Hommes

Blind test avec Benjamin Biolay

by Baptiste Piégay
27.06.2017
Compositeur prolifique, mélomane curieux, chanteur soyeux… Benjamin Biolay – dont le neuvième album studio, “Volver”, vient de sortir – était le candidat idéal pour l’épreuve du blind-test.
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Volver d'Eliades Ochoa

Benjamin Biolay : J’écoutais souvent la version originelle de Carlos Gardel. Lorsqu’on m’a traduit ce texte pour la première fois, je l’ai trouvé magnifique, d’une beauté et d’une nostalgie typiques du tango. C’est la quintessence du chanteur porteño, de Buenos Aires. Le vers où il évoque son retour les tempes blanchies est superbe. Mon père écoutait beaucoup Astor Piazzolla, Dino Saluzzi et Gardel aussi. Ma mère mettait Aznavour à fond, et il me fait assez penser aux chanteurs de tango. Le bandonéon est un instrument de pirate, et le tango vient de la rue. Ce qui m’émeut le plus, c’est que l’on sent que cette musique est faite par des exilés.

 

 

Préludes/Livre 1. Danseuses de Delphes de Debussy par Samson François

Je trouvais ça presque trop simple pour du Debussy, j’aurais plutôt dit Ravel… Quand j’écoute cette musique, j’ai l’impression d’être dans la cour du conservatoire à fumer une cigarette et d’entendre quelqu’un répéter ce Prélude. J’ai gardé des goûts, des couleurs, des souvenirs de sons de mes années d’études. Si j’ai appris à bien jouer du trombone à coulisses, je n’ai pas appris l’harmonie ou le contrepoint. Je suis un autodidacte, j’ai essayé de garder cette approche.

 

 

Judy Is a Punk des Ramones

Je connais mal les Ramones, je connais plus “leurs enfants”, Weezer, les productions signées Ric Ocasek. Et les délires des Pistols me font marrer. Mais si l’on considère que les Clash sont punk, alors oui, c’est une référence. Pour leur aspect contestataire, mais aussi le discours politique qu’ils ont construit. Sandinista est un chef-d’œuvre absolu.
Lorsque je compose des chansons, je n’intègre pas directement la politique : de temps en temps une phrase passe, mais c’est tout. La forme que j’utilise, couplet, refrain, est très compliquée pour être explicite. Il faudrait plutôt quelque chose de l’ordre du rap, comme fait 3D dans Massive Attack. Il n’y a que Dylan qui ait vraiment réussi à faire de la chanson politique.

 

 

Laura de Julie London

Quelle lumière dans la voix… J’ai toujours aimé avoir cette chance d’écrire pour des femmes, mais ce n’est pas plus simple que d’écrire pour un homme.

 

 

I Want You d'Elvis Costello

Pas mon chanteur de chevet, mais j’ai une immense admiration envers lui, pour sa capacité à être protéiforme, même si je ne suis pas sensible à tous ses projets, et que ce n’est sans doute pas le mec le plus sympathique au monde, notamment avec ses musiciens. Vu son talent, il doit avoir une sorte de complexe de ne pas être reconnu par l’establishment classique, et ce malgré les louanges de Paul McCartney. Il a fait le tour de la chanson, je comprends qu’il ait envie d’autre chose. Mais je ne partage pas ce complexe. C’est comme Andy Partridge, le fondateur du groupe XTC : un ovni. J’ai plus de sympathie pour Andy.

 

 

ANyone Who Had a Heart de Dionne Warwick

Peut-être que si Burt Bacharach [le com­ positeur de la chanson, ndlr] avait aussi été auteur, il aurait plus chanté. Quand tu as de la chance d’avoir autant de succès, on peut rester dans l’ombre. Avec son parolier Hal David, ils formaient une paire assez unique de génies. Je ne vais pas étudier stricto sensu les chansons des autres, pour ne pas m’encombrer de codes ou faire des succédanées. Mais parfois je me rends compte qu’il y a un élément dans une de mes chansons qui peut faire penser à du Bacharach, et ça me fait plaisir. Quand je suis en studio, je n’écoute plus rien. Ou alors quelque chose de très loin de ce que je suis en train de faire, du classique ou du Chet Baker chantant en italien.

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2000 BC de Basehead

On dirait G. Love & Special Sauce. J’aime bien le côté un peu foireux du chant, qui me fait penser à Ian Brown des Stone Roses. Ça m’a toujours paru assez normal d’intégrer certains éléments de hip-hop dans mes chansons, d’essayer de dire des choses sans le carcan de la mélodie. J’étais super-jaloux en 1995 lorsqu’Akhenaton a sorti Métèque et mat, cela ressemblait à ce que je voulais faire. 
La chanson française, c’est comme la France : elle est métissée ou elle n’est pas. Bashung, Trenet, Gréco, Aznavour aussi reprenaient des influences hétéroclites.

 

 

Cio Amore, Cio de Dalida

Je n’ai rien contre elle, mais cette chanson, j’aime assez. Lorsqu’un artiste populaire me sollicite, j’ai envie d’en donner ma version. Je respecte leur popularité, je n’ai pas envie de les abîmer pour faire le malin.

 

 

Political Science de Randy Newman

Il maîtrise à la perfection le côté clown triste… Une des chansons que je préfère de lui, c’est In Germany Before the War. Elle est sublime et audacieuse dans sa composition. Elle me transcende, me happe dans son décor. Il est une sommité, en tout.

 

 

How Insensitive de Frank Sinatra & Antonio Carlos Jobim

Frank Sinatra a un truc unique, un sens du timing, du swing, du placement. Cependant, mon crooner préféré reste Nat King Cole.

 

 

Way to Blue de Nick Drake

C’est au-delà de la mélancolie, c’est médical, il me fait penser aux romantiques allemands… Je trouve ça lugubre, je ne peux pas écouter. Françoise Hardy me racontait qu’elle le retrouvait sur son palier, crevant à moitié de faim. En écrivant, je mets parfois un frein sur la tentation de l’auto-apitoiement.

 

 

Dis-Lui Que Je l'Aime de Jean Sablon

Quelle voix, surtout quand tu penses aux micros de l’époque… Jean Sablon, Luis Mariano, j’ai de la tendresse pour ce genre de musique.

 

 

Non È Francesca Lucio Battisti

Je suis fan de la musique italienne, de Puccini à ça ou Jovanotti, c’est si sexy ! L’Italie est un vrai pays de chanteurs.

 

 

Just Like Tom Thub's Blues de Bob Dylan

Just like tom thumB’s Blues dE bOb dylan C’est lui, le patron. Dès qu’il chante, on n’entend plus que les musiciens ne sont pas accordés ! Aujourd’hui, c’est impossible, il y a des accordeurs électroniques qui s’allumeraient dans tous les sens ! Il est audelà du punk, il fait ce qu’il veut. Tout est en lui : Presley, Sinatra, Guthrie… Cohen aurait pu avoir le Nobel, mais personne d’autre que Dylan a une telle plume. 

Volver (Barclay/Universal).

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