Beauté

Isamaya Ffrench : "Je me dois d'explorer l'histoire"

by Mathilde Berthier
20.12.2016
Elle brouille les pistes en usant du maquillage comme d'un nouveau champ artistique. En témoigne cette série où Isamaya Ffrench dénonce la violence de l'époque en jouant du blush, du fard et du mascara. Faites le make-up, pas la guerre !

Vous jouez beaucoup avec les masques. Êtes-vous en recherche perpétuelle de théâtralité ?

J’imagine, même si c’est difficile dans la mode, plus que dans n’importe quel autre milieu. Pour moi, un professionnel du style se doit d’explorer l’histoire. Il doit réfléchir à comment transposer différentes cultures dans son travail, sans dénaturer la source, ni sa propre esthétique. Cette vision des choses permet d’avancer artistiquement, même dans la mode. 

Y a-t-il une “technique” Isamaya Ffrench ?

La brosse à cheveux ! Et tout ce qui me passe sous la main. Je suis quelqu’un de flexible. L’important, pour moi, ce n’est pas le produit, mais la manière de l’utiliser. Je m’intéresse au geste créatif. 

Dans le métier, vous êtes autodidacte. Quelles ont été les étapes clés de votre parcours ?

J’ai passé mon enfance à Cambridge. Comme tout le monde, j’ai étudié les maths, la physique, mais j’ai aussi fait beaucoup de danse classique et contemporaine. À 18 ans, après mon diplôme, je rejetais tout académisme. Je suis entrée au Chelsea College of Arts en design 3D, puis j’ai poursuivi à la Central Saint Martins en design industriel. L’année de mes 20 ans, j’ai intégré un collectif d’artistes génial – la Theo Adams Company –, avec lequel j’ai élaboré des performances mêlant l’art, la danse, la mode, le théâtre… On a même travaillé pour Louis Vuitton. Le week-end, pour financer tout ça, je maquillais des enfants à des fêtes d’anniversaire. Chaque semaine, pendant plusieurs années, j’ai ainsi pu apprivoiser les couleurs, les formes… Même si mon travail était vraiment naïf, ça m’a permis de me faire la main. 

Quel a été le déclic ?

Un jour, un ami de ma compagnie m’a demandé de l’aider sur un shoot pour i-D. Il voulait que je fasse du body-painting. J’ai accepté. À cette époque, je ne connaissais même pas le magazine ! Mon travail était un peu brouillon, je peignais à grands coups de pinceau, mais j’ai adoré. Sur le set, je n’arrêtais pas d’observer la maquilleuse : je scrutais ses produits, ses gestes pour maquiller, démaquiller, remaquiller les visages… Aujourd’hui, je constate que mon instinct m’a toujours guidée vers la peinture. Le design industriel m’a permis de structurer tout ça.

Votre imagination n’a pas de limites. À votre avis, la mode souffre-t-elle d’un manque de créativité ?

Je ne pense pas que la mode manque d’imagination. Je pense que l’industrie pose des barrières. Dans le milieu, il y a beaucoup d’artistes aux univers fascinants, mais qui finissent par produire un travail presque trop lisse. Je trouve ça dommage car ils ne se fient pas automatiquement à eux-mêmes, mais s’adaptent à ce que l’industrie approuve. Ce n’est donc pas une question de créativité. Les gens n’ont pas de limites en soi : ils se les imposent. 

Comment un make-up peut-il refléter un style ?

À la Central Saint Martins, j’ai appris comment travailler avec une marque, comment créer pour une maison en appréhendant son esthétique. J’ai appliqué cette méthode au maquillage. Quand je travaille avec un créateur, un styliste, un photographe, chacun a sa propre personnalité. J’essaie de la comprendre, de l’interpréter, et j’apporte ensuite mon twist. Il faut pouvoir voir ce que l’autre veut voir.

Certains de vos travaux évoquent Cindy Sherman. Est-elle une influence pour vous ?

J’aimerais pouvoir créer comme elle. J’admire sa manière inhabituelle de provoquer des émotions. Quand j’ai travaillé avec Jean-Baptiste Mondino pour Jalouse, nous l’avons évoquée à plusieurs reprises, pour mieux nous en détacher. Jean-Baptiste a insisté sur le fait qu’il est toujours plus facile de rendre un visage grotesque. Au moment de sélectionner les images, je préférais d’ailleurs les expressions exagérées, laides, froissées… Mais il est beaucoup plus délicat de maquiller la beauté ou l’élégance. Il a fallu se remémorer le contexte : nous travaillions pour un magazine de mode, et non pour une galerie d’art. Il est important de savoir pourquoi et pour qui on travaille. Notre lectorat n’attend pas une commedia dell’arte. Cindy Sherman est incroyable, mais j’aimerais un jour la voir à l’œuvre dans cette recherche, si complexe, du beau.

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Réalisation Jennifer Eymère

Direction de création et make-up Isamaya Ffrench

Photographie  Jean-Baptiste Mondino

Assitantes photo Edwige Bultinck et Virginie Elbert

Assistante stylisme Marie Gibert

Coiffure Alex Brownsell

Assistantes Make-Up Kana Nagashima, Fanny Renaud et Delphine Delain

 

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