Femmes

Not just a model

by Mélody Thomas
13.02.2017
"Sois belle et tais-toi" n'est certainement pas le mantra qui suit la nouvelle génération de mannequins. A travers les réseaux sociaux et leur engagement personnel, elles prouvent que derrière leur plastique parfaite se cachent des personnalités singulières. Portraits de ces nouvelles walkyries du catwalk.

“J’adore mon mari, le Président Barack Obama et nos enfants Sasha et Malia” lance Gigi Hadid en imitant Melania Trump lors des derniers American Music Awards. Une référence à un discours prononcé par la nouvelle première dame lors de l’élection présidentielle américaine, copié sur celui de Michelle Obama lors de l’investiture de son mari en 2008. Si, depuis, mademoiselle Hadid a présenté ses excuses, sa prestation marque la nouvelle place qu’occupent les mannequins dans l’espace public. À l’instar des Miss, longtemps leur rôle a été d’être de belles plantes ou de simples portemanteaux. Des objets souriants, flexibles, qu’il est possible de faire tenir dans n’importe quelle pose. Souvenez-vous de l’exposition “Mannequin, le corps de la mode” qui s’est tenue aux Docks, Cité de la mode et du design, à Paris en 2013, et retraçait la place particulière des mannequins dans l’industrie de la mode.

 

Le communiqué de presse stipulait : “Empruntant son nom au mannequin en osier des salons de couture du xixe siècle, le mannequin vivant a pour fonction de porter les modèles devant les clientes comme devant l’objectif tout en gardant ce statut d’‘objet inanimé’ qui met en valeur les vêtements pour mieux les vendre.” À cette époque, les clientes sont celles dont on retient les noms, femmes de bonne famille ou célébrités, et, si les images d’archives de cette période sont nombreuses, on ne se souvient ni des visages ni des noms des mannequins.

L'émancipation des modèles

Dans les années 1990, Naomi Campbell, Christy Turlington, Tat- jana Patitz, Cindy Crawford, Linda Evangelista et Claudia Schiffer atteignent une popularité qui va jusqu’à dépasser celle des marques pour lesquelles elles défilent. Avec leur silhouette sexy et décomplexée, elles participent au phénomène d’émancipation de la femme qui parcourt l’Occident. Tandis que les working girls se battent pour briser le plafond de verre qui les empêche d’atteindre le même statut que les hommes, que les girls bands font résonner leur pop girl power à l’international et que les filles de Sex and the City affirment un sexpowerment révolutionnaire et humoristique, The Big Six – comme on les appelle – gagnent de l’argent comme aucun autre mannequin avant elles, et développent un culte de la personnalité qui dépasse la sphère mode.

Elles font bouger les lignes
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Elle est à ce jour le premier modèle-size à avoir signé dans une agence importante. Tess Holliday, 31 ans, a fait de son corps une arme de choix pour pousser les femmes à assumer leur corps et à le faire accepter.
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Modèle et actrice britannique, Adwoa est la fille de Camilla Lowther, créatrice de l'agence CLM. Suivie par 98 000 followers sur Instagram, elle a déjà fait les covers de Vogue Italia et de i-D, et a été aperçue lors des défilés Versus Versace ou Koché. Cette année, elle a créé Gurls Talk, une plateforme numérique et série vidéo qui aborde librement, de manière positive et avec un prisme féministe, les problèmes de santé mentale et d'addiction, deux thématiques qui lui sont chères puisqu'elle en a souffert personnellement.
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Lorsque son agence lui a dit qu'elle est "trop grosse", Charli Howard a saisi les réseaux sociaux pour exprimer son mécontentement et claquer la porte. C'est dans sa nouvelle agence qu'elle rencontre Clémentine Desseaux (photo précédente).
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Clémentine Desseaux, mannequin plus size français, a créé All Woman Project avec Charli Howard. Ces deux jeunes tops militent pour une diversité mieux représentée dans l'industrie "Nous voulons que les médias célèbrent les femmes de toutes les formes et tailles et qu'ils arrêtent de pousser les filles à penser qu'elles doivent être cet idéal de beauté, blanches, minces et grandes."
Des leaders du changement

À leur manière, elles ont changé la face du mannequinat et certaines ont même utilisé leur notoriété pour mettre en avant des causes qui leur tenaient à cœur. C’est le cas de Naomi Campbell qui, avec Bethann Hardison et Iman, fait partie de Balance Diversity, une organisation qui lutte pour obtenir plus de diversité ethnique dans l’industrie. Avec leur shame list (la liste de la honte), publiée en 2013, elles ont mis certains designers face au manque flagrant de mannequins de couleur dans leurs défilés, devenant ainsi les premiers modèles de l’industrie à s’engager dans une cause sociale visant à révolutionner leur milieu. Elles ont fait résonner leur nom dans les plus grandes capitales de la mode et ont vu leur visage en couverture de tous les magazines qui comptent.

À la fin des années 2000, les mannequins stars et célébrités commencent leur ronde de désintox tandis qu’on découvre avec effroi la vie des top-modèles tendance heroin chic : drogues et anorexie font un carton plein depuis près de vingt ans, mais le sifflet de fin de jeu vient de retentir. Cette même année, la Française Isabelle Caro, mannequin et comédienne, paraît nue dans une double page shootée par Oliviero Toscani pour lutter contre l’anorexie. La campagne No Anorexia provoque un séisme dans les coulisses feutrées de la mode. C’est avec ces images de célébrités désabusées qu’a grandi la génération des millennials (née entre les années 1980 et 2000), et c’est cette même génération métissée, connectée et partageant ses opinions qui aujourd’hui prend les podiums d’assaut. En 2015, Cara Dele- vingne dénonce le harcèlement sexuel dont elle dit avoir été victime depuis ses débuts : “Je suis un peu féministe et ça me rendait malade. C’est horrible et dégoûtant. On parle de jeunes filles. Vous commencez quand vous êtes très jeune et (...) vous êtes soumise à... des choses pas très bien.” La même année, Jourdan Dunn défile pour Fashion for Relief contre le virus Ebola qui frappe l’Afrique. 

À une époque où tout se matérialise, étrangement, c’est vers la diversité des corps que se tournent les yeux de la mode. Le mannequin de 28 ans Ashley Graham a dévoilé en novembre dernier la poupée Barbie à son e gie plus-size. Depuis plusieurs années, Graham lutte contre les idées reçues sur les corps qui ne correspondent pas aux diktats de la société : “Les jeunes filles vont maintenant pouvoir grandir en voyant que leur corps est normal, et je pense que c’est très valorisant, et que ça encourage les jeunes générations” a-t-elle déclaré au Hollywood Reporter. Pour Cameron Russell, l’autre enjeu principal de la mode, c’est l’environnement. Lorsque l’ouragan Patricia a ravagé le Mexique, elle a appelé ses 59 100 followers à manifester aux côtés du mouvement The People’s Pilgrimage – en compagnie de Lily Donaldson, Stella Maxwell, Bella Hadid, Arlenis Sosa, Toni Garrn, Grace Bol et Barbara Palvin – pour défendre les droits environnementaux. Dans une interview accordée dans un magazine américain, elle a même soutenu que la mode pouvait être un des leaders du changement : “Nous sommes l’une des industries les plus polluantes au monde, donc changer nos pratiques pourrait avoir un impact massif. Aussi, la mode possède les machines culturelles et médiatiques les plus convaincantes qui existent. C’est une période excitante dans laquelle la mode peut être à l’avant-garde et diriger les débats sur le changement climatique.” Loin de n’être que des pretty faces, les mannequins d’aujourd’hui utilisent leur voix pour mobiliser leur communauté. Reste à savoir si pour elles les spots des caméras seront su sants ou si certaines ne se décideront pas à entrer en politique.

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