Hommes

Pourquoi Melvil Poupaud va truster nos écrans

by Jean-Pascal Grosso
20.06.2017
Il a tourné pour Ozon, Dolan, Desplechin… Acteur au long cours et toujours jeune, Melvil Poupaud pose et parle d’une vie dédiée au septième art qui, par à-coups appréciés, l’a également porté vers la musique et l’écriture.

Photographie par Raf Stahelin
Stylism par Mauro Biasiotto

“Ce n’est pas une voie que j’ai choisie. Il a fallu que j’accepte ce qui m’arrivait. Que je fasse mienne cette vocation, au fur et à mesure de mon parcours, en apprenant sur le tas. Que je m’adapte à ce qu’on me demandait sans que je connaisse vraiment les enjeux du métier d’acteur. J’étais trop petit alors…” 

Melvil Poupaud a 10 ans lorsque pour la première fois il apparaît devant une caméra. Sa mère, attachée de presse, compte parmi ses accointances Raul Ruiz, cinéaste chilien en exil à la filmographie saluée sur les deux continents. Démiurge prolifique, Ruiz – un Léopard d’or, un Ours d’argent, un César… – offre donc son premier rôle au môme Melvil dans La Ville des pirates, conte sombre inspiré des propres rêves de son auteur, dans lequel la jeune pousse joue à l’enfant-corsaire prétendument assassin.
Plus d’une cinquantaine de longsmétrages plus tard, il est toujours là. Pas infaillible, ni intouchable, il aura traversé succès comme échecs avec cette élégante constance qui fait déjà de lui, à 44 ans, un vétéran. Ainsi qu’une référence pour toute une nouvelle génération d’auteurs avisés autant qu’exigeants. “Gamin, confesse-til, je me suis protégé en me disant que cela n’allait peut-être pas durer, qu’il ne fallait pas être trop triste si cela s’arrêtait un jour. Alors, j’ai profité de la fabuleuse expérience qui se présentait à moi. Et puis, peu à peu, le cinéma est devenu central dans ma vie.”

 

Cette grâce un peu mutine

“Tous, en tant qu’acteur, nous avons des rôles un peu charnières. À chaque décennie, j’ai fait des films qui ont marqué ma transition physique. À 10 ans avec Raul Ruiz, à 20 avec Éric Rohmer, à 30 avec François Ozon et à 40 ans avec Xavier Dolan…” Aujourd’hui, Melvil Poupaud a gardé de cette grâce un peu mutine qui faisait se pâmer en 1996 les jeunes spectatrices de Conte d’été, fausse fantaisie signée Rohmer où il jouait les trouble cœurs sous le soleil breton. Le cheveu est un peu plus clairsemé, rien d’alarmant. Il mûrit bien : “Je n’ai jamais eu l’impression d’avoir atteint quelque chose pour ensuite stagner. Je poursuis une ascension à mon rythme sans grand passage à vide ni explosion médiatique. Cette installation, chez moi, s’est faite sur le long terme.” La Fille de 15 ans de Jacques Doillon, Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Ferreira Barbosa, Conte d’été d’Éric Rohmer, Trois vies et une seule mort de Raul Ruiz, Les Sentiments de Noémie Lvovsky, Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, Laurence Anyways de Xavier Dolan, Victoria de Justine Triet…, s’il ne fallait garder que quelques titres. Au fil des années, il s’est évertué à séduire, à intriguer même, un cinéma d’auteur qui toujours a su lui rendre la politesse : “J’ai, de la part des gens qui aiment le cinéma, un capital sympathie. Ils voient bien que j’ai toujours pris les choses très au sérieux, que j’ai jusqu’à maintenant fait des choix cohérents dans mon parcours. Tout cela aura fini par installer du respect plus que de la notoriété.” Un court détour par le cinéma (très) populaire avec Lucky Luke de James Huth en 2009 – “Je voulais surtout que ma fille, qui commençait à avoir l’âge d’aller au cinéma, puisse regarder un film dans lequel j’avais tourné. Mais ça ne l’a pas impressionnée plus que ça, ni ne lui a donné envie d’en savoir tellement plus sur ma filmographie” –, puis c’est la rencontre avec une nouvelle génération de metteurs en scène, nouveau cap dans une aventure filmique entreprise avec style et une curiosité sans cesse renouvelée. “Aux yeux de cette génération qui a à peu près mon âge, celle de Justine Triet, de Nicolas Pariser, de Lucie Borleteau, j’ai un passé d’acteur qui a marqué leur cinéphilie à une époque donnée explique-t-il. Ce sont des gens qui n’hésitent pas à puiser dans le genre, à faire des films moins naturalistes… Je me reconnais en eux, même si j’ai commencé bien avant eux.”



De nouvelles formes d’expression

“Ça reste une profession très arythmique. Vous pouvez ne pas tourner pendant six mois et vous morfondre et ensuite vous retrouver sur un tournage de deux mois, très intense, à jouer avec vos émotions, votre système nerveux, dans un état presque second. Gérer ce chaos dans sa vie tout comme sur les tournages, ça s’apprend.” Dès son plus jeune âge, pour se libérer de l’angoisse d’une profession qui mange ses enfants avec plus d’appétit qu’une armée de saturnes, Melvil, sans jamais s’étiqueter artiste, terme qu’il réfute, touche un peu à tout. Il réalise une huitaine de courts-métrages vidéo et un long, Melvil, nominé à la Caméra d’or à Cannes en 2006. “Ces exercices d’autofiction, comme il le dit, mourront avec le boom des perches à selfie, la prolifération des narcisses sur YouTube.” Se filmer encore, à quoi bon ? Il lui faut, dans le registre, chercher de nouvelles formes d’expression. Et puis, il y a toujours la musique. Aventure entamée tout d’abord en binôme avec son frère Yarol au milieu des années 1990 et qui depuis s’est métamorphosée sous formes diverses : le groupe Mud, un album solo en 2002 intitulé Un simple appareil, Black Minou ensuite, formation toujours miaulante. “On vient de finir un album qui devrait sortir à l’automne et qu’on rode un peu sur scène, indiquet-il. La musique, c’est une façon pour moi de retrouver mon frère, mes amis, et de connaître un plaisir autre que celui que me procure le cinéma. J’aime cette ouverture sur d’autres formes d’art, sur d’autres milieux…” En 2011, il prend même la plume avec Quel est mon noM qu’il considère comme “un travail formel plus que d’écriture”, dans lequel il parle de souvenirs, d’obsessions du passé, de Serge Daney aussi, éminent critique ciné croisé dans sa jeunesse, une autre de ses vigies. Cette année, il vient de publier Voyage à Film City, récit d’un tournage rocambolesque en Chine sous la direction de Charles de Meaux, cinéaste incassable. “Dès que j’ai accepté en 2015 le film The Lady in the Portrait, relève le malicieux Melvil, j’ai pensé à prendre un carnet et un appareil photo. Je voulais ramener des éléments dans le but d’en faire un blog, quelque chose d’hybride et d’animé, mais des personnes de l’édition sont venues me trouver pour m’encourager à en faire un livre. Rien de douloureux. Ce sont, à chaque fois, de choses assez ludiques qui tiennent du livre d’images. De toute façon, je n’ai aucune prétention d’auteur, je ne suis pas là à brasser les tréfonds de l’âme humaine.”
 


Un croque-mitaine post-moderne

Au moment de l’entretien, Melvil Poupaud fait des allers-retours entre Paris, où il réside, et Lyon où il tourne Insoupçonnable avec Emmanuelle Seigner, adaptation de The Fall, série britannique culte avec Gillian Anderson. Il y campe un serial killer : “Les séries ont fait d’énormes progrès en France ces dernières années. C’est pour moi une aventure nouvelle, au long cours. Dix épisodes pour un an de travail.” Un thriller à gros budget, donc, pour une diffusion prochaine à heure de grande écoute sur TF1. En cas de succès, l’acteur de Ruiz, d’Ozon, de Dolan, pourrait bien devenir la nouvelle coqueluche de plusieurs générations de ménagères, leur croque-mitaine postmoderne, voire “l’homme que vous aimerez détester” pour reprendre la formule jadis échue au grand von Stroheim. “On m’en a parlé, concède-t-il, consensuel et conscient. Le rôle est génial. C’est ce qui m’a décidé à l’accepter. Mais pour ce qui est de l’image, de la carrière, je n’ai jamais pensé comme ça. Même si je suis curieux de voir ce genre de choses se produire.”

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Melvil Poupaud porte des looks de la collection automne-hiver 2017/18 BOSS. Grooming Céline Cheval Assistants photo Maxime La et Thomas Vincent Retouche numérique Olivier Looren Assistant stylisme Gloria Gotti

L'Officiel x Melvil Poupaud

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