Art

Elisabeth Lebovici : "La colère est une façon de militer"

by Yamina Benaï
29.08.2017
Historienne et critique d’art, activiste LGBT, Élisabeth Lebovici publie un ouvrage dense où elle analyse les ressorts de la lutte contre le sida, menée à travers l’art et l’activisme des années 1980-1990. Plus que jamais d’actualité.

Père, figure historique de la psychanalyse et de la psychiatre de l’enfant. Mère, professeure de mathématiques puis psychanalyste. Sœur, psychiatre, psychanalyste. Voilà pour la famille cellulaire. No more comment. Élisabeth Lebovici entend, à l’âge qui est le sien, ne plus être “la fille de”. Telle qu’en elle-même, regard taillé à la serpette, sourire rare mais parole généreuse. Et précise. Les classiques, elle les connaît bien. Tout lu de la littérature française. Y compris les auteurs de la seconde partie du siècle dernier : Georges Perec, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Christiane Rochefort… Et Monique Wittig, dont L’Opoponax (prix Médicis en 1964), allait marquer d’un sceau inédit, y compris outre-Atlantique, la manière du récit de l’enfance et des jeunes années, à la découverte d’un corps lesbien. La même Wittig qui, en une sorte de happening solennel, déposait une gerbe sous l’Arc de Triomphe, en hommage à “la femme du soldat inconnu”. C’était en 1970, elle cofondait tout juste le MLF, et Élisabeth Lebovici venait d’avoir 17 ans. La littérature américaine entrerait bientôt dans son territoire, à commencer par John Dos Passos et Philip K. Dick… “Je lisais sans relâche. Lire constituait un rempart”, indique-t-elle. Rampe de lancement en béton armé vers tous les combats de la vie.

À commencer par celui d’une voie à rebours de celle dictée par l’hérédité, portée sur l’écoute et la parole. En manière de prise de distance, Lebovici se consacre ainsi à des études de philosophie et d’histoire de l’art. “J’ai fait le choix d’une discipline du visuel et non de l’empathie que suppose la psychanalyse.” Avant d’y adjoindre une distance géographique en traçant une franche diagonale, direction New York (1979), où elle est admise – dans le cadre du Whitney Independent Study Program –, à suivre un cursus d’études de commissariat d’exposition d’une durée de six mois. Elle y demeurera trois ans. Modifiant son sujet de thèse initial au profit d’un thème nourri de la réalité locale : “L’Argent dans le discours des artistes américains, 1980-81”, sous la direction de Gilbert Lascault. Expérience new-yorkaise fondatrice. Elle fait la rencontre de très nombreux artistes – dont l’emblématique Nan Goldin, qui montre alors ses premiers diaporamas dans des boîtes de nuit –, mais voit l’irruption dans son existence de l’épidémie du sida. La confinant, dans un premier temps, dans une sidération glaçante, face à la multiplication des malades et des morts dans son cercle proche. Faire acte, témoigner. Débute alors pour elle un volet qui constituera sa marque de fabrique : la critique d’art, qu’elle pratique pour plusieurs supports. Dont Beaux-Arts Magazine, dont elle fut corédactrice en chef, et Libération. Grande époque. On la sait ombrageuse, guerrière. Forte de son savoir et de ses convictions. Implacable avec les faux-semblants des pouvoirs publics, sourds et aveugles aux ravages de l’épidémie. En rage, donc en lutte, contre les laboratoires qui commercialisent des traitements à des prix inhumains. “C’était une époque de grand énervement, nombre de sujets donnaient matière à exprimer sa colère”, dit-elle. Notamment pour conquérir, imposer la visibilité déniée aux malades, la prise en considération refusée aux lesbiennes. Combat dans le combat. À l’hiver 1991, son collègue du service culture, le critique de cinéma Serge Daney, déclarait : “La question que ces temps veules posent est bien : ‘Qu’est-ce qui résiste ?’ Qu’est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l’indignité ? La réponse actuelle, la réponse romantique, semble être de nouveau : l’art.” Quelques mois après, il mourait du sida. Act Up avait été créée en 1987 à New York, deux ans après une entité indépendante émergeait à Paris. Élisabeth Lebovici y milite activement de 1994 à 1999. Le deuil, la tristesse, l’impuissance se sont mués en volonté d’action.

En matière d’engagement, elle a accompli le parcours à contresens : la lutte initiale contre le sida la mobilise dans le combat contre l’homophobie et la misogynie. Ses recherches s’attachent à identifier et définir les relations entre féminisme, études de genres, politiques queer, activisme LGBT et art contemporain. En 2007, la parution de Femmes artistes/Artistes femmes. Paris, de 1880 à nos jours (Hazan), coécrit avec Catherine Gonnard, contribue à apporter un éclairage essentiel, soulignant notamment l’absence marquante des femmes artistes dans les musées. De même, le séminaire auquel elle participe à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), “Something you should know : artistes et producteurs aujourd’hui”, en donnant la parole à des artistes, commissaires d’expositions, critiques, continue d’interroger et d’explorer. Sentinelle en veille permanente, Lebovici se définit par son activisme, une vitalité, une pulsion de vie irriguée par le travail accompli sur des sujets qui relèvent du politique. “La colère est une façon de militer”, souligne-t-elle. De refuser l’inacceptable. Non sans humour. Lorsque, en 2012, la Manif pour tous reprend à son profit les dispositifs et outils dont Act Up avait fait usage (slogans, banderoles, T-shirts…) affirmant “Non au mariage homosexuel”, “Non à l’adoption” ou “Non à la PMA”, Lebovici fonde, avec quelques coreligionnaires, le collectif Oui Oui Oui. “Je me place du côté de la vie, de l’avenir”, souligne-t-elle, sans baisser la garde. La question du corps des femmes dans l’espace public continue de figurer au rang de ses sujets de réflexion. “Les discussions autour du port du voile nous le rappellent. On parle à la place des femmes, la présence de leur corps en extérieur reste un enjeu.” Et une bataille.

 

À LIRE - À VOIR

Elisabeth Lebovici, Ce que le sida m’a fait, art et activisme à la fin du XXe siècle, coédition La maison rouge – Fondation Antoine de Galbert & JRP Ringier, juin 2017, 320 p (90 ill.), 19,50 €.

Elisabeth Lebovici participe au colloque Alain Buffard les 6, 7, 8 octobre au Centre national de la Danse, http://www.cnd.fr

Elle inaugure, en dialogue avec Philippe Mangeot, les “Dialogues de la Salle Labrouste”, organisés par l’INHA (Zahia Rahmani et Olivier Mabille), le 20 octobre, 58, rue de Richelieu, 75002 Paris (entrée libre).

son blog : http://le-beau-vice.blogspot.fr

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Alain Buffard, Good Boy, 1998, Représentation à la Ménagerie de Verre, Paris, 1998.
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Ben Blackwell, Group Material, AIDS Timeline, Vue d'exposition, MATRIX Gallery, Berkeley Art Museum, University of California, Berkeley, novembre 1989-janvier 1990
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Déploiement d'une banderole rue de Rennes pendant la Lesbian and Gay Pride, Paris, 1995, Carte Postale d'apräs une photographie d'Orion Delain, archives de l'auteure, Elisabeth Lebovici.
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Elisabeth Lebovici, Place de la République, Paris, 1er décembre 1996, publiée dans Action-la lettre mensuelle d'Act Up-Paris, n¯44.
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fierce pussy, série family pictures and found photos, 1991-1992.
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fierce pussy, AIDS, Elisabeth Lebovici.
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Flyers du Time Square Show, 1980, The Andrea Callard Papers.
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Flyers du Time Square Show, 1980, The Ron Kolm Paper.
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General Idea, Affiches AIDS, 1987-1988, Intervention dans les rues de San Francisco, 1988, Sérigraphies sur papier, 68,4 x 68,5 cm chaque.
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Journée mondiale contre le sida, rue de Rennes, Paris, 1er décembre 1994, Diane Gabrysiak & Anne Maniglier.
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Keith Haring, carton d'invitation à son exposition New Drawings, [galerie] des Refusés, Westbeth Painters Space, New York, 1981.
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The AIDS Memorial Quilt - The NAMES Project, prÇsentation en blocs sur le Mall de Washington, 1995.
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Tract produit pour la Journée mondiale contre le sida en commémoration aimante de l'AIDS Awareness Coalition de Bellingham, non daté, archive de l'auteure, Elisabeth Lebovici.
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Untilted, 1992, Installation, Neue Gallerie, documenta IX, Cassel, Zoe Leonard.
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Elisabeth Lebovici. Photo Henry Roy.

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