Femmes

L'escarpin est-il en bout de course ?

by Mathilde Berthier
23.01.2017
Tiraillée entre son passé et ses idéaux, la mode cherche une réponse à l'éternel dilemme du talon aiguille. La Parisienne de Truffaut, en jupe crayon et escarpins, est-elle vraiment indétrônable ?
De bon poil

Prenez une pantoufle, tapissez-la de jacquard et ajoutez-lui des poils. Vous obtenez une mule Gucci. Le meilleur ennemi de l'escarpin est né en février 2015, à Milan, de l'imagination débridée d'un génie de l'accessoire : Alessandro Michele. Révolution dans le microcosme de la "it-shoe". Délivré du diktat de l'aiguille, le gotha prêche la bonne parole : la mode aime les chaussons. Finie, l'inhumaine chevauchée des fashion weeks perchée sur 15 cm de talons. Finie, la peur du bris d'aiguille ; ternie, l'image d'une working-girl en tailleur et stilettos vernis. La déferlante est massive : dès l'automne 2015, pas un pied qui ne montre ses poils. Les Japonaises crient au miracle, les Américaines lâchent prise, et les Françaises délaissent, enfin, leurs sempiternelles Stan Smith. Mais pourquoi cet adoubement soudain de la pantoufle ?

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"La nature n'a pas créé la femme avec des talons"
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Depuis les Années Folles, Paris ne jure que par l'escarpin. Les croquis de Paul Poiret, Madeleine Vionnet ou Jean Patou célèbrent un soulier à bout fuselé, décolleté et talon medium, qui allonge la silhouette et galbe la jambe. La tradition se perpétue après la guerre, dans les salons du 30 avenue Montaigne, où les muses du New Look défilent en tailleurs Bar et escarpins de cuir noir. De la silhouette du passé, Christian Dior ne gardera que le soulier, indispensable pour équilibrer la relative austérité de la longueur midi... En 1957, Gabrielle Chanel revoit la hauteur du talon à la baisse et lance la "slingback", savant mélange de mule, de mocassin et d'escarpin. La créatrice plaide pour une élégance tout-terrain : 5 centimètres de talon et une bride à l'arrière du pied permettent d'aligner les kilomètres. La mode flirte avec le plat sans jamais y verser, et c'est André Courrèges qui, en 1964, fait le premier pas avec sa mythique Go-go boot : "La nature n'a pas créé la femme avec des talons".

Fantasmes datés

Dans la lignée du match Chanel/Courrèges, deux cabales se dessinent : les pros de l'aiguille et les antis, magnats de la ballerine ou du moc'. Côté "pour", les passions se déchaînent : le talon, toujours plus fin, défie les lois de la gravité. Du Studio 54 aux Bains Douches, les clubbeuses jouent les équilibristes : « Avec un escarpin, une femme aura l’illusion d’être plus svelte, élancée, séductrice ; en porter peut lui faire changer d’attitude, d’humeur et même de caractère. », commente Inès de la Fressange, ambassadrice du chausseur Roger Vivier. Au cinéma, dans les années 1970, François Truffaut nourrit le mythe avec L'Homme qui aimait les femmes et son anti-Dom Juan, Bertrand Morane : « Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. » Toujours chaussés d'escarpins, ces « compas » font fantasmer le mâle... un peu trop peut-être ? « Les hauts talons (...) étaient destinés moins à accentuer la cambrure du corps féminin qu'à en augmenter l'impotence. Alourdi de graisse, ou au contraire si diaphane que tout effort lui est interdit, paralysé par des vêtements incommodes et par les rites de la bienséance, c'est alors qu'il apparaît à l'homme comme sa chose. », analyse Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe. Fallait-il donc nécessairement tuer l'escarpin pour mieux réinventer le Beau Sexe ? L'escarpin, emblème d'une féminité daté, est-il périmé ? 

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L'escarpin est mort, vive l'escarpin
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Pour Charlotte Olympia, la question ne se pose même pas : "L'escarpin est un indispensable. Chaque femme aime avoir une bonne paire de talons dans son dressing... pour moi, c'est un peu l'équivalent de la petite robe noire." La créatrice Gordana Dimitrijevic aussi voit l'aiguille perdurer, envers et contre tout : "On pourrait croire que les sneakers vont prendre le dessus... mais l'escarpin résistera. Je ne connais personne qui n’en possède pas une paire. Par contre, j'ai beaucoup d'amies qui ne porteraient jamais de sneakers !" Si la plupart des chausseurs défendent becs et ongles leur progéniture, certains admettent bien volontiers les excès et les limites d'un genre : "L'escarpin est certainement essoufflé dans les altitudes himalayennes qu’il croise depuis plus d’une décennie… Mais c’est toujours le meilleur compagnon de vie pour la femme citadine." , constate Michel Vivien. La mode ne pourra-t-elle donc jamais se passer de ses aiguilles ? Le plat n'a-t-il que le mérite du pratique ? 

"Je pense qu’à plat on peut avoir confiance en soi, être très séduisante, féminine et mieux que sexy : sensuelle. Certains hommes aiment les escarpins, d’autres apprécient un mouvement lent dans la nuque pour relever les cheveux, un regard brillant et une ballerine qui glisse doucement du pied...», conclut Inès de la Fressange. Dans le fond c'est vrai, pourquoi choisir ? 2017 est l'année des talons monolithes : aussi élancés qu'un stiletto, et aussi confortables qu'un crocs. Allez donc voir chez Céline, Marni et Miu Miu, relisez De Beauvoir avec vos chausses hybrides... vous crierez au miracle. 

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