Faut-il aller voir l'expo “Amour”, au Louvre-Lens ?
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Faut-il aller voir l'expo “Amour”, au Louvre-Lens ?

“Il faut s’aimer, et puis il faut se le dire, et puis il faut se l’écrire, et puis il faut se baiser sur la bouche, sur les yeux, et ailleurs”, décrète Victor Hugo dans une lettre à sa maîtresse Juliette Drouet. En ces temps de puritanisme, de peur et de coït par clavier interposé, les paroles du poète n’ont jamais semblé autant d’actualité. Au Louvre-Lens, une exposition ambitieusement intitulée “Amour” reprend cette exhortation, en explorant les mille et une façons dont le sentiment humain le plus fort s’est exprimé depuis l’Antiquité. Si Victor Hugo était disponible pour commenter, il aurait sans doute ajouté : “Il faut y aller”.
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Che confusione, Sarà Perché ti amo*

Comme le chantent les estivants dans les karaokés et les Italiens gominés au volant de leurs Alfa Romeo branchées sur Rai Due, l’amour est une confusion dont on n’a pas fini de chercher la clé. Qu’il soit passionnel et physique comme celui de Zorg et Betty dans 37°2 le matin, intellectuel et plus platonique entre Sartre et Beauvoir ou Héloïse et Abélard, transcendant pour Frida Kahlo et Diego Rivera ou tragique entre Hamlet et Ophélie ou Majnoûn et Leyla ; qu’il s’agisse d’agapè, d’eros ou de philia, l’amour est le sentiment le plus universel qui soit. Les interrogations des chanteurs italiens des années 1980 peuvent être partagées par tout un chacun, quelle que soit son orientation sexuelle ou son histoire personnelle : cette perturbation est l’émotion première, originelle, de l’être humain. Des études scientifiques ont bien tenté d’expliquer la naissance des structures d’attachement : elles trouvent leur source dans le cerveau limbique, celui qu’ont en commun les mammifères, en plus du cerveau reptilien. Mais même en disséquant des heures les lobes cérébraux d’un être humain, on est obligé d’admettre qu’à la fin, quand Cupidon pointe le bout de sa flèche, on n’y comprend plus rien. Les putti italiens contemplatifs nous en disent plus sur l’amour que les scalpels des neurobiologistes. Si le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, il faut bien le secours de l’art – chanson populaire aussi bien que statuaire sacrée – pour commencer à comprendre les deux mille ans d’histoire de cette émotion bizarre.

È un'emozione, che cresce piano piano**

Imitant ainsi le sentiment lui-même, cet innamoramento progressif, l’exposition va crescendo, suivant le cheminement chronologique des représentations de l’amour, de l’Antiquité à nos jours. Zeev Gourarier, le commissaire, pour qui cette exposition est un projet-passion, explique que, contrairement à ce que chantent les Rita Mitsouko – l’histoire de l’amour commence mal, en général. En général, c’est-à-dire en Occident, où les mythes d’Ève et de Pandore convergent sur l’image d’une femme tentatrice par qui tous les malheurs de l’humanité arrivent, comme la vérole fonce sur le bas clergé. Plusieurs siècles avant l’avènement du sida et la paranoïa des MST, l’amour est déjà un danger. Ce n’est qu’avec la Vierge et son cortège de saintes aussi immaculées qu’elle, que l’on s’autorise – timidement, chastement – à aimer de nouveau. Cet amour-là, celui des Pietà voilées et des extases sculptées par Bernini dans les églises d’Italie, paraît à des années-lumière de la sexualité outrancière de la Cicciolina. Ou peut-être pas : la dichotomie entre la maman et la putain, entre la pureté virginale et le péché, hante encore le discours hétérosexuel d’aujourd’hui. Ce que souligne Zeev Gourarier à travers ce parcours allant du rapt antique à la galanterie et du libertinage au romantisme, c’est que nous aimons peut-être exactement comme nos ancêtres. On échange des portraits flatteurs sur Tinder ou par voie postale comme Henri IV et Marie de Médicis, on danse au Batofar ou au bal du village en espérant un rapprochement, et on fait l’amour, et on est content... et on est triste, et ainsi de suite.

Stringimi forte, e stammi piú vicino***

Parler d’amour, montrer l’amour, même lorsqu’on est neurobiologiste, c’est d’abord donner à voir des corps : enlacés jusqu’à ne former plus qu’un dans La Valse, de Camille Claudel, éperdue de désir pour Rodin, ou unis simplement par la main comme les couples égyptiens. Les visions des artistes varient avec les époques, reflétant certainement leurs sensibilités mais également les évolutions de la société. Le discours sur l’amour, qu’il soit visuel ou musical – l’exposition se conclut par une section novatrice présentant des pochettes de disque –, peut se faire consensuel ou révolutionnaire. Selon qu’on est François Boucher ou Niki de Saint-Phalle, représenter les formes d’une femme est un acte plus ou moins radical. Les peintures érotiques des odalisques sont-elles une célébration ou une réification de la femme aimée ? Le peintre orientaliste porte-t-il un regard moralisateur, admiratif ou même teinté d’envie sur les harems dans lesquels vivent ces femmes ? Il y a autant de visions de l’amour que de cœurs et de cerveaux limbiques. Dans la licorne des tapisseries du xvie siècle, gage de pureté, que celui qui ne voit pas aussi un symbole plus phallique et plus menaçant que les godemichés de Pigalle lève la main maintenant. L’amour en Occident est-il inséparable de la violence, comme le suggère Sébastien Tellier ou, plus tristement, le hashtag récent aussi épidémique que la peste bubonique ? À trop penser à l’amour et à trop le faire, il y a de quoi finir fou à lier, comme Majnoûn dans le désert, Guillaume Apollinaire ou Zorg avec son oreiller. Mais matto per matto, almeno noi ci amiamo...****

* Quelle confusion, ce doit être parce que je t’aime.
** C’est une émotion qui grandit petit à petit.
*** Serre-moi fort et tiens-toi plus près de moi encore.
**** Fou pour fou, au moins on s’aime.

“Amour”, au Louvre-Lens, jusqu’au 21 janvier 2019.

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