Femmes

Jean Touitou : "J'ai toujours aimé le chic des militantes."

by Adrienne Ribes-Tiphaine
20.09.2017
La maison a.P.C. a 30 ans ! L’occasion pour son créateur, Jean Touitou, de sortir un livre, “A.P.C. Transmission”, et pour “L’Officiel” de rencontrer cet homme intransigeant dans sa quête quotidienne de la beauté.
Jean Touitou.

Révolté, engagé, cultivé, politique, Jean Touitou parle “cash”, comme il pense, avec un goût certain pour la provocation. Le rencontrer à l’occasion des trente ans de sa maison est une prise de risque. Accepter de mettre en doute bon nombre d’idées reçues, de clichés trop facilement admis. Sur les filles, les femmes, la mode, le luxe. À 65 ans, le casseur de codes serait-il devenu, à son corps défendant, un passeur de mode ? D’où cette ardente obligation de “transmission”, pour reprendre le titre d’un livre composé avec soin et adressé à ses trois enfants.

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La campagne été 2008, shootée par Bruce Weber.
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Collage de photos personnelles de Jean Touitou, extrait du livre “A.P.C. Transmission”.
"L'art de la parisienne est probablement de jouer avec deux ou trois imperfections, même des incongruités. Qui lui sont permises grâce à sa liberté d'esprit. Vous ne verrez jamais plus une parisienne avec un sac trop marqué, c'est fini." Jean Touitou
Julia Restoin Roitfeld, modèle d’une campagne A.P.C. de 1993.

La mode, pas sa tasse de thé

“Tout me révolte dans une certaine mode. Non vraiment, je ne suis pas dedans. Je ne fais pas les mêmes choses. Par exemple, mes sacs ne sont pas fabriqués avec du cuir tanné au chrome. Je ne participe pas à l’industrie du marché parallèle de l’accessoire. Je n’ai jamais vu de sujet sur ça dans la presse. Je n’ai pas de balance qui m’indique l’IMC des mannequins mais j’ai toujours refusé les filles trop maigres, bien que souvent il n’y ait que des filles trop maigres au moment des castings. Je pense ne jamais avoir participé aux coteries un peu trop faciles de la mode. Je me suis concentré à faire des habits. Ça ne veut pas dire que l’on reste enfermé. On organise des fêtes, on a une vie assez drôle.”

 

 

Tout est politique!

“J’avais un cousin, aujourd’hui décédé, l’écrivain Guillaume Dustan, qui m’avait dit un jour : ‘Tu auras plus d’influence que le parti socialiste.’ Remarquez, là, ce n’est pas dur… Mais à la fin, c’est vrai, ce que l’on produit sur l’image de la femme est très politique. Notre responsabilité est immense ! Aussi importante que celle d’un architecte qui construit des immeubles.”

 

 

Son véritable ennemi, le luxe, ou du moins ce que l'on en dit

“Pour moi, le luxe est de prendre le temps de la sublimation. De lire. Il est essentiel de faire quelque chose de beau chaque jour ! Il faudrait mettre un uppercut dans le foie des groupes de luxe en général. Ils ont une responsabilité terrible dans la vulgarisation du monde. Et je ne parle pas que de la mode. On peut maintenant parler de ‘lumpenbourgeoisie’, une sous-bourgeoisie, des gens riches et si mal habillés.”

La boutique de Los Angeles, sur Sunset Boulevard.

De l'importance d'être tiré à quatre épingles

On m’a dit qu’au Studio Berçot, Marie Rucki commençait son cours inaugural avec un bloc de savon de Marseille à la main et disait : ‘D’abord il faut être propre.’ Selon moi, c’est essentiel. Il faut aller chez la pédicure, il faut avoir des habits propres et ensuite il faut que ces habits, éventuellement, soient beaux, que la tête soit bien faite aussi, avec si possible un peu de lecture dedans. C’est ça être tiré à quatre épingles pour moi. C’est ça le chic.”

 

 

Cette rigueur, cette pudeur, cette "esthétique nordique", d'où lui vient-elle à lui l'enfant de la Méditerranée? Retour aux origines

“L’enfance est souvent vécue comme le paradis. En Tunisie, quand j’étais petit, j’avais l’impression que l’on passait une année à l’école et une année à la plage. Puis nous sommes arrivés à Paris. J’avais 9 ans et j’ai vécu cela comme une agression totale. J’ai découvert ma différence sous le regard de l’autre, et puis il faisait mauvais. Je ne suis pas tombé in love avec Paris. Je ne comprenais pas ce que nous venions faire ici. Mais comme j’aimais mes parents, j’avais confiance. Bien sûr, certaines choses me paraissaient exotiques, certaines odeurs. Mais au bout de six mois, j’ai dit : ‘Il faut rentrer.’ Je ne me considère toujours pas comme français, ni parisien. Ma nationalité, c’est la culture française. Ce qui m’a construit, ce sont les livres, la littérature.”

 

 

Le sud = couleurs voyantes?

“Au début d’A.P.C., les gens n’arrivaient pas à comprendre que quelqu’un qui vient du Sud ait dans sa collection trois nuances de bleu marine très semblables au noir, les gens pensaient que j’étais fou. Ils le pensent toujours un peu…”

Silhouette du défilé automne-hiver 2017/18.

Le trotskisme, un clash esthétique fondateur

“Ce qui m’a beaucoup marqué, c’est d’avoir été un militant révolutionnaire. J’ai toujours aimé le chic des militantes. Elles ne s’habillaient pas comme des tanks et elles n’en faisaient pas trop. Mon début dans la vie, ça a été de lire les Manuscrits de 1844 de Karl Marx, où il y a des pages sur l’argent et sur le pouvoir de l’argent qui m’ont vraiment modelé. Et je sais que ce sont des sirènes auxquelles je ne céderai jamais.”

 

 

Pudeur et paradoxe, au début d'A.P.C., il habille les hommes

“Il y a trente ans, j’ai commencé par faire de l’homme. À l’époque, j’ai surtout retrouvé dans le regard des femmes quelque chose qui me disait : ‘Tiens, tu as essayé de faire quelque chose et en fait c’est de la mode.’ Et j’ai vu beaucoup de femmes acheter mes ‘trucs’ d’homme. Parce qu’à la fin, effectivement, je faisais de la mode mais sous une apparence tellement utilitaire, avec un discours tellement rigide que c’était bien caché. Et ce sont les femmes qui l’ont compris.”

 

 

Les femmes et la Parisienne

“Plus un buzz qu’un business. Mais c’est un phénomène. Il y a quelque chose avec la France, avec l’amour des belles proportions, l’esprit français, l’art de la séduction. Quand on voyage, on se rend compte de cette exception. J’aime les Américaines, mais à force de vouloir être trop parfaites, elles finissent par ne plus être sexy du tout. L’art de la Parisienne est probablement de jouer avec deux ou trois imperfections, même des incongruités, qui lui sont permises grâce à sa liberté d’esprit. Vous ne verrez jamais plus une Parisienne avec un sac trop marqué, c’est fini. Le ‘status bag’ en cuir, c’est terminé pour elle. Aujourd’hui, c’est le concours de panier de pêcheur ou du sac en osier. Une manière, l’air de rien, de dire ‘Ça vaut rien, je l’ai acheté nulle part. Circulez y a rien à voir.’ La Parisienne a l’art d’être extrêmement chic en donnant l’impression de ne pas y toucher, mais c’est une grande recherche. C’est peut-être ça, pour moi, la Parisienne. C’est la femme désirable qui a éventuellement l’air d’une nonne un peu boudeuse.”

 

 

"A.P.C Transmission", de Jean Touitou (ÉD. Phaidon, 65 €), actuellement en librairies. www.apc.fr

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