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Ora Ïto: "On va devoir tout détruire pour tout réinventer"

Il y a vingt ans, avant-gardiste et futuriste, il bousculait déjà les codes du design. À 40 ans, le designer Ora Ïto s’est doté d’une conscience écologique qui l’amène à défricher de nouveaux horizons, repoussant toujours plus loin les frontières.
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L'ex "enfant terrible du design", Ora Ïto, revendique désormais des créations vertueuses et durables.
"La richesse de la France, c’est son histoire, sa culture, mais aussi ses artisans et leur savoir-faire. Dès que j’en ai l’occasion, j’essaie de les faire travailler. Je travaille aussi beaucoup avec les fleurons de l’industrie française." Ora Ïto
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La façade du cinéma marseillais Plan de campagne, relookée en 2014 par les studios Ora Ïto.
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Flèche de 17 m sur le toit, oeuvre de l'artiste Jean-Pierre Raynaud, invité du MAMO de Marseille du 1er juillet au 1er octobre.
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Triangles percés, une œuvre de Felice Varini, visible lors de l’exposition "À ciel ouvert", consacrée à l’artiste en 2016, au MAMO, le centre d’art imaginé par Ora Ïto, sur le toit de la Cité radieuse de Marseille.

L’Optimum : Comment réfléchissez-vous à ce que sera demain, notamment en tant que designer ?

Ora Ïto :
l’avenir me fait un peu peur, on va dire… J’ai regardé la série Black Mirror sur netflix, qui se passe dans le futur. ils ont extrapolé ce que l’on vit déjà avec des personnages ultra-connectés qui ne regardent plus le monde. c’est effrayant. mais je pense que les nouvelles technologies liées au design, comme les imprimantes 3D, permettront de réinventer le monde, de réaliser des choses qu’on ne pouvait pas faire auparavant. aujourd’hui, on peut s’improviser designer et composer ses propres produits avec des outils qui n’existaient pas à l’époque. 

 

 

Vous vous êtes fait connaître en créant sur le net des produits virtuels en 3D, détournés de marques cultes. Votre approche était avant-gardiste, voire futuriste…

Ça fait vingt ans que je pense à ce que sera demain : depuis que j’ai démarré ma carrière en 1997. J’avais 18 ans alors et, un an plus tard, je connaissais mon premier succès. J’étais dans une position où je n’avais plus le choix de me demander ce que je ferai comme métier plus tard, j’étais déjà devenu un acteur de ce métier ! tout est allé très vite, trop peut-être : il y a eu un décryptage à faire de l’époque et je l’ai fait. c’était ludique : imaginez le gosse qui poste un truc sur internet et qui met en panique la presse mondiale, les acheteurs et les marques ! Ça a été le premier "hijacking" de marques de l’histoire. 

 

 

Vous placez désormais l’écologie au cœur de vos préoccupations. La prise en compte des générations futures est-elle une réflexion obligatoire pour un designer ? Quels sont vos modèles ?

Je suis concerné par l’écologie mais je suis également un acteur de la pollution dans le monde : je fais des objets, donc forcément j’ai recours à des usines, des moyens de transport. tout cela mis bout à bout représente, en économie d’échelle, un certain niveau de pollution. aujourd’hui, il faut trouver des solutions. Peut-être que le design va s’orienter autrement : on a eu une époque de grande production et l’envie d’avoir beaucoup d’objets, peut-être reviendra-t-on à quelque chose de plus essentiel, de plus utilitaire, avec des créations plus atemporelles et moins liées à la mode, qui est le pire ennemi du design. notre économie est difficile et pour vivre de son travail en tant que designer, il faut souvent accepter de faire pas mal de compromis… chose que j’ai la chance de ne pas avoir à faire. elon musk (voir p. 50) est quelqu’un d’assez fascinant, il a une vision transversale des choses et il tente de trouver des solutions, les meilleures à chaque fois. il bouscule les choses pré-établies dans un monde où on va devoir tout détruire pour tout réinventer.

 

 

En tant que designer, on a une certaine force de frappe, on pourrait peut-être commencer par alerter les industriels ? 

Cela peut aussi se retourner contre vous, ils peuvent se dire : "ce designer est embêtant, on ne va pas travailler avec lui." tant qu’on n’aura pas mis des normes et des règles internationales, c’est le serpent qui se mord la queue. moi, je pollue à mort de mon côté et toi, du tien… À un moment donné, les frontières ne sont plus aériennes, elles sont terriennes. c’est bien d’avoir des ministres de l’Écologie mais il faudrait un président mondial de l’Écologie pour unifier les choses. la seule chose que l’on puisse vraiment accomplir aujourd’hui, c’est alerter, sensibiliser, familiariser, éduquer les générations futures. en même temps, je ne suis pas "vegan" ni végétarien, j’ai porté du cuir. bref, je suis loin d’être un ayatollah de l’écologie. 

 

 

Le projet Marsa que vous menez sur l’île du Frioul, à Marseille, pourrait bien être un exemple de développement durable pour les générations futures ?  

Sur cette île désertique, j’ai acheté il y a une dizaine d’années le fort de brégantin, un vestige de vauban. Je me suis souvent demandé ce que j’étais allé faire là-bas. Plus tard, j’ai réalisé pourquoi. au mamo (centre d’art imaginé par ora ïto, sur le toit de la cité radieuse à marseille, ndlr), il y avait une évidence : à l’époque de le corbusier, un Festival de l’art d’avant-garde (19561960) réunissait des artistes comme Yves Klein, Pierre Soulages, Pierre Schaeffer, Jean Tinguely. J’ai alors tout de suite trouvé la fonctionnalité et la liaison entre son architecture, son histoire et le projet qu’on pouvait y développer.  sur l’île en revanche, c’était plus compliqué. Plus lourd, aussi. le projet exigeait un développement et des capacités financières conséquents. les obstacles étaient multiples : juridiques, administratifs, écologiques, avec de puissantes associations qui disposent chacune d’un droit de veto. la fonction principale de ce projet tient en trois mots : l’art, la technologie et l’écologie. le lieu est sublime et déjà chargé d’histoire : un hôpital accueillait des malades en quarantaine, une marina a également été édifiée en 1974 par Josep Lluís Sert, l’architecte de la fondation maeght. l’idée est donc de réconcilier la ville avec ce patrimoine architectural tombé dans l’oubli. mais aussi de réunir sur place des scientifiques, des artistes, des musiciens pour des workshops, d’où émergeront des idées. Des onG seront également présentes, comme Parley (soutenue par l’onu et spécialisée dans la défense des océans, qui devrait y implanter sa base européenne). il ne s’agit pas de prendre le pouvoir sur l’écologie, mais d’accompagner, de rassembler et de proposer une sorte d’immersion pour réfléchir à cette question : comment vivre plus responsable ? Il y a une dimension pédagogique qui, en même temps, se doit d’être ludique, fonctionnelle et contextuelle pour que, pendant le parcours, une conscience écologique puisse émerger et presque s’imposer à vous. 

 

 

Qu’est-ce qui rend aujourd’hui un projet responsable et un autre irresponsable ?  

Est responsable ce qui va traverser les époques. il faut aussi poser des limites en ce qui concerne l’approvisionnement  : les matières que vous allez assembler pour votre projet proviennent généralement de différents pays, impliquant des tas de trajets – par bateau, avion ou camion – qui ajoutent encore un niveau de pollution. si on prend des objets réalisés avec les mêmes matériaux, l’un d’eux polluera cent fois moins, simplement parce que ces matériaux viendront d’un périmètre restreint. il est important pour moi de développer des projets personnels, sur lesquels j’ai un contrôle total et l’unique responsabilité.

 

 

Par quoi commence la responsabilité  ? Par le concept, le choix des matières, la pérennité d’un produit ? Qu’est-ce que cela implique dans votre démarche ? 

On commence par rêver déjà. une fois qu’on a trouvé l’axe et la forme que le projet va prendre, le développement devient presque mathématique. le plus important, c’est de trouver la vérité. une fois qu’on l’a trouvée, il suffit de lui donner une représentation. le choix des matières s’impose par rapport au contexte : à la montagne par exemple, je ne vais pas mettre du marbre. J’essaie de m’approvisionner là où se trouve la matière. et c’est souvent la matière qui amène la forme : avec du métal, vous n’allez pas faire la même forme qu’avec du bois, du plastique ou du béton. Ça m’intéresse de pousser la matière au maximum de ses capacités. De voir tout ce qu’elle vous permet de faire, tout en restant cohérent. ces dernières années, j’ai beaucoup travaillé le Corian®, une matière qui peut se renouveler en permanence, l’une des plus hygiéniques aussi, qui permet des formes organiques.

 

 

Êtes-vous préoccupé par le savoir-faire artisanal français ?

La richesse de la France, c’est son histoire, sa culture, mais aussi ses artisans et leur savoir-faire. Dès que j’en ai l’occasion, j’essaie de les faire travailler. Je travaille aussi beaucoup avec les fleurons de l’industrie française : dans la parfumerie avec Guerlain, l’art de la table avec christofle, les transports avec alstom et citroën, le mobilier avec roche bobois et steiner. il s’agit, à chaque fois, de trouver la maison qui représente le mieux les couleurs de la France. 

 

 

Comment intégrer au concept d’éco-responsabilité la logique économique et le souci du juste prix ?

Cela m’intéresse mais je ne choisis pas les prix de mes produits, parce que je les fais avec des marques. ma création va orienter un prix forcément, puisqu’elle aura un coût de production, qui va être multiplié par une marge qui est de l’ordre de trois ou quatre pour un produit industriel. Peut-être plus pour un produit artisanal. 

 

 

Certains designers tentent de rendre accessibles des produits, à petits prix… 

Je pense à cet étui terracotta que j’ai dessiné pour Guerlain qui est un objet accessible, alors qu’il s’agit d’une marque de luxe. ce n’est plus ma priorité. Ça l’a été pendant vingt ans, parce que j’avais besoin de m’assumer en tant que designer. L’aboutissement, ce n’est pas la reconnaissance, c’est faire des choses auxquelles je crois. il faut être patient, parfois l’objet ne rencontre pas l’enthousiasme attendu à son lancement. ce qui est intéressant, c’est de voir qu’après, ça va durer. comme cette chaise ico pour cassina qui se vend depuis quinze ans, et toujours plus chaque année. la question est de savoir si ça peut passer le futur et si ça aurait passé le passé ? cette chaise n’est-elle pas déjà atemporelle, ne raconte-t-elle pas plus que ce qu’on lui demande de raconter ? À savoir, s’asseoir dessus. 

 

 

Avec le projet Marsa, vous avez trouvé un nouveau terrain de jeu : la mer. Le design permettrait donc de conquérir de nouveaux espaces ? Certains ont été, en ce sens, précurseurs…

Il y a mon ami Jacques Rougerie [architecte océanographe, spécialiste de l’habitat sous-marin, ndlr] que j’idolâtre depuis l’enfance. et bien sûr Le Corbusier, puisque j’ai la chance de travailler avec sa fondation. et surtout Daniel Buren dont l’art est aussi généreux que didactique : il nous apprend à voir les choses, à les redécouvrir, à mesurer et à voir dans l’espace. les gens le résument à des bandes, or elles sont la matrice et leurs possibilités sont infinies. c’est une chance de pouvoir échanger et mettre au point des créations presque communes, chacun son domaine d’intervention [hôtel Yooma, à Paris, redéveloppement de la gare d’austerlitz, exposition au MAMO… ndlr]. À marseille, on a aussi l’idée de créer le premier musée sousmarin. Je travaille sur le sujet depuis dix ans. À la différence du projet de Damien Hirst, les pièces ne seront pas extraites des fonds marins, on ira les admirer directement sous l’eau.

Sa lampe One Line
(Artemide 2005)
 

La lampe à poser One Line Led, éditée par artemide, a été récompensée d’un red Dot Design award. Dessinée avec une seule ligne continue, elle incarne un design minimaliste cohérent et devient un élément graphique en tant que tel, en raison de sa forme en ruban. "C’est une lampe qui a une économie de matière totale, je ne mets jamais plus de matière qu’il n’en faut", en dit le designer.

Tramway de Nice (2016)

"Ce qui me dérangeait, c’était la pollution visuelle des quartiers, raconte ora ïto. on a travaillé avec alstom pour que le tramway soit alimenté par le sol et sans câbles. il se dégage une sensation de fluidité et un vrai côté futuriste : le tramway ne fait pas de bruit, il roule tout seul, avec 40 % de vitrage en plus et donc une vision plus importante sur l’extérieur, brouillant ainsi les frontières entre l’intérieur et l’extérieur. c’est un tramway qui relie les gens, fait beaucoup de bien à une ville. Partout où il passe, il y a la volonté de ranimer un secteur, par des zones piétonnes, des ravalements de façade, des espaces verts, et donc de reconnecter la ville avec des éléments qui participent au bonheur. tout en relançant économiquement des quartiers  : les magasins excentrés se retrouvent désormais au cœur de la cité."

Sa chaise ICO
(Cassina 2016)


Avec Ico, Ora Ïto s’asseoit à la table de l’éditeur cassina, aux côtés des grandes légendes du design : Ico Parisi, Gio Ponti, Gaetano Pesce, Le Corbusier, Charlotte Perriand et Philippe Starck. Sa chaise témoigne d’un savoir-faire unique, à l’exact point d’équilibre entre artisanat et industrie, grâce à un échange permanent avec l’atelier cassina, pendant plus de trois ans. Le bois naturellement veiné a été choisi pour animer d’une tension nouvelle la traditionnelle assise en bois. "Pour cette chaise, tout est produit dans un périmètre de 25 kilomètres", ajoute Ora Ïto.

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