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Comment comprendre l'œuvre de Brian de Palma ?

Au départ sous influence hitchcockienne massive, Brian De Palma a mis en scène toutes ses obsessions – cinéphiles, personnelles, sexuelles… –, servies par un style maîtrisé à la perfection.
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Tout a été écrit, détaillé – disséqué ? – sur le rapport obsessionnel qu’a entretenu durant des années Brian De Palma avec l’œuvre d’Alfred Hitchcock, fruit de ses humanités cinéphiles, à l’aube des années 60, et qu’il exprimera avec force dans quatre longsmétrages : Sœurs de sang (1972), Obsession (1976), Pulsions (1980) et Body Double (1984). Les deux hommes ne se croiseront jamais, car, explique-t-il : “Je tenais à garder de lui l’image d’un maître et ne pas la confronter à la réalité du réalisateur sur le déclin que j’aurais été amené à rencontrer.”* Moins hommage que confiscation – avec Obsession, il souhaite “gommer” les invraisemblances dont souffre selon lui Sueurs froides, sa source d’inspiration –, sa carrière va s’envoler vers de grands succès populaires lorsque cette imposante ombre tutélaire se dissipera. “Je suis souvent comparé à Hitchcock par des gens qui ne comprennent ni Hitchcock ni moi”, déclare-t-il, grinçant, dans une interview de 2004. Celui qui voyait “avec les yeux” du réalisateur de Psychose semble maintenant très las du jeu constant qui revient à comparer inlassablement l’œuvre de “Hitch” à celle de son admirateur le plus célèbre outre-Atlantique. Cinéaste déroutant, styliste risque tout, De Palma a fasciné presque autant qu’il a déçu au fil d’une carrière entamée sur les fonts baptismaux du Nouvel Hollywood. Pour mieux le comprendre, peut-être faut-il plonger, à l’instar de ses personnages, dans un certain abîme ?

L’œil du maître

Le journaliste Samuel Blumenfeld relève que Brian De Palma “a explicitement mis en scène ses fantasmes, le voyeurisme transparaissant le plus…” Ainsi, le personnage central – tel celui incarné par James Stewart dans Fenêtre sur cour – fixe, scrute, mate à travers stores, longue-vue, appareil photo… Le drame découle du sujet observé. Dans Hi, Mom! (1970), Robert De Niro, par ennui, commence à filmer ses voisins. Il finira par détruire son quartier tout entier. L’acteur raté de Body Double ne parvient pas à stopper le meurtre de la femme qu’il convoite en face de chez lui, tout comme Al Pacino, derrière ses jumelles, ne peut empêcher la pendaison d’un complice dans Scarface (1983). Cette omniprésence du témoin doublée d’un sentiment écrasant d’impuissance a pour source, chez le metteur en scène, sa propre enfance. Petit, il voit sa mère – “femme à la fois charmante et catégorique”– corriger l’un de ses deux frères aînés sans pouvoir intervenir. Voyeur, il le devient lorsqu’elle lui demande, à l’adolescence, d’espionner son père volage afin d’obtenir le divorce sans conteste. Pour De Palma, l’équilibre ne se trouve ni dans la nostalgie (le veuf inconsolable d’Obsession) ni dans la foi (la mère bigote dans Carrie au bal du diable) et moins encore dans la réussite sociale (le yuppie déchu du Bûcher des vanités). Reste la solitude ou l’introspection – mais, là aussi, tout salut est impossible. Lorsque n’intervient pas un double diabolique (Swan, le producteur de Phantom of the Paradise), un miroir, accessoire pléonastique (Michael Caine observant son côté sombre dans Pulsions…), sera toujours là pour tourmenter.

Père de sang

L’autre élément récurrent chez De Palma – indissociable d’après lui de “son apprentissage d’une forme très visuelle de cinéma” – est la présence massive d’hémoglobine. De Palma a recours aux effets gore dès Sœurs de sang (cf. la castration puis la défiguration du malheureux Lisle Wilson), davantage que ses confrères cinéastes (Scorsese dans sa fusillade finale de Taxi Driver ou F. F. Coppola avec son cheval décapité dans Le Parrain…). La suite de sa carrière confirme cette fascination tenace : la douche de sang de porc de Carrie, l’agression au rasoir dans l’ascenseur de Pulsions, le voyou tronçonné de Scarface, l’exécution de Jim Malone dans Les Incorruptibles, l’égorgement de Guajiro dans L’Impasse… Il faut chercher l’origine de cette manie écarlate non seulement dans sa longue fréquentation des films très “genrés” (horreur, polar, guerre…), mais aussi, une nouvelle fois, dans ses propres racines. Son père était en effet un chirurgien orthopédiste reconnu qu’il lui arrivait d’accompagner sur son lieu de travail : “Les gens ont tendance à se mettre à hurler lorsqu’ils voient du sang ou sont témoins d’un accident. Moi, j’ai grandi là-dedans. Très jeune, j’ai regardé mon père opérer, alors…”

Chercher la femme

Mis à mal par les féministes qui en ont ras le col roulé des massacres répétés de femmes à l’écran, Brian De Palma hérite d’une réputation embarrassante de misogyne au moment de la sortie de Pulsions. “C’est injuste, il respecte énormément les femmes”, le défendra par la suite Melanie Griffith (Body Double, Le Bûcher des vanités). Détail amusant, l’homme convie régulièrement le timide Steven Spielberg sur le plateau de Carrie au bal du diable, car y gravitent “plein de filles superbes”. Ce dernier y rencontre Amy Irving, qui quelques années plus tard réussira l’un des plus beaux divorces de l’histoire de Hollywood ! Sur le même tournage, De Palma fait la connaissance de Nancy Allen, sa future épouse. Ils signeront quatre films ensemble – “trop”, selon lui –, dont le paroxystique Blow Out, en 1981, fascinante variation sur Blow Up (1966), d’Antonioni. “J’aime filmer de beaux endroits, de belles femmes…”, confie-t-il sans fard. C’est d’ailleurs de cette fascination, de la quête incessante de la perfection plastique pour mieux en exacerber les désirs aux yeux d’un public passé à son tour voyeur, que lui viendra l’idée de Body Double. Lors du tournage de la scène de la douche de Pulsions (“une plongée, dit-il, dans la vie érotique d’une femme, quelque chose de bunuélien”), Brian De Palma filme le visage d’Angie Dickinson, puis fait appel à une doublure pour un plan sur la poitrine. Alors, pourquoi pas deux corps pour un seul crime ?
Plusieurs de ses films restent une référence pour les spectateurs, y compris pour les moins cinéphiles. S’il a pris ses distances avec ses anciens compagnons de route – Spielberg, Coppola, Scorsese…, ces “constructeurs d’empire” –, Brian De Palma se convainc que cela est dû à son côté indécrottablement marginal. Il a néanmoins essuyé une série d’échecs conséquents depuis le triomphe planétaire de Mission: Impossible, en 1996. “Je reçois occasionnellement des propositions des scénarios, mais rien qui m’intéresse pour que je m’y investisse”, expliquait-il, un brin blasé, aux Inrocks en février 2013, à l’époque de Passion, sa dernière réalisation sortie à ce jour (son prochain film, Domino, avec Nikolaj Coster-Waldau, est en cours de tournage). Un échec total au box-office, qui ne connut que les faveurs poussives de ses admirateurs les plus enragés. Vingt-neuvième long-métrage d’un metteur en scène capable de tout, c’est-à-dire du meilleur comme du pire. Et à qui, très certainement, les faux pas ont déjà été pardonnés.

 

 

* Brian de Palma. Entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud, Calmann-Lévy, 2001 (épuisé).

 

 

Coffret livre/DVD : un livre, Brian De Palma. Entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud + six films, Phantom of the Paradise, Furie, Pulsions, Blow Out, Scarface, Body Double, Carlotta Films, édition limitée à paraître en novembre 2017, env. 70 €.

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