Femmes

Confessions d'un enfant du siècle

by Adrienne Ribes-Tiphaine
01.03.2017
Son nom est sur toutes les lèvres et il séduit aussi bien les filles que les garçons exigeants. En quelques saisons, il a imposé une esthétique architecturale inspirée des années 1990, qui ose défier le bon goût. Rencontre avec Glenn Martens, le très romantique directeur artistique de Y/Project.

Texte et interview par Adrienne Ribes-Tiphaine
Photographie et vidéo réalisés par Alexandre Silberstein

Glenn Martens s’excuse de ne pas parler un français parfait; il nous propose un café, que nous acceptons volontiers. Ce jour-là, à Paris, il fait froid. Un vent glacial traverse nos manteaux et vient claquer contre nos os. Dans le showroom du créateur, aux commandes des lignes femme et homme de Y/Project depuis 2013, les radiateurs en fonte sont brûlants. De grandes fenêtres laissent entrer la lumière. Un beau parquet, des rideaux taillés dans un tweed élégant, de belle facture. Nous sommes bien dans un atelier de couture, avec cette esthétique si parisienne, réserve à fantasmes, qui construit la réputation de la Ville Lumière. L’atmosphère est studieuse mais détendue. Le jeune homme, 33 ans – le plus âgé de son équipe –, cheveux blonds en bataille, oreilles percées, jolie chevalière à l’annulaire gauche, vêtu d’un jean noir roulotté, d’un pull col roulé à nes rayures jaunes, taille marquée par une ceinture en cuir fatigué, prend le temps de nous accueillir avec le sourire. Pourtant, dans une semaine, il présente sa prochaine collection automne-hiver pour homme, au Globo, ce club parisien du boulevard de Strasbourg, emblématique des 90s. Une sympathie communicative, amicale s’établit aussitôt. Il parle franc, sensible, rapide, efficace. On sait qu’il est né à Bruges, voilà pour cet accent flamand et ces mots quelquefois chahutés, revisités. Après des études d’architecture d’intérieur, il intègre l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers. Nous sommes en 2008. Repéré par la maison Jean Paul Gaultier, il part pour Paris. Quelques free-lances, des expériences par-ci par-là, puis il ne résiste pas à lancer sa marque sous son nom. Mais c’est en 2013, à la mort de Yohan Serfaty (le fondateur du label), que débute réellement son aventure avec Y/Project. La griffe ne faisait jusqu’alors que de l’homme. Glenn prend son temps, respecte une période de deuil difficile. Pose son répertoire esthétique, en douceur, mais comme le chante Adamo, un de ses compatriotes, “en douceur et profondeur”. Avec le soutien de Gilles Elalouf, le président, il développe les collections femme. Mais surtout pose l’unisexe comme artère de sa réflexion créative. Une troisième ligne. Un troisième sexe. Car la force de la marque Y/Project se situe dans cette manière de digérer la mode, de gommer les frontières entre filles et garçons, sans les nier mais en envisageant un monde plus libre, pas forcément tendre, entre références au passé, qu’il avoue chérir, et ancrages dans un présent bien réel. Rencontre avec un garçon moderne, au quatrième étage d’un immeuble tranquille au cœur du 10e arrondissement. 

“Ma mode est diverse, complexe, mais mon but n’est jamais de choquer. Je veux faire la fête, m’amuser, célébrer toute cette diversité qui enrichit notre monde au quotidien.”
Entretien avec Glenn Martens

Êtes-vous d’accord avec le terme “unisexe” ? N’est-il pas un peu démodé ?

Glenn Martens : Effectivement, je ne suis pas certain que ce mot convienne. Je propose des vêtements pour les hommes, d’autres pour les femmes, et, dans ce grand vestiaire, 40 % de mes créations sont pour les deux. Quand je commence à dessiner, c’est une seule grande collection. “Unisexe” est une manière facile de qualifier le vêtement. Mais, en réalité, plus qu’un homme, une femme ou un groupe social, un individu portera le vêtement, qui lui donnera un accent. Mes vêtements sont là pour qu’une personnalité se révèle.


En somme, vous ne faites pas de différence, peu importe que ce soit un homme ou une femme ?

En fait, sur mes défilés homme, je présente des pièces que je propose aussi pendant les défilés femme. Ce sont exactement les mêmes modèles, sans retouches, identiques. Ces pièces vivront aux côtés de silhouettes extra-féminines ou de costumes très masculins.
Le vêtement n’est pas déterminé par le corps, mais par une idée. Oui, par des notions, des valeurs et des concepts de construction. L’architecture du vêtement est capitale pour nous. On peut moduler le vêtement, la pièce s’adapte à la personne qui la porte.
 

Par exemple avec une série de Zip ou de pressions utilisés exagérément...

Ou quand j’allonge de manière excessive les manches d’une chemise, d’un blouson ou la jambe des jeans, que je glisse des articulations dans des pantalons de velours ou de cuir. Quand je joue la carte de l’accumulation outrancière en bas d’un pantalon. En fonction de la manière dont la personne décide de porter tel ou tel vêtement, la dégaine sera complètement di érente.

 

Le vêtement que vous proposez est-il en mutation ?

Constamment. C’est vraiment ce sur quoi je travaille pour une grande partie de mes collections. La versatilité est une valeur capitale de Y/Project.

 

Et pour cela, vous puisez dans vos références, vous vous inspirez de tout ?

Ma liberté est absolue et fondamentale. Du coup, je regarde du côté de la sub-culture, des courants ethniques, de l’histoire... Et je réinterprète. Par conséquent, mes vêtements sont imprégnés de cette réinterprétation. Quand, par exemple, un bombers est porté Zip fermé sur un homme, il peut donner un effet très hard, très sub-culture ; mais quand je présente le même blouson, deux mois après, sur une femme, Zip ouvert avec du velours ras ou des nœuds, ça devient presque une pièce baroque. J’aime que cette pièce ait différentes vies et différentes personnalités. 



Ce glissement des lignes n’est-il pas un peu normal dans notre époque de ré exion sur le genre, les frontières ? L’ouverture vous intéresse-t-elle ?

La liberté m’intéresse, la liberté plus que la gloire. Nous avons la chance de vivre dans des grandes villes, Paris, Londres, New York, Berlin, supposées célébrer la liberté d’être, l’individualité. Nos parents se sont battus pour cela, nos grands-parents aussi, aujourd’hui nous devons la célébrer, c’est ce que je fais avec cette marque.


La mode doit-elle avoir ce rôle ?

La mode n’a pas de rôle précis à jouer. Elle est simplement un moyen d’expression. Elle est un business et un moyen pour une personne, le créateur, d’exprimer ses sentiments, c’est un prolongement de la personnalité. Mais, à la fin, elle reste une a affaire de vêtements. 


Elle a donc une fonction vestimentaire, esthétique, mais aussi de rêve ?

Oui, mais elle n’est pas enfermée dans une obligation sociale.


Elle est quand même très revendicative en ce moment !

Oui, bien sûr, et plein de créateurs font cela très bien. Moi, j’aime la mode pour ce qu’elle permet d’être. Sans rester enfermé dans un rôle. Nous sommes, vous, moi, plusieurs personnalités à la fois. Je peux être un businessman redoutable comme un amant, le pire des club kids, un tonton ou un parrain hyper-aimant. En une semaine, je suis tout cela. Et cette chance dont nous disposons, je l’affirme dans mes collections. Mais il n’y a aucun statement politique. Je joue la carte de l’esthétique et de l’émotion, pas du politique. 

 

Êtes-vous conscient que votre mode ressemble à une sorte de puzzle construit autour de références multiples, les années 1990, le street wear, la renaissance, Tupac, Napoléon... et que tout cela donne un langage radical, presque brutal, même s’il s’affirme aussi comme extrêmement poétique ?

Ma mode est diverse, complexe, mais mon but n’est jamais de choquer. Je veux faire la fête, m’amuser, célébrer toute cette diversité qui enrichit notre monde au quotidien. D’ailleurs, l’équipe autour de moi est à l’image de ce que je suis. Nous sommes quinze, il y a deux Français, un Turc, un Américain, un Canadien, des Israéliens, des Belges... Plein d’histoires qui se croisent, de personnalités diverses.

 

Vous êtes tous très jeunes !

Oui, et je suis l’aîné (rires).

 

Et vous êtes très dèle, votre équipe vous suit depuis longtemps.

Tout est très émotionnel.

 

 

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La mode est à la limite de beaucoup de choses en ce moment, elle confronte passé
et futur, trash et bourgeoisie... Comment vous placez-vous par rapport à cela ? Qu’est-ce qui est laid ou beau pour vous ?

Je n’ai aucune règle. Tout cela est très socioculturel. Ce sont des balances, des proportions qui sont acceptées et considérées comme esthétiquement correctes. J’ai grandi à Bruges, petite ville musée, sublime, aussi belle qu’ennuyeuse, dans une famille classique et traditionnelle, un père juge, une mère infirmière, des grands-parents maternels dans l’armée...

 

Vous avez donc hérité d’un goût assez classique ?

Super-classique! J’étais dans un collège catho, j’ai fait du latin... J’ai très longtemps été obsédé par cette beauté uniforme. Je me souviens même de mon premier voyage sans mes parents, j’étais extrêmement déçu car ce n’était pas aussi parfait esthétiquement que Bruges. Je cherchais cette balance. Accepter le laid n’a pas été évident. Je l’ai longtemps refusé, seule comptait cette beauté. Puis, ayant totalement digéré, intégré cette élégance classique, je me suis dit qu’il serait intéressant d’aller chercher son contraire. Je me suis intéressé à tout ce qui fait peur, qui fait mal. Puis je les ai placés sous la lumière, au cœur de mon esthétique.


Ce qui veut dire ?

J’ai utilisé de la fausse fourrure, du velours, trouvé des proportions mal placées. Mon défi était de rendre toutes ces choses belles et accessibles. Voilà le point de réflexion de Y/Project. Tous les jours, avec mes équipes, on se demande si on dépasse les limites. 


Quelles sont-elles, ces limites ? 

Je ne le sais pas moi-même. C’est quelque chose d’émotionnel. Beaucoup de réflexion, un sentiment. Chaque saison, je fais des fautes, je vais trop loin.


Êtes-vous allé trop loin pour cette collection printemps-été ?

Je grandis donc je fais moins d’erreurs. Il ne faut pas que ce soit trop élégant, je vais trouver des couleurs qui, a priori, ne vont pas ensemble mais qui, en réalité, fonctionnent. Mon but est de créer l’inattendu.


Quelles sont les silhouettes complètement abouties dans cette collection ? Celles qui font mal, pour reprendre votre expression : le body bustier en vache, le body en velours avec des bretelles en perles ?

Ça fait mal c’est vrai. Le body vache est un grand moment. Il est construit comme un bustier Renaissance, il n’y a pas de buste inclus, donc il est très plat, conçu pour exploser la poitrine. Il reforme la silhouette de celle qui le porte, il la flatte. Mais ce n’est pas donné tout de suite... Il faut le vouloir. Ou pas. Dans chaque pièce, j’aime trouver ce second degré. Mais chacun est libre de vouloir le découvrir ou pas.


Vous n’êtes pas pour l’idée des codes et des tribus ?

C’est exactement ce dont nous ne voulons pas. Aucune tribu !


Pourtant on y revient, les maisons de mode ont des gangs...

C’est plus facile commercialement. Les marques fabriquent des armées, et, en portant une pièce, on entre dans un clan. Nous sommes à l’opposé. Même si nos défilés ont une image très forte, dans la collection il y a une diversité immense. Bombers, robes de cocktails, tailoring... Coton, nylon, velours, denim, Harris Tweed... Il y a toujours des concepts constructifs que l’on développe, qu’ils soient perçus ou non.

 

La griffe Y/Project af che beaucoup de tempérament, loin des propositions standardisées ou de l’uniforme...

Mais nous avons aussi des pièces très clas- siques, j’aime chatouiller les choses. En revanche, il n’y a pas de pièces basiques mais plutôt passe-partout.



Que pensez-vous des notions de vêtements de nuit et de jour ? Comment s’habille-t-on la nuit?

En général, on ne s’habille pas. J’image qu’on adore être à poil la nuit... J’aime l’idée d’être cool la nuit en jean et hoody ou en robe, ça dépend des nuits. J’ai besoin de me défouler la nuit, comme j’ai besoin de partir en Écosse faire des treks avec des amis, on ne boit pas, on ne mange pas, on marche sous la pluie avec nos sacs à dos. Tous ces extrêmes forment une personne, j’en ai besoin. 

“Ma mode est diverse, complexe, mais mon but n’est jamais de choquer. Je veux faire la fête, m’amuser, célébrer toute cette diversité qui enrichit notre monde au quotidien.”

Vous reconnaissez donc être extrême...

Je peux être un ascète, rester enfermé dans mon appartement trois semaines puis devenir tout le contraire. Je ne me sens pas obligé de suivre un chemin.

 

Ressentez-vous cette liberté dans ce monde violent, avec des hommes d’État élus qui ne prônent ni la mixité ni l’ouverture ?

Je ressens les deux, un monde qui se referme, qui devient ultra-conservateur, et en même temps des gens, autour de moi, qui usent et jouissent de cette liberté, qui n’ont pas peur.

 

Le jugement est peut-être moins important.

Il est là, mais on s’en fout. Tant que l’on est respectueux, on peut faire ce que l’on veut.

 

Il faut néanmoins avoir des racines, une culture, des parents, des personnes qui transmettent une base solide.

Je peux dire que toutes les personnes nées en Europe occidentale ces trente dernières années ont de la chance. Après, c’est ce qu’on en fait. J’ai une base, un clan, mais il a fallu que je m’émancipe et que je décide de sortir du monde familial de colonels et de gendarmes dans lequel j’ai grandi. Je suis parti pour Paris faire du chiffon.

 

Était-ce difficile ?

Pas tant que ça, mais c’était un peu révolutionnaire... J’avais prévu mon coup, j’ai fait ça de manière subtile. J’étais premier de la classe, je sortais de l’école de mode d’Anvers, j’avais un boulot à Paris qui m’attendait... Ma famille a joué le jeu. Mais j’avoue que c’était un peu la découverte.

 

Pas de regret ?

Aucun regret. Je suis très heureux.

 

Vous arrive-t-il d’être nostalgique ?

J’ai une immense dualité. Je peux être extrêmement froid et absolument romantique. J’ai une obsession pour l’histoire, donc j’ai de la nostalgie. J’ai toujours un peu de spleen en toile de fond, je dois dire que j’adore ça !

 

L’entretenez-vous ?

J’aime bien vivre dans le malheur, il y a tellement de passions. Je me sens vivant quand je pleure.

 

Vous regardez-vous pleurer ?

C’est tellement bien! Mais je n’ai pas vraiment le temps pour ça. Je préfère accorder du temps à ces moments mélancoliques. Mon rêve est d’être à Venise en hiver, de ne rien faire et de regarder le ciel gris sur les canaux.

 

Et la musique, qu’écoutez-vous la nuit ? 

Oh c’est compliqué, j’ai tellement de nuits différentes.

 

En ce moment, par exemple ?

Depuis le Nouvel An, je suis en mode ramadan, ce qui est mieux en période de dé lés. Donc la prochaine nuit, ce sera plus tard...

 

Et ce sera...

Une grande fête chez des amis !

 

D’autres musiques de nuit, pour le spleen, pour danser, pour aimer ?

J’ai une culture musicale très éclectique. Quand je sors, c’est plutôt de l’électro ou de la techno. Pour pleurer, j’écoute Barbara. Pour travailler, je suis plutôt musique classique ou baroque. Le jour, je dirais TLC, Massive Attack, Radiohead. Et le matin, c’est FIP, j’adore FIP, et même la nuit je peux me retrouver à boire des verres jusqu’à 3 heures en écoutant la radio.

www.yproject.fr 

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