Art

Magicien de la terre

by Yamina Benaï
16.02.2017
Avec un intérêt marqué pour la céramique, la galerie Lefebvre & Fils démontre combien ce médium, dont la légitimité est indiscutable dans les pays anglo-saxons, a acquis, en France, une place de choix au rang de la création contemporaine. L’exposition des œuvres d’Eric Croes en est une démonstration. L’Officiel Art s’entretient avec Louis Lefebvre, galeriste, et l’artiste.

Propos recueillis par Yamina Benaï

 

L’OFFICIEL ART : Quelle est l’origine de la création de la maison Lefebvre & fils, aujourd’hui établie rue du Bac, à Paris ?

LOUIS LEFEBVRE : Elle a été fondée en 1881, rue de Châteaudun, à Paris, puis, à la grande période de la vogue des bains de mers, elle a pris ses quartiers à Cabourg pour être au plus près de sa clientèle, avant de revenir dans la capitale, et s’installer Rive gauche en 1957. Mon grand-père, Gaston Lefebvre, a ouvert le lieu au 24, rue du Bac, mon père a poursuivi à partir de 1966 puis j’ai pris la relève. A l’origine, c’était un cabinet de curiosités foisonnant d’objets de tous les continents.

 

Le fondateur du lieu a débuté son parcours professionnel non dans les objets d’art mais dans la mode...

Effectivement, il est l’inventeur du plastron, dont il a vendu le brevet à Charvet. Originaire de Beauvais, il a mis à profit ces fonds pour acquérir un grand nombre de tapisseries anciennes dont il a fait le commerce, ce qui lui a permis d’initier un changement d’activité. Puis, peu à peu, à partir des années 1930, il s’est orienté vers la céramique classique, essentiellement du 18e siècle. Ensuite, mon père a débuté auprès de son propre père comme restaurateur de céramiques, avant de devenir acheteur et expert auprès des maisons de vente. Pour, à son tour, m’initier à la céramique.

 

Quel est votre parcours ?

Après des études à l’Ecole du Louvre, j’ai travaillé une année chez Christie’s puis, à la fin des années 1980, j’ai collaboré à la galerie auprès de mes parents. Très jeune, je me suis intéressé à l’art contemporain, dès l’âge de 16 ans, j’ai commencé à acquérir des petites pièces. Evoluer dans l’univers de la céramique ancienne me passionnait mais l’échange avec les artistes me manquait. Après avoir exploré les créateurs modernes, j’ai développé l’activité contemporaine à partir de 2009.

 

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Comment s’est opérée la rencontre avec l’artiste belge Eric Croes ?

J’ai découvert son travail via Instagram, son esthétique onirique m’a évoqué l’univers de Christian Bérard, teinté d’humour. Je l’ai convié dans le cadre de la résidence (The Residency) que depuis septembre 2015 je propose dans ma maison de famille, à Versailles. Le principe en est simple, les créateurs sont accueillis, entre 6 et 8 semaines, parfois avec leur famille, s’ils le désirent. A l’issue de cette période, l’artiste bénéficie d’une exposition à la Galerie Lefebvre & fils. L’atelier est entièrement pourvu de la logistique technique pour produire des pièces de grande taille. Chaque dimanche, un déjeuner commun permet de faire le point sur le travail de la semaine et d’échanger de façon informelle. 

 

Les expositions répondent-elles à une thématique ?

En règle générale je donne carte blanche aux créateurs. La programmation alterne entre des artistes “installés” et d’autres émergents, ce qui leur offrent une possibilité de venir en Europe car, à 80%, ils sont Américains, essentiellement de Los Angeles, où ont été mis en place deux programmes très importants : à Long Beach University par Tony Marsh, à l’UCLA avec Adrian Saxe. Les œuvres de ce dernier étaient d’ailleurs présentées dans l’exposition “Ceramix. Ces jeunes artistes font preuve d’une remarquable maturité, comme Anabel Juarez, reçue en résidence à Versailles l’été dernier. 

 

Votre dispositif de résidence fonctionne un peu à la manière d’un incubateur. 

Lorsque Anabel Juarez me dit “mon père est jardinier, ma mère est femme de ménage, tous deux ont emprunté pour me permettre de faire mes études, aussi je leur dois, par respect évident, d’être la meilleure” : j’estime ne pas pouvoir faire autrement que de lui offrir une chance de s’exprimer par son travail en mettant à sa disposition la structure présente à Versailes puis l’espace d’exposition de la galerie. J’aime activer tous les moyens possibles pour promouvoir les artistes, ainsi j’étais présent à la foire Nada - Miami, je serai à Nada - New York avec Jennifer Rochlin, une artiste dont j’apprécie énormément l’univers. La galerie Nathalie Karg avait montré son travail à South Willard, un concept store de Los Angeles créé par Ryan Conder, ancien surfer et mannequin.

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Dans le cas d’Eric Croes, quelles pièces ont été privilégiées ?

Le propos était de mettre en scène le principe qui a prévalu à la réalisation des pièces, à savoir le bi-dimensionnel pour parvenir au tri-dimensionnel de la sculpture. En effet, la série a été conçue sur le mode du cadavre exquis, en binôme entre Eric Croes et Simon Demeuter : le premier fait un dessin, la feuille est pliée, le second poursuit avec son propre dessin, et ainsi de suite... Systématiquement, les dessins mettaient en scène un objet usuel de l’enfance, là un porte-parapluie en forme de bûche, ici la boîte à bracelets de la mère... Cela enrichit chaque sculpture d’une charge émotionnelle et livre des formes surréalistes, cocasses, poétiques, 

 

Les pièces présentent une palette de couleurs très subtile, de vives nuancées à sourdes, commet l’artiste chemine-t-il ? 

Eric Croes a le sens de la chimie et de l’alchimie : le médium nécessite une grande précision de dosage, 10 grammes en moins et la teinte voulue s’échappe... Croes a des verts et des bleus splendides. Il possède un univers bien à lui, on reconnaît immédiatement sa patte. 

 

Comment percevez-vous l’évolution de l’attrait de la céramique auprès des collectionneurs d’art contemporain et du public ?

Le médium connaît en France un indiscutable tournant : la céramique a pleinement sa place dans la sculpture, le regard porté sur elle est beaucoup plus qualitatif et juste. Pourquoi une sculpture serait-elle importante en bronze, en acier ou en pierre et non en céramique ? C’est un médium qui plaît énormément aux artistes, du fait de sa malléabilité, de ses infinies possibilités et du très faible coût de production.

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L’OFFICIEL ART : Eric Croes, pourquoi ce titre d’exposition “Secret Handshake” ?

 

ERIC CROES : C’est principalement une association et un sens des mots que j’aime : deux entités assemblées qui deviennent autre chose. Cette poignée de main secrète implique une rencontre, donc une possible nouvelle histoire. 

 

Votre exposition révèle deux grandes thématiques, le cadavre exquis et le bestiaire, comment se sont déroulés les phases de travail avec Simon Demeuter, votre compagnon ?

Dans le cadre d’une résidence que nous avons faite il y a deux ans sur une île du lac de Côme, nous avons tout simplement joué aux cadavres exquis ensemble. De retour, j’ai commencé à travailler à la préparation d’une exposition et, une fois cette phase achevée, j’ai donné forme en trois dimensions à ces dessins, comme une déclaration d’amour, un témoignage de ces croquis réalisés à deux. Ainsi, de là est née cette nouvelle série, fondée sur une règle du jeu imposée, mais ouverte à un vaste univers dans lequel j’ai intégré des objets qui m’entourent, chargés, à mes yeux, de sens et de mémoire. Pour ce qui est du bestiaire, j’ai toujours éprouvé un intérêt très fort pour les animaux. Depuis l’ours en peluche... J’ai toujours dessiné les animaux et lorsque je travaillais à ma précédente exposition, je lisais L’Ours, Histoire d’un roi déchu, de Michel Pastoureau, aussi, les animaux ont repris leur place naturelle au sein de mon travail qui les présente souvent entiers ou par bribes. 

 

En dehors des objets familiers et du bestiaire, de quel univers vos sculptures sont-elles imprégnées ?

Je ne sais pas s’il faut parler d’imprégnation mais je suis intéressé par Jeff Koons, par exemple. En outre, les dessins que nous réalisons sont faits sur l’instant, sans réfléxion préalable, ils sont jetés spontanément sur le papier, généralement en fin de soirée après une journée où de multiples situations et sujets se sont téléscopés... Cela permet une grande liberté dans le tracé et l’imagination. Ensuite, sa “propulsion” dans la troisième dimension modifie, bien entendu, complètement son allure, pour que la terre puisse le traduire et le contenir. C’est la raison pour laquelle l’échelle est très différente d’une œuvre à l’autre.

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Dans quelle filiation diriez-vous que se place votre vocabulaire esthétique ?

J’ai beaucoup de mal à me situer. J’ai toujours beaucoup apprécié la figuration, à la manière d’un Keith Haring. Avant de me consacrer à la céramique, je faisais de la peinture figurative, la toile a été mon premier support artistique avant de réaliser que la sculpture en céramique me permettait une plus grande liberté et précision. Je travaille également le bois et le bronze. La seule chose qui me reste de la peinture est la couleur. C’est ce qui me passsionne et me galvanise dans les émaux, que je ne trouvais pas en peinture, la profondeur des transparences, la couleur en relief, c’est fascinant. Quand je fais des sculptures, ce que je cherche est d’obtenir des contrastes, dans les formes comme dans les couleurs. 

 

La scénographie de l’exposition met en contraste la sophistication de vos sculptures avec des réceptacles de bois brut.

C’est un point essentiel pour moi, et Louis Lefebvre y a été réceptif, je réalise les meubles qui reçoivent mes sculptures. Je fabrique beaucoup de meubles en atelier, et à chaque exposition je conçois de nouveaux supports pour accueillir les sculptures.

 

Quelle est votre expérience à la Résidence de Versailles ?

Le lieu permet de travailler dans de très bonnes conditions techniques, le matériel mis à disposition m’a permis de réaliser des sculptures de taille plus importante que celles que je réalise habituellement et de procéder à de nombreuses recherches de couleurs. Ajouté à cela le fait que la demeure est agréable et permet de réfléchir au calme, je dois dire que durant ce séjour j’ai pu travailler intensément.

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“Secret Handshake, Eric Croes”,
jusqu’au 18 février.
 

“Joakim Ojanen, Interrupted Boredom”,
à partir du 21 février.
Galerie Lefebvre et fils,
24, rue du Bac, Paris 7,
T. 01 42 61 18 40, lefebvreetfils.fr

 

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