Art

Ed van der Elsken : une vie de folie

by Adrian Forlan
20.06.2017
Désormais célébré partout, le photographe néerlandais Ed van der Elsken, disparu en 1990, a encore beaucoup à nous apprendre, sur son œuvre, sur lui et sur nous.
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Vali Myers (Ann) danse à La Scala, Paris, 1950.

Qu’est-ce que le cinéma ? à cette question, le critique André Bazin consacra sa vie et l’écriture d’un livre. On ne prétendra donc pas ici apporter une réponse, ni même qu’il y en ait une seule et indivisible, à la question : qu’est-ce qu’un photographe ? L’art photographique n’étant pas la république, on se réjouit de le voir emprunter depuis sa naissance tant de chemins différents. Parmi eux, celui nous conduisant à la découverte du Néerlandais Ed van der Elsken mène à une œuvre protéiforme, parfois confuse, mais toujours intrigante, émouvante.

 

 

La silhouette de Nan Goldin

Né à Amsterdam en 1925, il suivra aprèsguerre, par correspondance, les cours dispensés par une école de photographie de La Haye. Est-ce son échec qui l’incitera à descendre dans la rue, au plus près des corps, des visages ? La vérité, une fois par seconde, pour paraphraser la formule historique de Jean-Luc Godard (allez, un petit effort pour s’en souvenir : “Le cinéma c’est la vérité 24 fois par seconde.”). Anticipons un peu : étrange artiste, qui à deux reprises ne produit plus aucune image : au retour d’un tour du monde, en 1961, il décide (ou le sort décide pour lui, ce point est indécidable) de ne plus réaliser, ou livrer, quoi que ce soit. Pendant cinq ans. Au mitan des années 1970, il observera pareillement un long silence. Il construit tout de même une œuvre à son image : pas exactement capricieuse, mais n’en faisant qu’à sa tête. Reportages récurrents sur le continent africain, passage au Bangladesh pour rendre compte de la famine à son retour, plongées dans la vie d’Amsterdam, réalisation de recueils d’images oscillant entre prise de parole politique et rêverie poétique (Bagara, 1958). Dans les années 50, ses escapades parisiennes – dont témoigne son recueil de photos Love on the Left Bank actuellement exposé à la galerie Folia* – annonce le travail à venir : libéré des contraintes académiques, entre romanphoto beatnik, captation documentaire et portraits sensibles, amoureux d’amis et de l’aimée. Sur ce fil fragile reliant la réalité à la fiction, d’autres que lui joueront aux funambules, d’autres ouvriront leur cœur à sa suite. Derrière certaines images troublantes, presque crues, la silhouette de Nan Goldin semble déjà se dessiner. Au centre de cette histoire se tient Vali Myers, bientôt artiste saluée et collectionnée par George Plimpton et Mick Jagger. On la retrouvera plus tard dans un film de van der Elsken, Death in the Port Jackson Hotel en 1971.

 

 

Une ligne esthétique, presque morale

Sa première femme, la photographe Ata Kandó (103 ans cette année…), reconnue pour la variété de son travail entre explorations ethnographiques en Amazonie et inclinations poétiques, n’est sans doute par pour rien dans l’évolution de son regard. Et pas pour rien non plus dans ce qu’il rapportera de ses voyages : il regarde toujours ses sujets sans surplomb ethnocentré ni ne cède à la tentation du kitsch exotique. Au Jeu de Paume**, l’extraordinaire palette expressive sur laquelle il a pioché au fil des années sera mise en évidence. Des fabuleuses images réalisées au Japon (de yakuzas, de solitudes urbaines) jusqu’aux portraits de réfugiés à Hong-Kong en passant par les emblématiques plans très rapprochés de jazzmen, on verra que le photographe a observé, malgré la diversité des propos, une ligne de conduite esthétique, presque morale. C’est dans le recueil Jazz (éd. Steidl) qu’on la distingue le plus nettement. 

 

 

* “Une histoire d’amour à Saint-Germaindes-Prés”, jusqu’au 16 septembre à la galerie Folia, 13, rue de l’Abbaye, Paris, Paris 6e.
galerie-folia.fr

** “Ed van der Elsken, la vie folle”, jusqu’au 24 septembre au Jeu de Paume à Paris. jeudepaume.org

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Pierre Feuillette (Jean-Michel) et Paulette Vielhomme (Claudine) s’embrassant au café Chez Moineau, rue du Four, Paris, 1953.
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Jean-Michel Mension (Pierre) et Auguste Hommel (Benny), Paris, 1953.
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Chet Baker lors d’un concert au Concertgebouw, Amsterdam, 1955.
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“Guérisseur” exécutant une danse rituelle pour une bonne chasse, Oubangui-Chari, Central Africa, 1957.
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Rockers, Harajuku, Tokyo, 1984.
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Los Angeles, États-Unis, 1960.
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Jean-Michel Mension (Pierre) et Auguste Hommel (Benny) devant le Mabillon, Paris, 1953.
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Ata Kandó vérifie un tirage photographique sous une lampe, Paris, 1953.
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Paris, 1959.

“Garde Les Yeux Ouverts”

Son parti pris le pousse au plus près des corps, des souffles, des visages ; de l’effort, de l’émotion, du plaisir. Sans doute était-il tout désigné pour capter cet art de la rupture tonique, de la dissonance joyeuse et du décalage. “Je me réjouis de la vie, je ne suis pas compliqué, je me réjouis de tout”, disait-il en 1971 dans The Infatuated Camera, l’un de ses films. “L’amour, le courage, la beauté. Mais aussi le sang, la sueur et les larmes. Garde les yeux ouverts.” Et jusqu’au bout dans son ultime film, Bye (1990), où il suivait, comme la trace d’un animal, sa maladie, il ne détournera pas le regard.

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