la transgression, la possibilité du vice. Elle sait que chaque vêtement ou accessoire se porte la tête haute, avec fierté, et pendant des années. Elle dirait même que c’est là, précisément, où se niche la beauté. Je me souviens qu’elle avait déjà, dans nos jeunes années, cette beauté désinvolte qui effrayait la terre entière et qui tenait au fait qu’elle ne s’excusait pas. Tout ce qu’elle faisait ou fabriquait, elle le portait avec panache. Même les erreurs. Même les errances. Même les heurs et malheurs de nos adolescences. Encore aujourd’hui, les regrets, elle les balaie d’un revers de main et passe à la suite, à demain ou après-demain. Peut-être parce qu’elle a beaucoup souffert, elle regarde le monde avec une distance amusée, un pas de côté. Mais son goût penche toujours vers celles et ceux qui se sont élevés à force de volonté. Celles et ceux qui se sont révoltés, qui se sont arrachés à leur milieu, à tout ce qu’on attendait d’eux. Celles et ceux qui ont brisé les codes et les conventions pour inventer leur destinée. Dans l’un de ses défilés, elle m’a un jour maquillé en hidalgo tout juste enterré. Des femmes endeuillées tournaient autour de mon corps sous le regard médusé de spectateurs qui se demandaient à quoi ils assistaient. Il y avait du monde à cet enterrement. Elle avait trouvé ça charmant. Combien de fois avons-nous attisé les regards sévères ou suspicieux! Combien de fois avons- nous convenu que nous étions à l’ouest ou à côté! Combien de fois avons-nous ri d’être délicieusement déplacés! J’ai toujours la sensation, avec elle, d’être ivre de liberté. Et dans chaque regard de ceux qui nous jugent, je décèle toujours à son endroit une pointe d’envie, de ravissement, d’admiration. On ne fait plus d’éloge, sans doute parce que ce n’est plus à la mode, parce que c’est difficile, parce que c’est dangereux – mais je sais pour ma part qu’il n’est rien de plus aisé et rien de plus heureux que de vanter les qualités, mérites et vertus de mon amie Delphine Delafon.

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