Design

India Mahdavi : “Je n’ai pas peur de la couleur”

De la fusion de l'Orient et de l'Occident, elle fait un arc-en-ciel. Polyglotte, à l'aide dans tous les domaines, la designer India Mahdavi sème son talent à travers le monde et avec lui une certaine idée du bonheur.
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Chef d’orchestre. C’est en quelque sorte ainsi qu’India Mahdavi a vécu le confinement de ce début d’année. “C’était une période très étrange, il faut le reconnaître. Le bureau s’est vidé d’un seul coup et puis nous avons commencé, comme le reste du monde, à échanger par écrans interposés. Certains projets ont été mis sur pause, mais d’autres ont pu continuer, et malgré l’anxiété ambiante, j’ai trouvé intéressant de pouvoir condenser le travail de l’ensemble du studio sur un petit nombre de projets. Nous avons comblé le vide et l’incertitude par la création.” Architecte, architecte d’intérieur, éditrice de mobilier, scénographe... India Mahdavi cumule en effet plusieurs casquettes et mène tout de front avec l’aplomb et la virtuosité d’un chef d’orchestre dont les mélodies accompagnent le monde du design depuis près de vingt ans. Formée à l’architecture à Paris, elle s’envole ensuite pour New York pour y étudier le design industriel à la Cooper Union. Simultanément, elle complète sa formation à la célèbre Parsons School of Design de New York, pour y apprendre la création de mobilier. Elle collabore ensuite avec le décorateur parisien Christian Liaigre au début des années 1990, avant d’établir son propre studio de création en 2000, au cœur du 7e arrondissement de Paris. Plus jeune, elle voulait pourtant être réalisatrice de cinéma. “D’une certaine façon, c’est un peu ce que je fais. À travers chacun de mes projets, je raconte une histoire, je mets en scène un univers”, dit-elle. Qu’elle imagine des lieux publics – comme l’hôtel Le Cloître à Arles ou le Townhouse de Miami, les espaces Ladurée de Tokyo et Los Angeles, ou bien encore les boutiques Red Valentino ou Tod’s de Londres –, ou des maisons particulières, India Mahdavi s’attache toujours à y projeter ceux qui vont les traverser. Elle conçoit les résidences privées comme des portraits de leurs habitants.

Sa signature? Son goût assumé pour les couleurs franches et vives, qu’elle n’hésite pas à confronter entre elles. “Je n’ai pas peur de la couleur”, dit-elle. Née en Iran au début des années 1960, d’un père iranien et d’une mère égyptienne, elle s’envole rapidement avec ses parents et ses frères et sœurs pour les États- Unis, où son père, universitaire, poursuit un doctorat à Harvard. La famille s’établit ainsi quelques années à Cambridge, dans le Massachusetts, avant de déménager à Heidelberg en Allemagne pour une année, puis de finalement s’installer dans le Sud de la France, à Vence. Des déménagements successifs qui la forcent à s’adapter plus vite que les autres. “C’était rare à cette époque de voyager autant, de venir d’ailleurs. J’étais toujours la fille différente, celle qui parlait d’autres langues. Je pense que cela a fortement développé ma capacité d’adaptation. Je suis comme un caméléon.” Ces voyages l’ont également ouverte au monde et à sa diversité. “Je pense que mon attirance pour la couleur vient de là. Des États-Unis, mes souvenirs sont en Technicolor, alors que de l’Allemagne je garde le noir et blanc, quelque chose de très structuré. Mais il y a aussi une grande part de mémoire inconsciente, de ce que l’on a pu me raconter, d’images que j’ai vues dans des livres. Mon père me parlait beaucoup de l’Iran, de son pays, et en y retournant des années plus tard, j’ai y retrouvé une sorte de familiarité. Je revois ces mosquées avec toutes ces céramiques avec des motifs géométriques, ces couleurs sublimes. Je pense que j’ai malgré moi intégré tout cela et ça se retranscrit dans mon travail.” Ainsi, l’utilisation de la couleur devient une expression à part entière. L’exemple le plus parlant est sans doute The Gallery at Sketch, à Londres, qu’elle a repensé en 2014, dans une explosion de rose. “Je suis arrivée dans un espace cubique, monumental. Le rose s’est rapidement imposé car je voulais un contraste avec ce volume monumental et avec les œuvres provocatrices de David Shrigley ; on racontait une brasserie moderne et, en chemin, on a donné à la couleur rose une autre connotation : on l’a actualisée, on lui a donné de la force. Tout d’un coup, le rose est devenu une couleur à part entière, que tout le monde utilise depuis, dans la mode comme dans la décoration.” India Mahdavi a également lancé sa propre gamme de couleurs l’an dernier, en association avec l’atelier de création de peintures et papiers- peints Mériguet-Carrère. “Quand j’ai commencé mon métier, on travaillait les couleurs avec les peintres, qui débarquaient sur les chantiers avec leurs pigments, et on fabriquait nos propres couleurs. Aujourd ’ hui, le secteur s’est beaucoup développé, mais imaginer cette gamme de couleurs, un peu vives et chaleureuses, m’a beaucoup plu. Il y en a cinquante-deux différentes, comme dans un jeu de cartes, qui est devenu pour moi un nouvel outil de travail.”

Celle qui se définit comme polyglotte et polychrome avoue un certain penchant pour l’esthétique française. “Symétrie, ordonnancement, narration : il y a de la grandeur chez les Français, que j’ai notamment apprise auprès de Christian Liaigre, qui vient de décéder et à qui je rends hommage parce que j’ai tout appris avec lui. Il y a également en France un réel amour de la matière et des savoir-faire.” L’artisanat français, India Mahdavi le célèbre en travaillant en étroite collaboration avec de nombreux artistes et artisans. “C’est une richesse incroyable. Je travaille depuis peu avec les émaux de Longwy, par exemple, une collaboration qui s’est concrétisée par la rencontre de mon iconique Bishop et de leurs motifs historiques. De cette rencontre sont nées des éditions limitées qui prennent une tout autre dimension, à la fois moderne et d’où émane une authenticité rare.” Ne s’interdisant aucune expérience, aucune audace, India Mahdavi s’est récemment prêtée au jeu du prêt-à- porter, en imaginant une ligne pour Monoprix : “Travailler le textile m’a toujours plu, et c’était une nouvelle manière de l’aborder. De plus, nous avons travaillé avec un atelier de confection solidaire en Inde, destiné à améliorer le quotidien des femmes.” Et les projets se succédant, elle a inauguré en début d’année un Project Room, nouvel espace d’exposition au 29, rue de Bellechasse : “un lieu d’expression libre qui présentera des installations, des pièces uniques, des lectures ou performances au gré des rencontres. C’est ma carte blanche”. Une carte blanche qui vivra sans aucun doute au rythme des couleurs.

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