Art

A quoi ressemble la vie de manager d'artiste ?

by Audrey Levy
22.03.2017
Déjà à Lascaux, les artistes avaient sans doute recours à des collaborateurs. En 2017, ces intendants du quotidien, "facilitateurs de créativité" et assistants personnels, sont plus nombreux que jamais... Ils témoignent pour la plupart sous couvert d’anonymat. Enquête dans un univers opaque où les portes ne s’ouvrent que pour les vernissages.

Texte par Audrey Levy

La semaine est à peine commencée que, depuis le studio bruxellois de l’artiste, elle a déjà répondu à de nombreuses demandes d’interviews et à des candidatures de stagiaires, s’est entretenue avec le directeur d’un musée qui souhaiterait consacrer une exposition à l’artiste et avec un "curateur" pour une vente aux enchères caritative…

Sans compter les dossiers qu’elle prépare activement, parce que, cette année, l’artiste se présentera à une multitude de foires d’art contemporain internationales, d’ARCO madrid à Art Basel. Pendant ce temps, l’artiste en question, sous les palmiers de Los Angeles où il poursuit une résidence, s’adonne, tout pénétré par son souffle créatif, à l’élaboration d’une œuvre. À 28 ans, Nadia sait ce que c’est. Dans la vie, elle est artiste comme lui, mais depuis plusieurs mois, elle est surtout la "studio manager" de cet artiste belge en pleine ascension. Sa mission ? Suivre l’artiste au quotidien, gérer son planning, et surtout le soulager des tâches qui "parasitent" sa pratique, de l’administratif à la comptabilité, en passant par la communication et les échanges avec les institutions. "Il faut être un “couteau suisse”: avoir des compétences dans des domaines divers, tout en étant à l’écoute de l’artiste et capable de donner un point de vue artistique et créatif." Des jobs comme celui-ci, elle en a exercé dans d’autres ateliers, aux côtés notamment d’un artiste berlinois, mondialement connu : elle était alors entourée d’une quarantaine d’assistants. "Ici, la structure est petite, un autre assistant est chargé de la production, mais les tâches sont plus variées et mon rôle plus important, souligne-t-elle. Et comme l’artiste a une pratique protéiforme, je dois faire face à de nouvelles techniques et à de nouveaux challenges."

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L’œil de l’artiste

Certains connaissent si bien l’artiste et son œuvre que les curateurs font parfois appel à eux pour le montage d’une exposition : "Ils sont l’œil de l’artiste", appuie le directeur artistique Jérôme Sans. mieux, "sa mémoire", confie-t-on. Que faire alors du cliché hérité du romantisme, celui où l’artiste s’adonne à la création, isolé dans son atelier, tel un démiurge inspiré ? Il a vécu… aujourd’hui, l’artiste est épaulé d’un studio manager qui gère un ou deux assistants, parfois une cinquantaine, voire une centaine, comme dans les "factory" des plasticiens japonais Takashi Murakami et américain Jeff Koons. la fonction n’est pourtant pas nouvelle : elle remonte à la Renaissance, du temps des ateliers de Rubens et de Rembrandt. "Elle est réapparue, il y a environ une décennie avec le développement de la scène de l’art contemporain où tout s’est accéléré, sous le coup de la globalisation : les lieux, les acteurs et les surfaces d’expositions se sont multipliés", explique Jérome Sans. Reste que si le choix d’un assistant est généralement dicté par la production et par l’activité de l’artiste, il n’y a pas de règles. "Il y a autant de studios et d’assistants qu’il y a d’artistes", se plaît-on à répéter. l’exemple le plus étonnant ? Celui de Daniel Buren qui, malgré l’ampleur de sa production, aurait conservé l’atelier le plus réduit, épaulé d’un ou deux assistants seulement. Pour les autres ? Interrogés, les spécialistes refusent d’en dire davantage, quand ils ne déclinent pas nos demandes d’interview. Serait-ce un sujet sensible ? "Il s’agit là d’une dimension de la production d’une œuvre qui fait partie de l’intimité de l’artiste", justifie Serena Cattaneo, à la tête de la galerie parisienne Gagosian. Et dans le milieu, on ne dévoile pas comme ça les coulisses de la création. Du côté des directeurs d’ateliers, on se montre plus loquace. leur profil ? Ils sont souvent diplômés d’écoles d’art ou passés par des fonctions de "curators ", de conservateurs, voire de critiques d’art, et cultivent la même passion pour l’art contemporain. Rejoindre un atelier reste chez certains le cursus honorum pour devenir artiste. "Auprès d’un artiste, on apprend ce qui n’est pas enseigné à l’école : le côté administratif ou relationnel, mais aussi la gestion d’un budget et son énergie créative", confie Nadia. Quand d’autres trouvent à travers cette fonction une source de revenus qui leur permet de vivre de leur pratique. "Et d’évoluer dans le monde de l’art", ajoute Jérome Sans. 

2 M€ l'oeuvre d'art
l'estimation des oeuvres de Jeff Koons il y a dix ans. 20 ans après, une de ses oeuvres frôle les 40 M€

 

2 Md$ à 1,5 Md$
la baisse du chiffre d'affaires mondial de l'art contemporain, observée entre juillet 2015 et juin 2016 (Artprice)

 

70 assistants chez Murakami
sa compagnie de production d'oeuvres d'art emploie une cinquantaine de personnes à Tokyo et une vingtaine dans ses studios de New York

 

70 millions de collectionneurs
leur nombre d'a cessé d'augmenter, passant de 500 000 personnes après-guerre à plus de 70 millions aujourd'hui

 

+1 370 %
la progression de l'indice des prix du secteur depuis le début des anées 2000. Soit, en moyenne, une rentabilité de 5% par an, et 9% pour les oeuvres dont le prix d'acaht est supérieur à 25 000 $

 

700 lieux d'art par an
Entre 2000 et 2015, il s'est construit, avec 700 établissements chaque année, plus de musées  et de fondations que durant les XIXe et XXe siècles réunis

Codes et usages du monde de l’art


Dans les studios, les places sont chères  : il n’existe pas d’appels d’offres, les recrutements se font par le bouche-à-oreille et par "affinités", l’artiste imposant ses propres critères. Les qualités requises sont presque toujours les mêmes, il faut une capacité d’organisation et de rigueur, une motivation et une implication sans failles. "Cinq ans après mon premier stage, j’ai pris un café avec l’artiste qui s’est transformé en entretien d’embauche : en quelques heures, je prenais la place d’un assistant qu’il s’apprêtait à recruter", confie Nadia. ce qui a séduit l’artiste ? Sa transparence, sa capacité à comprendre ses besoins (étant elle-même artiste) mais aussi ses réseaux et sa vie sociale active dans le monde de l’art dont elle connaît les codes et les usages. Pour Anne Stenne, qui assiste l’artiste français Pierre Huyghe, c’est sa connaissance des institutions où elle a travaillé en tant que commissaire qui a fait la différence. 

Free-lances à 8 euros de l’heure


Au quotidien, le rythme est soutenu, le travail souvent répétitif et incessant en raison des délais serrés et les nuits sont parfois blanches, alors il n’est pas rare que certains, au bord du burn-out, claquent la porte. "Chez cet artiste allemand, je travaillais souvent jusqu’à 2 h du matin et dès 8 h, il fallait donner le meilleur, c’était usant." Sans compter la personnalité capricieuse et égocentrée de l’artiste : "Il m’a pris toute mon énergie", confie-t-elle. la condition pour conserver ses assistants? Leur accorder une certaine  flexibilité : "Jean-Michel m’a toujours laissé du temps pour organiser d’autres projets à côté afin d’éviter les frustrations", analyse Géraldine qui reconnaît que le rythme est peu conciliable avec une vie de famille. "Enceinte, j’ai travaillé jusqu’au bout", détaille celle qui a profité de la mutation de son conjoint pour tout quitter. autre rareté : le statut de salarié dont peu d’entre eux bénéficient. "Non seulement je suis déclarée mais mon salaire horaire est plutôt correct", se réjouit nadia. Elle en a vu des artistes français représentés par les galeries les plus réputées qui ne salariaient qu’un seul de leurs assistants, faisant graviter autour d’eux une flopée de free-lances, non déclarés, rémunérés pas plus de 8 euros de l’heure. "Nous sommes dans une logique où la peur domine : l’artiste peut crouler sous les propositions pendant une dizaine d’années, puis vivre une période plus creuse, sans aucune rentrée d’argent", explique-t-elle.  Déclarer ses assistants, les payer à leur juste valeur, être capable d’assurer une sécurité de l’emploi, c’est agir en chef d’entreprise responsable. Et c’est sur cette voie que s’est orienté Xavier Veilhan qui a salarié à plein temps ses cinq assistants aux profils très variés, dont Violeta, sa studio manager, diplômée de Sciences-Po. De son côté, Jean-Michel Othoniel a du mal à réaliser qu’il fait aujourd’hui vivre une quinzaine de personnes. "Mais il en est fier", confie Géraldine qui a vu le studio se structurer et se professionnaliser à mesure que la notoriété de l’artiste grandissait. Après ses expositions à la fondation cartier et au centre Pompidou, l’artiste s’est retrouvé, malgré lui, à la tête d’une petite entreprise. C’est à ce stade que le rôle d’un studio manager s’est avéré précieux : "Entrée en stage, je me suis retrouvée, six ans plus tard, à la tête de trois pôles que je supervisais, de la conception à la production jusqu’à la promotion de l’œuvre", résume Géraldine. Sorte de Rh d’une petite entreprise, chargé de sa gestion administrative et de ses équipes, le studio manager en est aussi le trésorier et en gère le bon fonctionnement financier. "On s’assure avec l’artiste des entrées et des sorties d’argent, avec souvent des prises de risques considérables lorsqu’on investit en R&D, détaille Guillaume, chargé de production chez Xavier Veilhan. Les problématiques sont les mêmes que dans tout autre entreprise qu’il faut faire tourner."  Et parfois, face à la multiplication des demandes, il faut passer à la vitesse supérieure. Et augmenter la taille de son studio. "Cela pose la question de la position et de la production de l’artiste, à une époque où le système a une tendance à pousser à la surproduction, du fait de la multiplication des galeries, musées, centres d’art, foires…", détaille Jérôme Sans. À savoir : la répétition et la reproduction de ses œuvres, voire la surproduction. "Le rythme auquel est soumis un artiste dépasse parfois ce qui est humainement envisageable, confie Nadia. Quand il doit gérer une dizaine de “solos shows” par an, il doit déléguer la production de ses œuvres." L’artiste murakami peut ainsi compter sur un studio de jour et un studio de nuit, répartis entre Tokyo, New York et Los Angeles. Quant à Jeff Koons, il s’est imposé sans complexe comme une marque, sa signature suffisant à donner à l’œuvre sa valeur.

"Dans les studios, les places sont chères: il n'existe pas d'appels d'offres, les recrutements se font par le bouche-à-oreille et par "affinités", l'artiste imposant ses propres critères."

Se préserver des pressions loin de ces "factory" industrielles, il y a ceux qui résistent. À l’image de Pierre huyghe qui a décidé que son petit studio, installé à Brooklyn, avec ses quatre assistants, restera "un lieu de réflexion, intime et confidentiel". "C’est son fonctionnement, il ne souhaite pas devenir une machine, il tient à garder la main sur sa production, analyse Anne Stenne, dont le rôle est aussi de le préserver d’un certain nombre de pressions." tout comme Jean-michel othoniel, dont la taille de l’atelier est dictée par la nature de sa production qui fait appel à des savoir-faire artisanaux, ceux de maîtres verriers de Murano pour la fabrication de ses perles qui sont soufflées une à une. Aux clients trop pressants ? Il sait comme personne imposer son rythme et se faire attendre. Grossir ? Xavier Veilhan n’y est pas opposé. "On peut être plus nombreux, sans pour autant augmenter la taille de l’entreprise, mais en imaginant des collaborations avec d’autres artistes, en faisant appel à des savoir-faire spécifiques, voire à des agences de production", détaille Guillaume. Ce sera le cas pour la prochaine Biennale de Venise où l’artiste représentera la france. "Cela nous permet, à côté, de travailler sur une dizaine d’autres projets", explique-t-il. Dans ce domaine, c’est peut-être l’artiste suisse Urs Fischer qui, face à la globalisation galopante du marché de l’art, a imaginé la solution la plus pérenne. Pour son projet "Yes" présenté au MoCA de Los Angeles et sur la petite île grecque d’Hydra, il a fait des visiteurs ses assistants personnels, les incitant à prendre part à la création des œuvres. Sans frais, donc, et sans se compromettre. À méditer.

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