Beauté

Pour la beauté du zeste

La société calabraise Capua fournit depuis 1850 des extraits d’agrumes aux marques de luxe de la parfumerie. Rencontre avec le représentant de la quatrième génération: Gianfranco, ingénieur au tropisme botanique affirmé, qui prêche dans le désir.
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Croyez-vous au pur hasard ? Gianfranco Capua est né en avril, en plein mois de floraison du néroli, cette fleur du bigaradier qu’il porte dans son cœur depuis l’enfance, et qui se marie si bien aux agrumes dans la formule de l’eau de Cologne traditionnelle. Cet ingénieur de formation est aujourd’hui à la tête de la société Capua 1880, l’étalon-or de la transformation des agrumes pour la parfumerie, installée à Reggio de Calabre, ville côtière à l’autre extrémité du détroit de Messine. Cette entreprise 100% familiale qui exporte ses extraits d’agrumes dans 54 pays affiche une croissance de pays émergent. La mode de l’ingrédient naturel n’y est pas pour rien.

La journée de Gianfranco est un marathon discipliné entre la visite aux producteurs d’agrumes, un tour à l’usine et les coups de fils à ses clients (des marques françaises pour la plupart). Dans un français impeccable, il raconte sa fierté de “produire la plus belle bergamote du monde” comme le faisaient son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. Car la famille Capua transformait de la mandarine, du citron et de la bergamote pour l’industrie de la parfumerie, tous ces agrumes qu’on appelle joliment les hespérides, bien avant que la Cologne ne revienne à la mode. Le verbe vif, Gianfranco raconte comment il a converti ses clients à la religion de l’ingrédient sur mesure : “Nous avons la capacité de jouer sur trois variables pour améliorer la qualité de l’huile essentielle et créer des standards exclusifs: le moment de la récolte (la maturité de l’agrume), la terre sur laquelle pousse l’agrume (mer ionienne ou mer Tyrrhénienne) et enfin le choix de la technique d’extraction.”

Deux techniques semi-mécanisées aux noms chantants cohabiten tchez Capua: pelatrice (l’essence est extraite à partir de la peau du fruit) et sfumatrice ou torchio (l’essence est extraite à partir de la totalité du fruit, le zeste et le jus). Gianfranco rit, d’un rire presque aussi lumineux que le ciel de Calabre. Il se réjouit de ce nouveau procédé maison qui permet de récupérer les molécules odorantes des jus d’agrumes : jus de citron, jus de mandarine et d’orange. Résultat : il vend aujourd’hui à Vuitton et Guerlain une huile essentielle d’orange sanguine qu’on aurait presque envie de boire tant elle est délicieuse. Pour rectifier l’huile essentielle, la sculpter à façon, la purifier aussi, certaines sociétés disposent de la distillation moléculaire, technologie qui permet de séparer les composants olfactifs (opération réalisée entre 20 et 30°). La maison Capua, elle, a breveté une technologie qui permet d'effectuer la même opération à température ambiante et donc sans abîmer la matière première.

UNE FERME D’AGRUMES PÉDAGOGIQUE

Non contente de transformer les agrumes achetés à une multitude de petits producteurs locaux, la famile Capua vient de s’offrir 32 hectares de terre sur la côte ionienne calabraise, dans le village de San Carlo. Gianfranco et ses deux fils, Giandomenico et Rocco, y ont bâti une ferme pédagogique, sorte de vitrine in vivo qui leur permet de montrer aux clients toute l’étendue de leurs capacités à transformer les agrumes et à créer une multitude de standards de qualité ; tout ça au beau milieu des champs de citrons et de bergamote. Depuis trente ans, il prêche dans le désir, convaincu que les agrumes sont les ingrédients les plus souriants de la parfumerie et que, dans cette aventure-là, il ne faut avoir pour road book rien d’autre que le plaisir. Et si cet érudit a le pouvoir et l’envie d’innover à vue, il y a une chose dont il est particulièrement fier et qui n’a pas grand-chose à voir avec l’avancée technologique : sa fierté de continuer à extraire (pour Dior exclusivement) le citron “à l’éponge”, une technique qui a quasiment disparu depuis 1850. Et d’expliquer avec passion que “le citron frais est coupé en deux, évidé de sa pulpe, puis l’écorce mouillée abondamment. Il faut ensuite presser les écorces plusieurs fois contre une éponge pour en faire sortir l’essence...”

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