Hommes

Michel Faury, us et coutumes du patron de la "Crim"

Rencontre dans ses nouveaux locaux, au 36, rue du Bastion, dans le fin fond du XVIIe arrondissement, avec l’homme qui, depuis mai 2017, dirige la Brigade criminelle de la police judiciaire de Paris.
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Devenir le patron de la “Crim’”, est-ce un cadeau empoisonné ?

Michel Faury : La brigade criminelle est un service très prestigieux dont la réputation n’est plus à faire. Mais c’est également une vraie charge de travail autant qu’une immense responsabilité. Il y quelque chose de très impressionnant à en prendre la tête. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, car ici, rue du Bastion, le bureau est très classique, mais à l’époque du Quai des Orfèvres, le bureau du “patron” dominait la Seine. Lorsque j’y étais comme chef de section, sous les ordres de Martine Monteil puis de Frédéric Péchenard, l’endroit avait quelque chose de presque écrasant. Reprendre le flambeau, c’est à la fois un honneur et une grande nécessité : celle d’être à la hauteur de la tâche de ceux qui m’ont précédé.

 

Comment définir la mission de la brigade criminelle ?

Elle est simple et immuable : enquêter sur des “crimes mystérieux”, essentiellement des homicides dont les auteurs n’ont pas été identifiés et pour lesquels il n’y a pas d’éléments probants. Une dispute conjugale, qui finit par la mort d’un des deux conjoints, ce n’est pas pour la brigade criminelle. Nous, par exemple, nous enquêtons plutôt sur une victime retrouvée morte chez elle, séquestrée, sans aucun témoin des faits. Et dès 1978, la brigade évolue vers la lutte antiterroriste face aux actions violentes de l’extrême gauche en France, puis, plus tard, des islamistes.

 

Vous êtes à la limite du mélange des genres…

La brigade criminelle a fait, pour moi, le bon choix de s’adapter à la nouvelle problématique du terrorisme. Comment lutter efficacement contre de tels actes en France ? En ces temps troublés, en montant en puissance, nous sommes devenus un service antiterroriste plus efficace encore.

 

Quelle est la différence entre l’enquête classique et l’enquête terroriste ?

Outre la scène de crime où se situent nos premiers actes d’enquête – une scène d’attentat est une scène de crime d’une ampleur considérable… ou pas –, il y a les risques de réitération. Cette différence est énorme. Dans une enquête classique, à part dans un cas comme Guy Georges, un tueur en série, la plupart des gens qui passent à l’acte ont pour réflexe premier de se cacher et d’essayer de se faire oublier. Dans une enquête “terro”, c’est quelqu’un qui passe à l’action pour, dans sa tête, faire avancer son idéologie. Tant qu’il ne sera pas arrêté, il recommencera. Pour les techniciens que nous sommes, cela change tout. La pression est considérable. Il faut agir extrêmement vite, ne rien oublier, savoir analyser, rester structurés dans un laps de temps très court. Une des grandes difficultés, à ces moments-là, est de prioriser les missions.

 

Pensez-vous être à la hauteur des risques actuels ?

J’imagine que l’armée française était meilleure en 1918 qu’en 1914. Sur le sujet du terrorisme, par expérience, parce que malheureusement nous avons traversé des attentats d’une ampleur inédite, nous avons progressé par ce que nous avons appris à gérer. La lutte contre le terrorisme, c’est une guerre. Et techniquement, la brigade criminelle s’est améliorée.

 

 

Vous parlez d’attentats politiques mais pas religieux…

En tant que policier, pour moi, on tue pour s’emparer du bien d’autrui, on tue encore par passion, par perversité et par revendication politique. Si vous voulez plus clairement parler du djihadisme, je pense qu’il réunit à la fois la revendication politique et la perversité. Mais, évidemment, pas la politique telle que conçue dans les pays occidentaux.

 

Dans les années 1990, vous débutez aux renseignements généraux pour passer ensuite par la brigade criminelle, la brigade de répression du banditisme, la brigade de recherche et d’intervention… Comment avez-vous vu évoluer la criminalité en France ?

Il y a une différence entre le ressenti et la réalité. En France, on tue beaucoup moins qu’il y a trente ans, même si la violence gratuite, il est vrai, a tendance à augmenter. Mais la violence, en ce qui concerne les vols, est moins présente aujourd’hui qu’elle ne l’était dans les années 1970 ou 1980. Il faut se rappeler des braquages où les criminels tiraient sur la police, où il y avait de graves dommages collatéraux. Simplement, il y a aujourd’hui la puissance de l’information. Chaque action violente est répercutée sur toutes les formes de médias possibles. Je pense sincèrement que la création de chaînes de télévision qui diffusent de l’information en temps réel conduit à une surexposition des crimes. Il faut être prudent. La délinquance est peut-être même moins violente qu’elle ne l’a été jadis…

Pouvez-vous étayer ?

Déjà, c’est un constat : il y a deux fois moins d’homicides qu’il y a vingt ans. Cela tient, bien sûr, à l’évolution de la médecine. On traite beaucoup plus rapidement les blessures, notamment celles par arme blanche. Aujourd’hui également, la dématérialisation de l’argent a réduit fortement les attaques de banques et de convoyeurs. Apparaît, en retour, une délinquance en col blanc, qui travaille sur l’escroquerie, notamment à la carte bleue. Des sommes phénoménales sont désormais dérobées sans la moindre effusion de sang. C’est là que se situe, clairement, l’évolution. Le bandit est un opportuniste. Il va vers ce qui fonctionne pour lui, le profit facile.

 

Lorsque deux caïds se font mitrailler aux abords des Champs-Élysées, cela est-il de votre ressort ou bien de celui de la BRB ?

La question mérite d’être posée. Nous sommes à la fois sur du banditisme et sur un crime de sang. Ce qui prévaut dans ce cas, c’est qu’il s’agit d’un assassinat comme la brigade criminelle les traite, c’est à dire sans élément particulier et donc difficile à élucider. En revanche, l’enquête se fait avec des services qui connaissent bien le milieu du grand banditisme, notamment la BRB et la BRI. Leurs renseignements, surtout en ce qui concerne l’exploitation de sources humaines, nous sont indispensables.

 

Pour revenir à la mission de la brigade criminelle, l’attentat du Bataclan a dû changer la donne. Nous n’en sommes plus aux escarmouches d’indépendantistes, ni même, aussi tragiques furent-ils, au niveau des attentats islamistes de 1995…

Bien sûr. “Vendredi-13” reste quelque chose de hors norme. Quelque chose de terriblement anxiogène aussi. Une horreur qui va au-delà de ce que nous pouvons imaginer. De par le nombre de tués, mais également par les gens visés, des jeunes gens qui peuvent être les enfants de n’importe qui, cela a engendré une révolution. Vous comme moi, nous pensons, revenons souvent à ce crime. Il y a, je crois, un syndrome posttraumatique collectif.

 

Qui peut également passer par le déni !
 

Globalement, je pense que les gens ont ouvert les yeux. Plus personne ne peut “comprendre” une action pareille. À part peut-être quelques personnes à idéologie extrêmement marquée. Pourquoi une telle observation ? Parce que lutter contre le terrorisme, ce n’est pas seulement une question de sécurité. Si vous travaillez uniquement de manière répressive, cela ne fonctionnera pas. Aujourd’hui, au contraire, on demande à la brigade criminelle, et c’est la volonté du président de la République, de travailler sur le risque, d’évaluer la dangerosité des gens qui nous sont signalés et de voir comment les empêcher d’agir. C’est un travail d’entrave ; dans le respect de l’État de droit. Et cela dépasse largement le cadre de la police judiciaire. Cela nécessite de collaborer avec l’Éducation nationale, la médecine psychiatrique, les organismes sociaux… Ce que nous ressentons, c’est que depuis 2015, pour une majorité de Français, la position radicale n’est plus défendable. Beaucoup de gens ont décidé de resserrer les liens avec nous. Quand on parle de lutte antiterrorisme, les portes s’ouvrent.

 

Vous parliez de Guy Georges. En 1995, les enquêtes sur les attentats islamistes qui échoient à la Crim’ ont-elles ralenti celle sur les agissements du tueur en série ?

C’est surtout parce que nous n’avions pas de Fichier national automatisé des empreintes génétiques à l’époque (FNAEG). Si l’ADN de Guy Georges avait été prélevé au moment des petites agressions qu’il avait commises, nous l’aurions appréhendé beaucoup plus tôt. Mais, pour de mauvaises raisons, parce que cela inquiétait un certain nombre de personnes, le FNAEG a mis du temps à s’installer en France, alors qu’il avait déjà prouvé toute son efficacité en Angleterre.

 

Comment entre-t-on à la brigade criminelle ?

Ce qui fait la force de la Crim’ aujourd’hui, c’est sa possibilité de sélectionner ses nouveaux éléments comme une grande entreprise. Nous cherchons les policiers les mieux profilés, les plus motivés. Quand nous ouvrons un poste, nous avons un nombre important de candidats. Cela se passe principalement par cooptation. Pour une raison simple : quand vous recommandez, vous vous engagez. Nous sommes très attachés à ce système. Ensuite, nous les prenons en stage pendant quinze jours. C’est une période très intéressante. Nous voyons qui ils sont, et ils voient qui nous sommes. Nous nous jaugeons. Il y a parfois des erreurs de casting. Des gens qui ne sont pas séduits et passent leur chemin. Ceux retenus forment un vivier dans lequel nous irons puiser dès qu’un poste se libère.

 

Êtes-vous heureux dans vos nouveaux murs, au 36, rue du Bastion ?

Le 36, quai des Orfèvres avait l’avantage d’être au centre de Paris. Toute la ville convergeait vers lui. Nous sommes à présent à une porte de Paris, qui plus est en chantier. Lorsque les travaux seront terminés, je pense que nous trouverons nos marques. Mais les locaux de la rue du Bastion ont été construits en fonction de nos besoins. L’ancien 36, c’était moins le lieu que les souvenirs qui lui sont attachés, les grandes figures, les enquêtes restées célèbres… Ici, les souvenirs, c’est maintenant à nous de nous les créer. 

La brigade criminelle de Paris

110
policiers

dont 60 affectés
au terrorisme

50 affectés
aux droits communs… “en temps de paix”

30 enquêtes
de crimes de sang traitées par an environ

+ 60 %
d’une année sur l’autre de taux d’élucidation des crimes

Le 36, rue du Bastion

1 700
fonctionnaires

32 500 m²
et 12 km de couloirs

2 étages
de salles de garde à vue

320 caméras
de surveillance

1 terrasse
avec ruche et abeilles

1 stand de tir
et deux salles de sport

À lire : Ces grands flics qui ont fait le 36, de Claude Cancès et Charles Diaz (Mareuil Éditions).

Illustration par Kate Copeland

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