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Nos sens sont-ils genrés par nature ou par éducation ?

Vous n’avez rien suivi du feuilleton de la mode? Bref résumé : la rigidité des vestiaires a cédé la place à la fluidité. La parfumerie lui emboîte le pas, le créateur de jus Francis Kurkdjian montre la voie.
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Une chemise, un tee-shirt, une veste: hier, il était tout juste admis que certaines pièces du vestiaire masculin pouvaient changer de mains, enfin, de sexe – le temps d’une  nuit, d’une journée, par la contrainte  (plus que ça à mettre), par audace (je fais ce que je veux), par conviction (cette chemise  blanche va très bien avec un jean boyfriend). Aujourd’hui, la libre circulation des  vêtements est une évidence. Les créateurs mêlent silhouettes masculines et féminines lors de leurs défilés, et l’idée même d’être  figée dans une seule identité horrifie la  nouvelle génération. Anticipant que cette révolution (de velours, de soie, de coton…) touchera bientôt l’univers de la parfumerie,  Francis Kurkdjian, auteur de véritables tubes (Le Mâle de Gaultier, For Her de Narciso Rodriguez, en collaboration avec Christine Nagel…) a conçu deux eaux de parfum, sous  l’intitulé Gentle Fluidity, déclinées en Gentle  fluidity (silver) et gentle Fluidity (gold).  Au-delà du jeu typographique, et du flaconnage distinct, aucune assignation à un  genre, aucun ordre contraignant à choisir tel ou tel. En laissant dégagées toutes les perspectives, il offre une liberté inédite, dépassant ainsi le concept de parfum unisexe, nous renvoyant, avec élégance, si ce  n’est à nos préjugés du moins à l’idée que  l’on se fait de la masculinité et de la  féminité. Le “sillage frais et vibrant” du silver appartient-il à un genre? et le “sillage généreux et enveloppant” du gold ? Un léger vertige saisit: nos sens sont-ils genrés par nature ou par éducation? Pour donner une réalité à cette problématisation, Kurkdjian, dans un exercice digne de l’Oulipo, s’est fixé  une seule contrainte: utiliser les mêmes 49 ingrédients dans les deux formules, en  modulant l’intensité des notes de tête et  de fond. Jouer sur l’intensité des essences  de coriandre, de baies de genièvre ou de noix de muscade, emmène l’eau de parfum  vers un imaginaire plutôt qu’un autre.  Un imaginaire qui doit autant aux  paramètres scientifiques qu’aux émotions  rangées plus ou moins soigneusement, dans notre conscient, inconscient, subconscient… Avec finesse, la technique – comme en haute  cuisine – fait des étincelles olfactives,  l’audace chimique génère des sensations  troublantes, oscillant entre les champs du visible et de l’invisible, du sensible subjectif  et de l’évidence objective. 

Notre rapport au monde sensuel (au sens littéral, à tout ce qui implique nos cinq sens) manque parfois de tact. Il est devenu délicat de manœuvrer dans un quotidien saturé d’images, de propositions contradictoires.  Réapprendre à regarder, écouter et sentir: quelques gouttes de parfum, au creux  du poignet ou des reins, nous engagent ainsi à préférer les nuances aux évidences,  les ombres douces à la lumière franche. 

Eaux de parfum Gentle Fuidity de Maison Francis Kurkdjian, 70 ml, 150 euros.

Francis Kurkdjian

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