La mode est-elle en train de connaître une nouvelle révolution ?
Femmes

La mode est-elle en train de connaître une nouvelle révolution ?

En tout cas, ce ne serait pas la première. Les codes de la féminité n’ont cessé d’évoluer. Dorénavant, ils s’incarnent avec hardiesse et liberté dans des tenues dégagées de la nécessité de se conformer au regard masculin.
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Un ensemble tailleur/jupe accompagné d’une paire de bottes d’égoutier transformées en cuissardes ; un jupon romantique associé à une parka de sécurité laissant dévoiler un sein ; un trench en cuir massif ou des pardessus robustes mixés à des robes transparentes ; des cagoules tricotées et des gants d’astronaute portés avec des décolletés inversés… Dans un défilé mixte pour Calvin Klein, Raf Simons brouille les pistes. Le designer belge mélange workwear, vêtements cocon et dévoilement, no gender et extrême féminité ; il souffle le chaud et le froid, entre pudeur et provocation. Un cocktail détonnant, subtil, avant-gardiste.

Les traditionnels codes de la féminité sont revisités et côtoient leur opposé sur une même silhouette – il n’y a là rien de figé ni de formel. Féminité cérébrale, féminité sexy, féminité abstraite, féminité transcendée : tout se mélange, sans vision binaire des genres et des idées. Alors que l’onde de choc de l’affaire Weinstein a atteint la mode, la notion de féminité est plus que jamais questionnée. Et si les nouveaux codes de la féminité étaient le non-code, la liberté de se montrer telle que l’on veut ?

La féminité et ses représentations symboliques ne cessent d’évoluer depuis des siècles : les canons de beauté ont toujours été fluctuants. L’histoire du décolleté évoluant entre rigueur et érotisme selon les décennies en est une illustration, tout comme les morphologies – de la rondeur à la minceur – ou les resserrements de la taille – du corset à son abandon. “Sous l’Ancien Régime, les signaux vestimentaires de la féminité d’aujourd’hui constituaient les attributs de l’aristocratie tout entière. Ainsi, le costume masculin des nobles optait pour une ornementation très riche : des culottes courtes garnies de dentelles, des habits de velours recouverts de broderies, accompagnés de sortes de collants et de talons – alors synonymes de pouvoir et de virilité”, indique Alice Litscher, professeure à l’Institut français de la mode. Le glissement s’opère après la Révolution de façon marquée “avec ce que les historiens de la mode, à la suite du psychanalyste John Carl Flügel, ont appelé ‘la grande renonciation masculine’ : les hommes, signifiant ainsi leur égalité, abandonnent un raffinement désormais réservé aux femmes. Ces dernières se lancent dans une course aux ornements qui s’exprime dans les étoffes, les tailles corsetées et autres accessoires décoratifs dont l’apogée est certainement la crinoline.” La crinoline a pu atteindre trois mètres de diamètre et exiger trente mètres de tissu, donnant à voir une image de la femme destinée à plaire et à séduire.

“L’esthétique de la légèreté n’est plus légitime qu’au féminin, l’apparence masculine s’inscrit sous le signe du sérieux. L’habit noir des hommes, raide et austère, exprime la nouvelle éthique du travail, du mérite, de l’épargne, ainsi que les idéaux inégalitaires”, écrit Gilles Lipovetsky dans son ouvrage De la légèreté (éd. Grasset, 2015). Au début du xxe siècle, une rupture majeure dans l’expression de la féminité voit le jour quand Paul Poiret supprime le corset et lance ses robes tubulaires qui effacent les hanches : le corps féminin est élancé et fluide. Les années 1920 voient se répandre le modèle de la garçonne, puis on assiste au développement du sportswear et à la masculinisation du vestiaire féminin, dont le fer de lance est bien sûr Yves Saint Laurent dans les 60s. D’autres visions de la féminité se manifestent de façon concomitante sur les podiums : femmes armure de Thierry Mugler, seins coniques chez Jean Paul Gaultier, modèles anti-glamour du mouvement grunge : l’évolution est permanente. “Parallèlement à cet axe temporel, la question de la géographie n’est absolument pas mineure. Si l’on compare les marchés occidentaux et asiatiques, par exemple, c’est assez fascinant de voir les différents rapports que l’on peut avoir avec la féminité et la séduction, l’érotisme et le charme”, signale Nathalie Rozborski, directrice de l’agence NellyRodi.

 

"Pendant des années, les archétypes de la féminité étaient très limités : on était soit une princesse, une femme-enfant, une diva ou une catin. La jeune génération met en avant la diversité et la singularité des identités et des personnalités." Nathalie Rozborski

La prise du pouvoir

La notion d’“empowerment féminin”, autrement dit l’émancipation des femmes par la prise de pouvoir, s’est affichée sur les podiums des fashion weeks de mars dernier. Avec une pluralité de propositions, les créateurs dévoilent des visions très différenciées du genre féminin. Lors du défilé Marc Jacobs, on a pu observer des silhouettes très monacales, emmitouflées dans des manteaux anguleux, foulards et chapeaux sur la tête, gants masquant les mains : rien ne dépasse, sinon le regard. Même ambiance lors du défilé Balenciaga, avec des couches et multicouches de parkas et de manteaux. Chez The Row, les sœurs Olsen, fidèles à l’âme de la maison, présentent de grands manteaux enveloppants, tout en pudeur.

Chez les étudiants des écoles de mode, la vision de la féminité est en plein bouleversement. “La perception de la sexualisation des corps et de l’érotisme par les étudiants de Parsons à Paris et New York – les faiseurs de styles et d’images de demain – est totalement différente de ce que l’on a pu connaître jusqu’ici. Les frontières entre le masculin et le féminin sont devenues extrêmement poreuses, les collections de moins en moins genrées. L’expression de l’érotisme à travers le vêtement est souvent plus subtile”, explique Leyla Neri, designer et directrice du département mode de l’école Parsons Paris.

Parallèlement à cette mode qui dévoile peu les corps, on assiste à une foule de propositions ultra-féminines – de Saint Laurent à Balmain en passant par Jacquemus, ses micro-robes et ses cascades de drapés. Dans son dernier défilé, avec une collection aux accents très working girl, Alexander Wang a dessiné un vestiaire tout en cuir avec des détails qui ne trompent pas, comme cette ceinture siglée “CEO” (directeur général) : autrement dit, on peut être sexy et femme d’affaires. “Pendant des années, les archétypes de la féminité étaient très limités : on était soit une princesse, une femme-enfant, une diva ou une catin. La jeune génération met en avant la diversité et la singularité des identités et des personnalités. On a déplacé le curseur du fantasme et de l’inatteignable vers celui du réel : c’est la liberté d’assumer sa féminité telle qu’on a envie de la vivre”, décrypte Nathalie Rozborski, soulignant ainsi l’essor de marques de beauté activistes, telles que Glossier d’Emily Weiss et son mouvement body positivity. C’est aussi l’avis de Molly Goddard, créatrice de 28 ans, talent prometteur de la mode britannique, qui a réhabilité la tendance girly sur les podiums avec des robes à étages de tulle. “Mes robes s’adressent à toutes les femmes ; même si elles ont des froufrous, elles sont ajustables et s’adaptent à toutes les morphologies”, affirme la designer, qui insiste sur l’importance de ses castings de mannequins qui mettent l’accent sur la personnalité des filles plutôt que sur des corps soi-disant parfaits.

Prolifération des repères

On assiste donc à une prolifération des repères, chacune est à même de composer son apparence et sa féminité : la séduction cohabite avec le confort – on peut être féminine en streetwear –, la sensualité peut être retenue comme frontale. Qui mieux que Rihanna pour illustrer ce télescopage des féminités ? En tenue très classique et très ample pour aller à l’Élysée, en robe ultra-décolletée sur tapis rouge, en jogging Gucci et stilettos sur son compte Instagram… “Tous les prismes de la féminité sont aujourd’hui utilisables et modulables selon les situations, les moments de la journée et comment on souhaite apparaître aux yeux des autres. C’est la possibilité pour les femmes en Occident de choisir entre des degrés de féminité ; à l’image de George Sand, pionnière en la matière”, précise Alice Litscher.

Avec la montée en puissance sur la scène médiatique de Kim Kardashian (qui assume et joue de ses formes), le refus du “ça ne se fait pas” est une valeur en hausse. Brigitte Macron en hoodie ou robe rose malabar au-dessus des genoux ? Silhouettes totalement assumées. Ainsi le champ des possibles semble ouvert… Mais comme le souligne Nathalie Rozborski, “les analyses quantitatives démontrent que le temps dont on a besoin pour accepter ces nouveaux archétypes de féminités est très long. On vit une époque charnière pour cette question, entretenue par les débats contemporains reflets de traumatismes réels, héritages d’une civilisation millénaire.”

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