Femmes

Leïla Slimani: “Quand j’écris, je n’ai pas de sexe”

by Marguerite Baux
30.01.2017
Son roman Chanson douce vient d’obtenir le prix Goncourt. L’écrivaine connaît le poids des conventions et le prix de la liberté: pour elle, la fiction est une forme d’émancipation.

Par Marguerite Baux
Photographie Justin Personnaz 

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Le jour de la remise du prix Goncourt, Leïla Slimani n’affichait pas cette mine de lapin pris dans les phares qu’exhibent souvent les lauréats. Radieuse, elle évo- luait avec souplesse au milieu de l’agitation. Puis elle s’était éclipsée pour fumer une cigarette, qui devait avoir le meilleur goût du monde. En deux romans à peine, cette jeune femme de 35 ans, née au Maroc dans une famille aisée et venue étudier en France à 18 ans, a gagné ce qu’on appelle la reconnaissance : une notoriété bienveillante, l’admiration pour ce qu’elle représente. Femme, maghrébine, belle, brillante, avec assez de finesse et de maîtrise pour donner vie à deux monstres de l’éternel féminin – l’une nymphomane, l’autre infanticide – sans verser dans le sensationnalisme. Comme beaucoup d’écrivains, Leïla Slimani prétend ne pas aimer le pouvoir. Mais une chose est sûre : elle en a. 

Femme de pouvoir : êtes-vous à l’aise avec ce mot ?

Leïla Slimani : J’ai envie de revenir à l’étymologie : pouvoir faire quelque chose, c’est d’abord en avoir le droit. Je viens d’un pays et d’une civilisation arabomusulmane où, pendant longtemps, les femmes ne pouvaient pas écrire, conduire, divorcer... C’est une révolution copernicienne pour moi de me dire que je peux. Et de me demander ce que je fais de ce possible. Si les femmes n’ont pas eu plus de prix littéraires, c’est qu’elles n’avaient pas le temps d’écrire, mais il est certain qu’il y en aura de plus en plus. 

N’êtes-vous pas agacée de l’insistance à vous présenter comme femme et comme franco-marocaine ? 

Je pense aux possibilités que cela ouvre pour d’autres. Cela sort les femmes d’une position victimaire. Les Anglo-Saxons ont cette culture du modèle, que nous avons du mal à accepter. Dans ma vie, j’ai été portée par Virginia Woolf, Toni Morrison, Joyce Carol Oates, etc. Pendant des siècles, la narration du monde a été captée par les hommes. Que pensaient les femmes pendant tout ce temps? La question me fascine et ces modèles d’écrivaines m’ont motivée à combler ce silence et à raconter ce destin qui nous a été volé pendant des siècles. 

Vous considérez-vous comme un écrivain féminin ? 

Non : quand j’écris, je n’ai pas de sexe. Il n’y a aucune différence sur la forme ou la qualité, mais sur le fond, on investit des domaines qui ne l’ont pas été par les hommes. 

Le statut de symbole vous plaît-il ?

Je ne crois pas être un symbole. C’est une construction faite par d’autres, souvent sur des critères ethniques douteux. Être un modèle, c’est dynamique, cela peut aider les autres. Quand je vais au Maroc, des homosexuels, des jeunes filles viennent me voir. La littérature y est perçue comme quelque chose de très subversif, et cela les rassure de voir que je ne suis pas une paria dans ma famille. Je n’ai pas envie de devenir une icône jetable maghrébine, à qui on peut poser des questions sur tout, justement parce qu’elle va dans un sens qui plaît... 

Êtes-vous féministe ? Entre l’empowerment sexy à l’américaine et le militantisme issu des pays traditionalistes, comment vous situez-vous ?

Je me suis toujours sentie étrangère au girl power, à ce féminisme de Madonna ou Sharon Stone, avec leur côté dominatrice. Pour des femmes qui n’avaient pas envie de ça, ou qui n’étaient pas capables de l’assumer, c’était une forme de violence. Je me sens plus proche de la nouvelle génération, celle de Chimamanda Ngozi Adichie qui, comme moi, vient d’une autre culture, de pays où l’on se méfie par essence des féministes. Souvent le droit existe, mais en pure théorie. Vous avez le droit de fumer une cigarette, de vous asseoir en terrasse, mais si vous le faites, vous êtes une pute. 

Et comment voyez-vous la situation en France ?

C’est hallucinant de voir l’avortement revenir dans le débat politique. Et on est passé un peu vite sur Nathalie Kosciusko Morizet à qui François Fillon a dit : “Tu ne seras pas ministre parce que tu es enceinte.” Elle aurait dû protester! Je suis enceinte en ce moment et certains ne peuvent s’empêcher de me conseiller de me ménager. On revient à la question du pouvoir. Cette maternité, qui est une bénédiction, a aussi été une malédiction politiquement et historiquement, le meilleur outil pour maintenir les femmes sous domination. Mais la femme enceinte n’est pas une petite chose fragile, c’est une combattante. J’ajoute une chose : je trouve merveilleux qu’en France nous soyons totalement prises en charge par la Sécurité sociale. Et j’espère que ça ne va pas changer. 

Voyez-vous l’écriture comme une forme de pouvoir ?

On a cette vision un court moment, quand le livre sort. Mais écrire, c’est la plupart du temps une immense impuissance. On se sent impuissant par rapport à la langue, à l’ampleur que l’on voudrait atteindre. C’est peut-être justement en enlevant cette dimension de pouvoir qu’on peut être heureux d’écrire. J’écris parce que ça me plaît. Je vois les choses de manière égoïste et hédoniste.

On parle beaucoup de la mort du livre par rapport aux médias sociaux, mais il continue d’exercer un pouvoir puissant.

Il ne faut pas confondre l’information et la littérature. Philip Roth dit qu’on ne prend plus la ction pour ce qu’elle est. On la regarde avec un prisme sociologique, on lui demande quel est son message. J’aime la fiction, Les Hauts de Hurlevent, Les Grandes espérances, Balzac, Zola, les séries télé... Le livre survit parce qu’il ressort d’une émotion reptilienne et même enfantine : écouter des histoires.

Il y a tout de même une dimension sociale et subversive dans vos romans.

Je ne me suis jamais dit : “Ah ça, c’est un bon sujet, c’est subversif !” Mais j’aime à mettre en scène nos mauvaises pensées. La littérature est un lieu où l’on s’affranchit des bienséances et des conformismes. Je crois au mystère de l’autre. Je crois qu’on ne connaît jamais les gens. C’est ce qui fait la littérature: la pro- fondeur et la gravité de l’âme humaine. Aujourd’hui, on voudrait vivre dans la transparence. Ce qui m’intéresse, c’est plutôt l’opacité des êtres.

Le matin du Goncourt, vous êtes allée vous acheter une robe...

Je me suis dit : “Comme ça, si j’ai le Goncourt, je la mets, et sinon j’aurai au moins une consolation.” J’aime bien avoir des excuses pour m’acheter des robes! Je viens d’une famille où les femmes sont coquettes. Mais je ne suis pas la mode. De manière générale, je n’aime pas tellement les injonctions. 

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