Hommes

Le Givenchy nouveau est arrivé

Temps fort de la saison, la collection Homme printemps-été 2019 dessinée par Clare Waight Keller pour Givenchy a marqué les esprits. On savait la directrice artistique respectueuse de l’histoire de la Maison, sans que ses gestes ne l’immobilisent dans la commémoration du passé. Soucieuse du présent, curieuse de l’avenir, éclatante d’inventivité : sa vision épouse l’idée que l’on se fait d’une création contemporaine.
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À moins d’avoir opté pour une vie d’ermite (ce qui se conçoit assez bien), il est impossible d’ignorer les débats aspirant à (re)définir les notions de genre et d’identité, et à quel point ils touchent, par capillarité, l’univers de la pop culture. Dont la mode. Rien n’est plus faux que de l’imaginer hermétique au monde environnant, sourdes aux tambours du changement.

“En amont de la conception de cette collection, nous raconte Clare Waight Keller, je faisais des recherches sur des silhouettes, et j’ai découvert cette femme à l’allure extraordinaire, Annemarie Schwarzenbach, dont la mère n’a jamais insisté pour qu’elle s’habille en fille. Adulte, il lui arrivait de porter des vêtements masculins comme féminins, sans outrance, avec élégance. J’y ai reconnu ce que nous faisons chez Givenchy. L’idée de ne pas laisser la façon dont vous vous habillez vous assigner dans un genre fixe me semble très moderne. La liberté qu’elle prenait pour circuler d’un personnage à un autre, d’un jour à l’autre, m’a beaucoup inspirée. Elle tend un miroir à l’identité de Givenchy, au brouillage des genres à travers un vestiaire libéré.” 

Tailoring, la colonne vertébrale

Jeux de reflets, de matières, de motifs, de coupes: la libre circulation des imaginaires porte un message de tolérance, prônant la prise de distance vis-à-vis des normes. Le travail, très couture, sur les proportions, le tact avec lequel les dimensions sont abordées, la grâce des volumes et des textures, signalent l’ancrage contemporain de la maison et la conscience de s’inscrire dans une tradition, qui est moins une règle sèche qu’un impératif sensuel: “Quand j’ai rencontré Monsieur de Givenchy, j’ai été très touchée par ses dessins, la façon dont ils permettent d’apporter une réponse à la réalisation d’une idée. Et surtout, j’ai été frappée par l’importance qu’avait à ses yeux la haute couture. Il m’a dit qu’elle était à l’origine de tout dans la Maison, qu’elle devait être essentielle pour moi. Je me suis beaucoup appuyée sur l’art du tailoring, il forme vraiment la colonne vertébrale de mon travail ici, notamment sur les formes.”

À revoir les silhouettes imaginées aux confluents des influences urbaines et de rêveries iconoclastes, on perçoit nettement que la collection est née du frottement de silex que l’on n’aurait pas cru si bien s’entendre – dans une époque où la rencontre des contraires n’est pas nécessairement heureuse, Clare Waight Keller a su l’organiser paisiblement.

“Le changement que connaît le monde est très intéressant. Lorsque je travaillais à ce que j’envisageais de faire chez Givenchy, j’ai vite saisi que ce monde avait besoin d’une certaine manifestation de l’élégance. À l’évidence, le streetwear et le vestiaire urbain ont la côte, et ils sont pertinents, mais je veux toujours injecter un élément de chic à tout ce que j’entreprends. Je crois dans le pouvoir d’une coupe impeccable, de matières magnifiques. J’aspire à créer une silhouette raffinée, même accompagnée de sneakers. À mes yeux, c’est cela qui est intemporel, et qui résistera à toutes les tendances.”

L’ancrage d’un vestiaire dans la durée est une affaire délicate: on l’aime parce qu’il attrape délicatement le papillon du zeitgest, sans froisser ses ailes ni laisser le vertige de l’illusion du cool conjugué au présent éternel sans faire oublier qu’une pièce doit durer. La collection printemps-été 2019 conçue par Clare Waight Keller jette ainsi des ponts entre époques et désirs, rêves et réalité, tisse des liens entre nos identités mouvantes. Si le reflet qu’elle nous oppose paraît si juste, c’est par son ancrage dans le vif du quotidien – un vif idéalisé, certes, mais tout de même dégagé des filets de l’abstraction, libéré des sables mouvants de l’histoire. Clare Waight Keller insiste sur la nécessité, impérieuse, de mettre l’accent sur le produit: “Bien sûr, les valeurs sont essentielles, mais il faut être absolument déterminé à réaliser les meilleures pièces possibles, dans leur fabrication et dans leur qualité. L’offre est immense, et il faut se montrer à la hauteur.”

Silhouettes flamboyantes et portables 

Désirables, flamboyantes, mais aussi éminemment portables, ces silhouettes répondent concrètement à des interrogations que se formule la créatrice dans ses travaux préparatoires: “Je pose les bases d’un vestiaire d’idées, de façons de s’habiller. L’idée est d’arriver à un résultat que je voudrais acheter plutôt qu’un autre. J’observe les hommes qui m’entourent, et me demande de quoi ils auraient l’air dans telle ou telle pièces. Il est important pour moi que les vêtements soient réalistes, crédibles, avec un twist singulier qui les distinguerait.

La rigueur poétique, époustouflante, de cette collection nous incite à l’audace, répondant à la ligne de conduite que Clare Waight Keller s’est fixée: “Les armoires masculines sont pleines de sweat-shirts, de parkas, et mon travail chez Givenchy consiste à faire du tailoring la nouvelle esthétique masculine. Je crois profondément qu’il y a de la beauté dans les vêtements.”

Et le moindre détail de cette collection de saison en atteste, avec force et grâce.

Photographie par James Robjant
Stylisme par Jérôme André


 

Modèle Babacar Ndoye chez Elite London
Casting Nachum Shonn
Coiffeur Ryuta Saiga
(avec les produits Bumble and Bumble)

Mise en beauté Kentaro Kondo
(avec les produits Suqqu)

Assistant photographe Tom Ayerst
Assistantes stylistes Yuan Qian et Anastasia Xirouchakis
Retouches True Black Studio
Production 2DM Management

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