Femmes

Jacquemus : "je suis tombé amoureux de Marseille"

C'est une déclaration d'amour à Marseille, un cri du cœur pour la Provence qui l'a vu grandir. Car en plus de faire redéfiler sa collection printemps-été 2017 sur la place d’Armes du fort Saint-Jean le 13 mai prochain, Simon Porte Jacquemus sera l'invité d'honneur du OpenMyMed 2017 pour une double expo entre le MuCEM et le Musée d’Art Contemporain de Marseille. Et comme si tout ça ne suffisait pas, il sortira « Marseille je t'aime », livre d'art et de mode en écho à l'exposition, hommage vibrant à la cité phocéenne. Rencontre.

Photographie par David Luraschi
Réalisation par Jennifer Eymère

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"Je dessinais mal. Ce qui a fait la différence, c'était la façon que j'avais de croire à tout ce que je faisais et d'en convaincre le monde entier" Simon Porte Jacquemus

Il respire à plein nez le bouquet de mimosas qu’on vient de lui offrir et s’amuse qu’on ait déjà saisi toute sa biographie : “Bleu, blanc et jaune. Bleu et blanc comme la mer, et jaune comme le soleil.” Simon Porte Jacquemus a 27 ans et, sous ses airs de play-boy adolescent, il joue déjà dans la cour des très grands. En moins de dix ans, la maison Jacquemus, qui porte le nom de sa mère, habille toutes les femmes de sa vie, se vend dans près de deux cents boutiques à travers le monde, et s’impose comme l’une de nos plus jolies “success stories”.

On a presque du mal à le suivre quand il monte les escaliers, quatre à quatre, jusqu’à cette grande pièce baignée de soleil où s’amoncellent tissus et vêtements reconnaissables immédiatement. Jaunes, bleus et blancs. “Quand j’ai commencé toute cette histoire, à 19 ans, l’idée était de n’avoir aucune barrière avec le public. Les jeunes créateurs étaient sur un piédestal. On ne comprenait pas toujours ce qu’ils faisaient ou à qui ils s’adressaient. Mon ambition, au contraire, c’était que tout le monde puisse entrer dans mon univers. Encore aujourd’hui j’essaie d’être accessible, depuis l’histoire que je raconte jusqu’au prix de mes vêtements. Pour garder ce lien intime avec les gens.”

Un lien d’autant plus fort que Jacquemus ne connaît aucune frontière et aucune limite : son succès se fait surtout en ligne. Toute la différence entre l’industrie de la mode d’il y a vingt ans et celle d’aujourd’hui, explique-t-il, tient dans le fait qu’une boutique en ligne ne parle pas à une clientèle en particulier mais au monde entier, ce qui force les designers à redoubler de créativité. Qui ne serait pas séduit par ses pièces si simples, singulières et solaires ? De Jeanne Damas à Rihanna, de l’ado coréenne à Christine and the Queens, de la jeune Parisienne à l’étudiante qui ne peut pas s’offrir l’un de ses manteaux mais qui lui dit par e-mail qu’il l’inspire, Jacquemus a le monde à ses pieds. Quand on s’en amuse, il se lève, rigolard, pour mimer cette fois où derrière la vitre d’un café, une jeune fille portant ses vêtements lui a jeté un regard bizarre – genre Who are you, Polly Maggoo ?

C’est une bonne question, tiens, “Qui êtes-vous ?” Assis sur un grand canapé blanc, Simon parle avec les mains, tantôt affable, tantôt pudique, de ce Jacquemus qu’il a bien du mal à détacher de lui. Chaque collection, depuis la première, est liée à des souvenirs qu’il reconstitue au gré des tissus. Les santons de Provence de sa grand-mère. Les vacances d’été à La Grande Motte. Une scène de La Piscine avec Romy, ou était-ce le pull marine d’Isabelle Adjani ? Souvenirs de sa mère, aussi, qu’il a perdue, dont il parle au présent et dont il avoue volontiers qu’elle est partout, dans chaque vêtement – “même s’il y a plein de choses qu’elle ne mettrait jamais”. Est-ce qu’une collection soigne ses angoisses ou est-ce qu’au contraire elle en crée ? Il ne met pas longtemps à raconter qu’il lui a fallu se protéger. De ses propres émotions, qu’il mettait jusque dans un T-shirt blanc et qui pouvaient parfois déranger. “Soudain mes souvenirs appartenaient à tout le monde, les bons comme les mauvais. J’ai dû apprendre à mettre des barrières. Ça peut être gênant, un cœur trop ouvert.” À la fin du défilé d’été 2015, où il se met lui-même en scène, Simon craque. “Tout le monde pleurait. Je ne pouvais plus parler. Même aux journalistes qui devaient se demander quel genre de môme je faisais.” La collection d’après s’est appelée “La reconstruction”, et sans doute s’est-il un peu reconstruit, à partir de bouts de vêtements et de questionnements incessants sur qui il est vraiment.

"Quand j'ai commencé toute cette histoire, à 19 ans, l'idée était de n'avoir aucune barrière avec le public. Encore aujourd'hui j'essaie d'être accessible, depuis l'histoire que je raconte jusqu'au prix de mes vêtements. Pour garder ce lien intime avec les gens." Simon Porte Jacquemus

Ce qui frappe, ce jour-là, c’est en tout cas son sens de la mesure lorsqu’il parle d’affaires. Soudain le môme écorché laisse place au businessman avisé qui est parvenu à faire grandir sa maison tout en restant indépendant. “Mon secret, cela a été de ne pas avoir d’argent. Ma deuxième collection devait être payée par la première, et c’est le cas encore aujourd’hui. Je dois vendre, je n’ai pas le choix.” Il se souvient en riant de ces galères qu’il n’a jamais ressenties comme telles, quand il travaillait comme vendeur avant de préparer sa propre collection, quand il vivait son rêve sans compter les heures et les nuits presque blanches. À l’origine, ses deux amis de toujours, Marion, qu’il connaît depuis ses 8 ans, et Fabien, qu’il a rencontré adolescent. Ils sont toujours là, même si la famille s’agrandit. Car il s’agit bien d’une famille quand tout est si intime. “Je passe ma vie avec eux. On déjeune tous ensemble sur la grande table blanche, et je suis devenu un genre de patriarche. Le papa, quand ce n’est pas le grand-père. Exigeant, mais toujours bienveillant.” Aujourd’hui, la maison abrite entre vingt et trente enfants ou petits-enfants, selon l’urgence et le calendrier des collections.

Tout ça pour quoi ? La magie. “C’est con ce mot, mais c’est exactement ça.” Quelques minutes à peine, comme suspendues, et puis l’émerveillement ou les larmes qui vous montent aux yeux. “La première fois que mon père a vu l’un de mes défilés, il m’a dit : ‘C’est tout ?’ Je lui ai répondu ‘C’est tout, mais ce n’est pas rien’.” La poésie, pour Jacquemus, c’est une chemise dont on jurerait qu’elle est froissée. C’est la lettre “L”, par laquelle commence chacune de ses collections. C’est un détail qui fait surgir accidentellement une histoire intime ou collective. Beaucoup de mélancolie, chez lui. Un regard sans cesse tourné vers le passé. Vers de vieilles matières. Vers un Sud idéalisé dans lequel il se complaît volontiers. Peutêtre même est-il monté à Paris pour pouvoir le rêver, ce Sud, dont il a fait toute son identité. “Du moment où je suis parti, je suis tombé amoureux de là où je venais.”

Tout est prétexte à raconter de belles histoires. Même quand il avoue avoir dans son iPhone cent trente chansons de Michel Sardou, il trouve le moyen de ressusciter la Twingo de sa mère et une vieille cassette qu’il écoutait en boucle quand il était enfant. Il faut l’imaginer, le petit Simon, déjà tout en jaune ou en rayures bleues et blanches. “Je dessinais mal. Ce qui a fait la différence, c’était la façon que j’avais de croire à tout ce que je faisais et d’en convaincre le monde entier.” Effectivement, à mesure qu’il s’enflamme, en décrivant par le menu ses spectacles d’enfant, ses déguisements et ses premiers vêtements, on s’y croirait, quasiment. Fin des années 90, dans la maison, au pied du Luberon : “J’arrache un rideau. Je le troue avec un gros couteau, en trois minutes chrono. J’y passe des lacets verts Converse, et j’en fais une jupe pour ma mère. Le jour même, quand elle est venue me chercher à l’école, elle la portait et elle m’a dit : ‘T’es le plus fort’.” Des histoires comme celle-là, ça ne s’invente pas.

"Mon secret, cela a été de ne pas avoir d'argent. Ma deuxième collection devait être payée par la première, et c'est le cas encore aujourd'hui." Simon Porte Jacquemus

Coiffure Michael Delmas
Maquillage Kathy Le Sant
Set design Eli Serres
Assistant photo Vincent Giradot
Assistante stylisme Alizée Hénot

« Maisons » et « Archives » le 12 Mai 2017 au Musée d’Art Contemporain de Marseille (MAC) 
« Images » le 13 Mai 2017 au MuCEM 

Défilé de la collection Printemps-Eté 2017 « les Santons de Provence » sur a place d’Armes du fort Saint-Jean, le 13 Mai 2017.

 

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