Hommes

Mais où naissent les parfums Hermès ?

by Lionel Paillès
04.09.2017
La parfumeuse Christine Nagel nous a donné rendez-vous dans le secret de la cave à peaux de la maison Hermès, là où est né le parfum “Galop” et beaucoup d’autres rêves olfactifs où le cuir règne en maître.

Auteur Lionel Paillès
Photographe Édouard Jacquinet

2.jpg
Christine Nagel, parfumeuse de la maison Hermès.

C’est à la fête des sens qu’elle nous convie. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, lorsqu’elle traîne entre les rouleaux de cuir de taurillon, de veau ou de croco qui attendent sagement sur des étagères métalliques impeccablement rectilignes, Christine Nagel, parfumeuse de la maison Hermès, ne vient pas seulement humer la peau, scanner ses effluves, disséquer un à un ses arômes… mais aussi caresser son grain et expérimenter sa “main” (comprenez sa texture), palper les peaux les plus souples. Où ailleurs que dans cet îlot secret, antichambre de la création, niché à équidistance du périphérique et de son nouveau laboratoire, où reposent 800 références de peaux et de cuirs, pourraitelle expérimenter ce toucher si sensuel qu’elle aime distiller dans chacune de ses compositions ? Du toucher à un parfum ?
Certains ingrédients ajoutent le tactile à l’olfaction; encore faut-il savoir s’y prendre et se donner corps et âme pour dompter la matière”, explique celle qui a pris la direction olfactive de la maison Hermès il y a dixhuit mois. Piquer une tête dans ce dédale de silence régénère les méninges. Venir se promener dans ce hangar de Pantin gardé comme Fort Knox, c’est revenir d’un simple claquement de doigts aux sources de la parfumerie, c’est s’ouvrir aussi un horizon de rêverie. Ces peaux de toutes les espèces (issues des meilleures tanneries de France et d’Italie) diffusent des épices “verbales” qui enflamment l’imaginaire : pleine fleur pigmentée, buffle skipper, agneau plume, aniline, basane… Sous la lumière artificielle, on susurre les mots Doblis, Epsom, Box (un cuir de veau tanné au chrome), Barenia ou tadelakt, avec le même appétit, avec ce même plaisir raffiné que lorsqu’on prononce dans quelque cave sombre les mots Petrus, Yquem ou romanée-conti.

Le cuir dans la peau

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’odeur, douceâtre, tendre, pas du tout bestiale ou animale. Il paraît que les cuirs de qualité sentent la fleur… Déjà, Jean-Claude Ellena, maître parfumeur référence de la maison, avait promené son nez dans cet antre apaisé pour composer son fameux “Cuir d’Ange” (2015), onctueux, qui sied si bien à l’épiderme de l’homme (un de ces doux à cuir au grand cœur). Une page de Giono lui inspira un cuir espiègle, jeune, un cuir rêveur à fleur de peau, obtenu à partir du narcisse, du mimosa, du vétiver, et enveloppé de musc. Le cuir, d’ailleurs, est une citation permanente de la parfumerie en général et de la parfumerie Hermès en particulier. Pour qui aurait vécu sur une autre planète, rappel des épisodes précédents. 1951 : le génial Edmond Roudnitska évoquait dans “L’Eau d’Hermès”, parfum au sillage brûlant, l’odeur du fond d’un sac de femme où flottait encore l’arôme d’un parfum, et peut-être celui d’une conquête (une bloggeuse canadienne l’avait résumé en une formule à la fulgurance drôle et ironique : “le slip de Robert Mitchum dans le sac à main de Grace Kelly”). 1986 : le nez Jean-Louis Sieuzac fait naître “Bel Ami”, cuir sombre et décadent, tout juste rafraîchi d’un filet de citron et de bergamote. Hermès ne pouvait trouver sa légitimité en parfumerie que dans l’exploration du cuir. Et lorsqu’on sait que dans la parfumerie de ce compositeur aussi sensuel que fougueux, les garçons sont désirables et les filles au moins autant, les sens toujours agités et l’appétit aiguisé… N’oublions pas que le cuir, c’est la peau (en tout cas, elle le devient après tout le travail du tannage) et que le parfum se pose sur l’épiderme pour finir par l’épouser. Christine Nagel va nourrir son imaginaire auprès des artisans de la maison, tel ce “maquilleur de sac” capable de retrouver la tonalité bleu de Prusse exacte d’un sac. Elle s’empare d’une pièce de cuir bleu nuit : “C’est en touchant le Doblis, cuir de veau au toucher velours, que l’histoire s’est déroulée dans ma tête. J’ai eu la chair de poule ! Et puis j’ai entendu parler de la fleur  du cuir (l’envers de la chair)… Et ce mot-là a résonné : fleur, cuir…  marier la rose au cuir”, ajoute-t-elle. Ironie de l’histoire : lorsqu’on aperçoit ces rouleaux de cuir, on constate que l’extrémité ressemble à s’y méprendre au cœur d’une rose. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre. “Je n’ai pas voulu travailler le cuir de façon littérale. J’aurais pu couper des morceaux de cuir Doblis et faire une infusion de cuir… Mais je cherchais autant le toucher que l’odeur !”
Sans lui vouer un culte fétichiste, Christine Nagel (connue pour son amour immodéré du patchouli) aime de plus en plus cette matière. Éternel enfant grave autour duquel traîne toujours une odeur de danger délectable, le cuir avec elle prend ses aises, il s’illumine, il s’élève, il s’allège. “J’ai eu le coup de cœur pour le Doblis… La porte est ouverte désormais, je composerai peut-être un jour un accord autour du Barenia ou d’autres cuirs d’excellence. Et pourquoi pas un jour une collection entière autour du cuir…” Comme la maison de luxe, le compositeur sait entretenir le désir.

Partager l’article

Tags

Articles associés

Recommandé pour vous