Karole Vail : "l’art nous informe sur notre époque" - L'Officiel
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Karole Vail : "l’art nous informe sur notre époque"

À 58 ans, Karole Vail vient d’être nommée directrice de la collection Peggy Guggenheim de Venise et directrice de la branche italienne de la Fondation Solomon R. Guggenheim. Autant connue des cercles artistiques pour son implication dans le musée new-yorkais (où elle a travaillé pendant vingt ans) que pour son travail de commissaire d’exposition, la petite-fille de Peggy Guggenheim et du poète et artiste Laurence Vail livre son point de vue sur cette nouvelle mission.
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Quel est votre plan d’action pour la collection Peggy Guggenheim ?

Karole Vail : Étant donné que je suis en poste depuis seulement quelques mois, je dois encore aiguiser ma vision. Je veux bien sûr consolider le succès du musée, qui est incontestablement devenu l’une des expériences culturelles les plus exaltantes de Venise. Et je souhaite définir un calendrier d’expositions à la hauteur du lieu et de l’héritage de Peggy Guggenheim.

 

Vous remplacez Philip Rylands, qui a été à la tête de la collection Peggy Guggenheim pendant trente-sept ans. C’est long, très long… Qui dit mieux ?

Je suis également venue à Venise avec l’intention de m’inscrire dans la durée.

 

Votre nomination représente-t-elle une rupture ou une continuité ?


Un peu des deux. J’ai repris le flambeau et je travaille avec l’équipe de mon prédécesseur. Cela ne m’empêchera pas de développer mes propres idées et concepts.

 

Étiez-vous déjà impliquée dans la collection Peggy Guggenheim avant d’entrer en fonctions ?

Non, si l’on excepte l’exposition consacrée à Peggy que j’avais organisée en 1998.

 

Le célèbre commissaire d’exposition Hans-Ulrich Obrist a affirmé qu’être curator consiste, entre autres, à sauvegarder l’héritage de l’art. En quoi cela s’applique-t-il à la collection ?

Je pense comme lui que travailler dans l’art est une grande responsabilité. Cette mission de préservation revient obligatoirement aux musées et aux commissaires d’exposition. À la collection Peggy Guggenheim, nous tenons non seulement à protéger et à montrer les œuvres de la collection mais aussi à “éduquer” et à créer des expériences culturelles nouvelles. Entretenir l’héritage de l’art ou d’une collection, c’est aussi cela.

 

Quels défis la collection doit-elle relever aujourd’hui ? Sont-ils très différents de ceux du musée Solomon R. Guggenheim de New York, pour lequel vous avez longtemps travaillé ?

Dans les deux cas, nous avons la chance de posséder d’éblouissantes collections historiques, néanmoins je nuancerai en disant que leur empreinte est encore trop réduite. Le défi consiste à conserver ces collections toujours aussi vibrantes et stimulantes. Dans le cas de la collection Peggy Guggenheim, nous concentrons nos efforts sur Peggy et son héritage, alors qu’à New York le musée peut davantage se diversifier et présenter des œuvres de notre époque.

 

En tant que directrice de la collection, allez-vous continuer à concevoir des expositions ?

J’aurai moins de temps à consacrer au “curating”, mais je suis en charge de la collection permanente. Je serai enchantée si j’ai l’occasion d’assister mes collègues dans l’organisation des expositions. Je travaillais sur une exposition Giacometti pour New York, mais, depuis que j’ai pris mes nouvelles fonctions, j’ai dû passer le témoin. Le projet est entre de très bonnes mains.

 

Qu’est-ce qui vous enthousiasme le plus dans le travail de conservation ?

Découvrir ou redécouvrir les artistes moins connus de la collection ! Il y a de belles trouvailles à faire. L’un de mes premiers projets était consacré à la pratique de Hilla Rebay, artiste et fondatrice du musée Solomon R. Guggenheim. Cela m’a fait remonter aux origines du musée et c’était passionnant.

 

Les commissaires restent habituellement dans l’ombre. Aimez-vous travailler en coulisses ?

J’aime travailler, point final.

 

Qu’est-ce que ça fait d’être la petite-fille de Peggy Guggenheim ?

C’est à l’évidence un immense privilège, mais j’ai souvent minimisé notre lien de parenté. Ne pas porter son nom de famille aide énormément !

 

Pouvez-vous décrire Peggy en un mot ?

Visionnaire !

 

Elle a aussi été l’une des premières femmes à s’imposer comme collectionneuse, comme galeriste…

Oui ! Pour une femme, et qui plus est une femme de son milieu, c’était à l’époque particulièrement remarquable et rare de collectionner et d’exposer de l’art.

 

Quelle était sa principale qualité ?

Avant toute chose, elle était la défenseur des artistes. Son talent principal était d’être à l’écoute des autres. Elle a su s’entourer et apprendre des meilleurs : Marcel Duchamp, Herbert Read ou Howard Putzel (qui était son assistant à New York). Laurence Vail, son premier mari, lui a aussi beaucoup apporté. Il l’a notamment initiée à la bohème parisienne au début des années 20.

 

Quel est votre meilleur souvenir avec votre grand-mère ?

Je me souviens d’une balade extraordinaire sur les canaux de Venise. Peggy avait une gondole privée avec gondolier attitré. Elle me faisait déposer en face d’églises pour que j’aille voir des peintures que je devais ensuite lui décrire. C’était une éducation informelle et géniale.

 

Pour vous, l’art est donc une affaire de famille ?

Certainement ! Comme pour beaucoup d’affaires, cela peut très bien fonctionner quand c’est géré en famille. Mais il y a des conditions à respecter : on doit conserver une sincère passion pour l’art, et ces business transmis de génération en génération doivent être embrassés avec sérieux et responsabilité.

 

Quelles femmes de l’art vous inspirent le plus ?

Celles qui ont assemblé une collection ou fondé un musée, envers et contre tout, à l’instar de Peggy Guggenheim ou de Hilla Rebay. Ces femmes exceptionnelles ont toutes deux fait face à des difficultés, mais sans elles la Fondation Guggenheim n’existerait pas aujourd’hui.

 

Que pensez-vous de la place des femmes dans ce milieu ?

Elles y ont encore beaucoup de défis à relever, comme dans d’autres domaines. Je pense qu’il faudrait plus de femmes à la direction des musées. Nous devons persévérer pour qu’on nous donne la place que nous méritons, à égalité avec les hommes.

 

L’art peut-il n’être qu’un placement financier ?

Probablement pour certaines personnes, mais je ne le considère pas ainsi. Bien sûr, sa valeur économique a toujours existé, et aujourd’hui plus que jamais… Peggy a d’ailleurs écrit dans son autobiographie : “En fait, je n’aime pas l’art d’aujourd’hui. C’est devenu un enfer, à cause de l’attitude financière.”*

 

Qu’est-ce qui fait une bonne collection selon vous ?

Un authentique engagement auprès des artistes ! Mais aussi la capacité à distinguer les bons travaux des médiocres : c’est la qualité qui compte, pas les noms qui sonnent bien.

 

Possédez-vous une collection personnelle ?

Non, je ne dirais pas ça. Si mon mari et moi avons de l’art à la maison, nous en achetons rarement. Cela dit, au fil des ans, nous avons rassemblé des pièces merveilleuses, notamment parce qu’il est artiste et qu’il échange parfois des travaux avec des amis. Nous avons beaucoup d’amis artistes !

 

Qu’aimez-vous le plus dans le monde de l’art ?

J’aime qu’il me reste encore tant d’œuvres à découvrir ! Et surtout que l’art nous informe sur notre époque.

* Peggy Guggenheim, Out of this Century, Confessions of an Art Addict, Londres, Andre Deutsch, 1979, p. 363.

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