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Comment le danseur est devenu bankable

Lisses ? Les danseurs ont pourtant de secrets ressorts pour rejaillir là où on ne les attendait pas...
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Bien sûr, ils ont trop souvent l’image de garçons proprets, aux cuissots d’acier, aux fessiers de bronze soulignés par des collants forcément trop serrés, à la mèche domptée par des tombereaux de laque, à l’œil un peu trop charbonneux. Bien sûr, on croit trop souvent qu’ils sont cantonnés au rôle un rien ingrat de porte-ballerine et de passe-tutu, étouffant sous les taffetas de leurs partenaires, et toujours un rien désespérés dans leurs tentatives pour faire croire à des princes toujours un brin ballots. Bien sûr, ils ont longtemps traîné des réputations contrastées, soulignées par moments par des ribambelles de sous-entendus plus ou moins ouvertement homophobes. Mais tout change. Sous l’impulsion de quelques-uns, le danseur redevient un héros de la masculinité moderne, et donc une Figure bankable pour nombre de maisons de luxe. 

Modernité de la Transgression

La modernité du danseur passe toujours par le pas de côté, le goût particulier et très individuel de la transgression. À ce jeu-là, celui qui ouvrit la voie fut naturellement Vaslav Nijinski. Sous l’impulsion de son mentor, impresario et amant, Serge Diaghilev, il fut le premier, à la veille de la Première Guerre mondiale, à oser danser en collants et justaucorps devant des Romanov interloqués, revendiquant ainsi une animalité et un érotisme qui n’échappèrent pas aux censeurs d’alors – il fut immédiatement licencié du théâtre Mariinsky. Cette propension ne cessa dès lors de s’épanouir et d’émerveiller le monde durant les tournées de ces fameux Ballets russes dont il fut l’étoile. Au passage, on remarquera que ce moment-là fut aussi celui d’une con uence inédite d’artistes, conjuguant avant-garde et mélange des genres. De ces novateurs désormais au panthéon des arts, on se souvient naturellement de Picasso. Moins peut-être de Léon Bakst qui imagina les costumes les plus étonnants de la compagnie en général et de Nijinski en particulier. On peut depuis dater la première irruption de la mode sur scène : il s’agit du moment où Nijinski paraît dans L’Après-midi d’un faune, mi-ange, mi-démon, transgenre avant l’heure dans un costume aux volutes incroyables, soulignant ses muscles, accentuant ses mouvements, jusque dans le solo nal où l’extase qu’il éprouve se rapproche ni plus ni moins d’un orgasme. C’est l’autre révolution russe. Depuis, aucune reprise, aucune re-création n’a osé toucher à ce costume : c’est l’alpha de la grammaire stylistique des couturiers qui s’aventureront sur scène au cours du xxe siècle, de Yves Saint Laurent – avec Roland Petit et Zizi Jeanmaire – à Gianni Versace, le nouveau siècle voyant des personnalités aussi diverses que Karl Lagerfeld, Gareth Pugh, Alessandro Sartori – pour Benjamin Millepied – ou naturellement Christian Lacroix, s’épanouissant sur les planches avec, semble- t-il, autant sinon davantage de plaisir que sur les podiums.

L’École Russe

Après Nijinski, les pas de côté les plus spectaculaires sont souvent venus de son ancienne patrie... Sans doute l’école de danse russe favorise-t-elle l’expression de la virtuosité, des sauts les plus hauts, des pirouettes les plus rapides, des manèges les plus cadencés, des fouettés les plus vigoureux. Mais au-delà de l’art, ce sont les vicissitudes de l’Histoire qui ont poussé certains à faire le grand saut. On se souvient de ce 16 juin 1961 où, au Bourget, Rudolf Noureev passa à l’Ouest au nez et à la barbe de ses gardiens de tournée, en volant au-dessus d’eux pour se réfugier entre des policiers français et choisir l’exil. On se souvient de la manière dont ce rebelle fit tourner les têtes : celles de ses partenaires de scène – dont Margot Fonteyn à qui il rendit une seconde jeunesse – et de sexe – son appétit, très gay en la matière, est légendaire –,celles des beautiful people – de Jackie à la princesse Margaret – et celles des étoiles et autres petits rats qu’il dirigea à l’Opéra de Paris dont il fut l’incandescent directeur de la danse et pour lequel il dépoussiéra l’académisme des grands ballets du répertoire, de Don Quichotte à La Belle au bois dormant via La Bayadère. Soudain, les grands pas de deux devenaient des hymnes à la sensualité, les variations et autres codas des déclarations en ammées – et peu importe que les thermos volent pendant les répétitions... En osant s’attaquer aux icônes, Noureev réveilla la danse, encourageant l’expression artistique, sur la base d’une technique irréprochable. Non sans humour : invité du Muppet Show, il dansa un pas de deux mémorable avec la star Miss Piggy. Un franchissement des frontières qui inspira la génération suivante, dont naturellement Mikhaïl Baryshnikov, autre transfuge de l’Est, osant le cinéma, le théâtre et les clins d’œil au music-hall, en passant de Frank Sinatra à Soleil de nuit, via les scènes du monde entier. Le rebelle n’est pas mort avec la perestroïka, la chute du Mur, de l’URSS et du bloc de l’Est. Les danseurs du xxie siècle, qui ont interprété Béjart dans le texte, ne se contentent plus de porter leurs partenaires et d’être étouffés par les tutus de ces dernières. Ils franchissent les frontières des genres. Sergei Polunin est sans doute l’un des astres les plus brillants de cette génération. Repéré en Ukraine, émigré seul en Angleterre, il devient le plus jeune des “principal” du Royal Ballet, avant d’en claquer la porte à 22 ans, et d’affirmer à 26 ans qu’il arrête la danse. En chant du cygne, le clip Take me to Church, où il danse sur une musique de Hozier, filmé par David LaChapelle... Près de 23 millions de vues après, Polunin est toujours bardé de tatouages, danse en ouverture de défilé à Milan – pour Ports 1961 –, apparaît à l’écran dans Le Crime de l’Orient-Express...

Bousculer les Hiérarchies

Le rebelle de 2018 est celui qui abolit les vieilles classifications, interroge les registres. Image même du danseur classique à mèche, l’étoile de la Scala de Milan, Roberto Bolle a réuni plusieurs millions de téléspectateurs sur la Rai Uno, le 1er janvier 2018, pour un show grand public, où il n’hésitait pas à danser sur de la variété italienne. Un grand écart qui le conduisit en pleine fashion week masculine à passer des bras de la super étoile russe Svetlana Zakharova expirant sur scène dans La Dame aux camélias aux sunlights de la mode en dévoilant la campagne dont il est le héros avec Kendall Jenner pour le géant italien des picots, Tod’s. Une manière de revanche sur des générations d’entrechats. Le tout sans renoncer à oser. C’est dans l’audace que s’exprime le rebelle, y compris dans des bastions de la tradition comme le ballet de l’Opéra de Paris. En interrogeant son mode de fonctionnement, en bousculant ses hiérarchies, Benjamin Millepied s’est sans doute pris pour Icare. Reste que, malgré son départ de la direction de la danse, il a insuf é une énergie nouvelle à des danseurs de la compagnie n’ayant pas encore le statut d’étoiles. Une énergie que celle qui lui a succédé, Aurélie Dupont, n’a pas bridée, osant elle aussi distribuer les rôles à une nouvelle génération sans oublier, bien au contraire, le corps de ballet. Un mouvement qui n’est pas sans rappeler celui qui s’opère en mode : après l’ère des grands solistes, directeurs artistiques surpuissants, voici venue l’ère du collectif... Le rebelle n’est plus égoïste. Il danse en (bonne) compagnie. 

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