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L’imaginaire et le fantasme en Technicolor prennent le pouvoir

L’imaginaire et le fantasme en Technicolor ont pris le pouvoir chez ces trois artistes. L’Américain Hernan Bas offre la vision de paradis perdus peuplés de jeunes gens mélancoliques. L’Anglaise Monster Chetwynd décrit un monde onirique à travers ses œuvres mutantes drôles et romantiques. Tandis que Jill Mulleady raconte des histoires fortes sur toile, dans des couleurs ultra-saturées.
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Vue de l’exposition “Florida Living” (détail) consacrée à Hernan Bas au Savannah College of Art and Design, en 2017.

Hernan Bas, les fleurs de son secret

Une végétation luxuriante découpant l’espace de la toile par des contours nets et des teintes automnales accueille en son sein des éphèbes indolents habités d’une lancinante lassitude : pas de doute, nous nous trouvons bien devant une peinture de Hernan Bas. Depuis près de vingt ans, cet artiste américain dé- ploie son univers onirique aux confins du paradisiaque et du nostalgique, où de jeunes garçons songeurs peuplent une nature riche et colorée.

Retrouver l’autre monde
Aujourd’hui basé à Détroit, Hernan Bas a longtemps vécu à Miami où il a persévéré dans la quête de son propre style pictural : de l’acrylique sur toile, la plu- part du temps, intégrant parfois la sérigraphie, le pastel, voire la préciosité de la feuille d’or. Hors pein- ture, l’artiste s’essaie à la photographie, à la vidéo, et réalise régulièrement des portraits monotypes sur papier, comme un instrumentiste ferait ses gammes pour se perfectionner sans cesse. Plus récemment, il s’est éloigné d’un travail par séries pour se concentrer sur des compositions à sujet unique, investissant de plus larges formats.

La pratique de Hernan Bas est avant tout mue par une envie de raconter des histoires : dès son enfance, dans une région peu peuplée du nord de la Floride, le jeune garçon savait qu’il serait artiste. Influencé par sa sœur et son frère aînés, il se prend de passion pour les légendes et créatures surnaturelles tenues au seuil de l’épouvante. Elles attisent sa curiosité pour “l’otherworldly”, ce qui appartient à l’autre monde.

Cet au-delà, c’est celui qu’il cherche à retrouver dans certaines de ses toiles, où il convoque des figures issues de la littérature et de la mythologie. Collec- tionneur de récits, Bas est aussi collectionneur d’objets avec lesquels il entretient un rapport presque fétichiste. Selon ses inspirations, l’artiste part à la recherche d’artefacts qui nourrissent son imaginaire, l’inscrivant dans une histoire et une réalité plus concrètes. Dans ses derniers travaux, certains de ses objets passent d’ailleurs de simples références à parties intégrantes de l’œuvre même.

Le “fag limbo”, flou artistique et narratif
Afin de décrire l’état si particulier dans lequel sont plongés ses personnages, Hernan Bas a créé sa propre expression : le “fag limbo”, que l’on pourrait traduire par “flou pédé”. Dans cette formule, l’artiste encapsule le flottement à la fois visuel, narratif et intime (voire psychologique) des scènes qu’il repré- sente. Presque toujours, celles-ci se déroulent dans un moment où l’action est suspendue, ni complète- ment entamée ni complètement terminée. Pris entre contemplation et mélancolie, habités par la grande nonchalance de l’adolescence, les protagonistes se fondent alors dans ce temps incertain – une forme de “purgatoire” dans la narration, comme l’appelle l’artiste.

Mais pour le peintre, le “fag limbo” désigne aussi cette zone d’ombre dans laquelle se trouvent les adolescents traversés par de vifs questionnements sur leur sexualité; un espace souvent effrayant pour les 

jeunes mal dans leur peau. Si un certain homo-éro- tisme se dégage en filigrane des œuvres de Hernan Bas, naturelle émanation de ses propres canons, ce dernier ne cherche pas pour autant à faire de cette sexualité un sujet. “Je trouve qu’une œuvre est inter- prétée différemment quand le spectateur connaît la sexualité de l’artiste”, confie-t-il, soucieux de ne pas enfermer son travail dans une catégorie réductrice.

Faune et flore métaphoriques

Outre les personnages, d’autres éléments de la faune et de la flore viennent s’épanouir dans ses scènes. Très souvent, on y découvre des parterres et bou- quets de fleurs : roses, tulipes, marguerites ou encore orchidées officient comme reflets métaphoriques de la jeunesse représentée à leurs côtés, jusqu’à devenir parfois le sujet central de séries de natures mortes. Sur certaines toiles s’y joignent aussi des animaux, à l’instar des nombreux flamants roses qui enrichissent les compositions de leur sinuosité gracieuse et de leurs vives couleurs.

Au fil des ans, les figures légendaires qui peuplaient les toiles de Hernan Bas ont progressivement laissé place à des personnages de son invention. Aujourd’hui reconnaissables entre mille, ceux-ci sont les témoins de son monde foisonnant, gorgé de ses propres chimères.

Les mondes polymorphes de Monster Chetwynd

Des chauves-souris, des salamandres et des papillons géants colorés émergent des toiles photographiques accrochées au mur, tandis que des sculptures hybrides et des cabanes biscornues jon- chent le sol : nous voici au cœur de l’univers loufoque de Monster Chetwynd. Tout droit sorties d’un album pour enfants, ses créatures recréent à taille humaine un monde où disparaît la frontière entre le sage et le ludique, entre l’art et le jeu, entre la jeunesse et l’âge adulte. À travers des performances, costumes, sculptures, installations et peintures, l’artiste britannique crée son propre carnaval régi par une philosophie toute simple : “Ne prenez pas la vie trop au sérieux.” Dans les années 90, Alalia Chetwynd (son nom de naissance) commence à se faire connaître en organi- sant chez elle des soirées à thème mémorables, où les convives costumés laissent libre cours à leur imaginaire et leur créativité. La tête encore pleine de ses études d’anthropologie, la jeune femme voit dans ces événements la naissance d’une synergie mue par la rencontre d’individus, ce qui éveille chez elle la volonté de produire un art à la portée du public.

La liberté au cœur de la pratique
“Romantique, rebelle, passionnée et ridicule” : voilà les adjectifs choisis par Monster Chetwynd pour décrire son œuvre, un territoire où l’artiste souhaite retrouver le pouvoir cathartique de l’humour et le chaos fertile du lâcher-prise. Très tôt, sa pratique fait la part belle au “Do it yourself” : costumes faits de bric et de broc, marionnettes en papier mâché, décors en carton-pâte assumé. La force de son travail réside dans ses paradoxes, mêlant le caractère structuré de sa démarche plastique (pour ses peintures, notamment) et de ses références académiques à l’imprévu théâtral des rencontres : “Le but de mes œuvres n’est pas d’être très organisées, sérieuses, prétentieuses. Elles naissent de façon plus organique, de la dy- namique d’un groupe, par exemple”, affirme-t-elle. Tels des rituels dionysiaques, ses performances re- transcrivent l’énergie collective de la fête, incitant à une libération du corps et de l’esprit. L’esprit punk et libertaire de l’artiste – qui n’est pas sans rappeler son identité britannique – sera remarqué, jusqu’à l’amener en 2012 à être nommée au très prestigieux Turner Prize.

S’inventer et se réinventer
Pour Monster Chetwynd, le rôle de la création est clair : il permet de s’inventer et se réinventer à l’envi. Un postulat inspiré par ses recherches, lectures et documentaires anthropologiques à l’instar du film Les Maîtres fous, de Jean Rouch (1954), que l’artiste cite comme référence majeure : “Ce film m’a amenée à réaliser que l’on pouvait inventer ses propres rituels sans se référer à une quelconque autorité.” Afin de préserver cette ébullition créative, Monster prend garde à ne pas s’enfermer dans une seule technique dont elle risquerait d’épuiser les potentiels. Dans ce même but de réinvention, elle trouve également une autre solution radicale : changer son nom. Un acte symbolique que l’artiste voit comme l’outil artistique 

d’une renaissance : “Choisir son propre nom, pour moi, c’est comme lancer un sort, proférer une incantation. C’est un moyen très économique de provoquer le changement!” Depuis le début de sa carrière, Alalia Chetwynd s’est en effet renommée trois fois, d’abord en Spartacus, puis en Marvin Gaye, et enfin en Mon- ster il y a deux ans. Loin d’une créature effrayante, l’artiste voit bien davantage dans ce “monstre” l’image joyeuse et humoristique d’un personnage ma- ture et confiant, assagi par une certaine expérience.

L’innocence et la spontanéité de l’enfance
En décembre dernier, deux gigantesques limaces lu- minescentes envahissent le parvis de la Tate Britain, déroulant un récit où les petites bêtes reprennent leurs droits sur les grandes. Loin de passer inaperçue auprès des Londoniens, cette commande du musée à Monster Chetwynd est l’illustration même de la candeur qui traverse son œuvre. Plutôt que de séparer drastiquement l’âge adulte de l’enfance, l’artiste en- tend bien retrouver cette spontanéité enfantine dans sa pratique en s’affranchissant du qu’en-dira-t-on : “Je suis très consciente que seuls les enfants ont le droit au n’importe quoi dans leur vie!” D’une naturelle naïveté – parfois handicapante, confie-t-elle –, Mon- ster Chetwynd cherche à éveiller par son art les émotions les plus positives de l’être humain en l’incitant à se libérer des carcans de la pudeur, de l’inquiétude et de la morale. Un atout rare que lui envieront les nom- breux pessimistes de notre époque.

Ses intrigantes saynètes du quotidien, animées sur toile par de vives couleurs, ne sont pas sans rap- peler l’étrange – et parfois angoissante – atmosphère des tableaux d’un Edvard Munch. Jill Mul- leady est de cette nouvelle génération d’artistes qui, depuis quelques années, redonnent à la peinture figurative ses lettres de noblesse. À la Biennale de Venise cette année, l’artiste investit à la fois le Pavillon Central et l’Arsenal avec deux séries de peintures inédites.

Premières amours européennes
Grâce à des origines suisse, irlandaise et allemande, Jill Mulleady est influencée très tôt par la culture européenne. Née en Uruguay en 1980, elle grandit en Argentine où ses parents l’inscrivent dans un établissement français. Elle y développe une pas- sion brûlante pour le théâtre qui la mènera à Paris pour l’étudier pendant trois ans. Shakespeare, Brecht, Artaud... l’artiste dévore les pièces de ces grands dramaturges, imaginant elle-même mettre en scène l’énergie de leurs textes. C’est à Londres qu’elle poursuit son parcours afin d’étudier les beaux-arts, puis à Bruxelles où elle réside un an. Au fil des années passées en Europe, la jeune femme s’enflamme pour la peinture des grands maîtres fla- mands mais aussi pour les œuvres des expression- nistes allemands tels qu’Otto Dix ou Ernst Ludwig Kirchner. Érigé comme maître à penser indépass- able, Edvard Munch reste toutefois l’une des princi- pales références de Jill Mulleady, qui s’inspire aussi bien de son traitement de la couleur et de la forme que de la force narrative de ses compositions et de la charge émotionnelle qui en émane. Frieze of Life, œuvre majeure du peintre norvégien, est d’ailleurs le point d’ancrage de l’une des deux séries de la jeune femme actuellement présentées à Venise.

Peindre, un besoin viscéral
Jill Mulleady l’affirme sans hésiter : “Je ne pense pas avoir choisi la peinture, je pense plutôt que c’est la peinture qui m’a choisie.” Elle est très jeune lorsque la peinture vient à elle, comme un besoin immanent, dont elle expérimente au quotidien l’évidence et la simplicité déconcertantes. Si elle s’essaie à d’autres techniques telles que la vidéo ou la sculpture, elle n’y retrouvera jamais ce naturel presque inné de la pratique picturale. Lorsqu’elle est étudiante à Londres au milieu des années 2000, la peinture figurative est encore boudée par le monde de l’art contemporain, dominé par une scène encore très marquée par les Young British Artists. En dépit de ce tropisme, Jill Mulleady s’accroche à son instinct artistique et persévère jusqu’à ce que le vent tourne en faveur de la peinture figurative, lui don- nant à nouveau la place qu’elle mérite.

Raconter le présent
Utiliser l’art pour saisir la puissance du présent : cet adage de la modernité, Jill Mulleady le suit scrupuleusement. Désormais installée à Los Angeles, elle y apprécie depuis six ans ses espaces étendus qui acilitent l’épanouissement de sa créativité. Les vastes paysages et routes interminables de Californie lui rappellent étrangement l’ambiance de Bue- nos Aires... Dans ses toiles, la peintre recrée des environnements composites puisant dans différents lieux de sa mémoire. L’hybridité de ses décors dote ses tableaux d’un caractère impalpable et mystérieux, proche de la fantasmagorie. Tout comme dans une mise en scène théâtrale, l’artiste souhaite transcrire en peinture la psychologie de ses personnag- es, ré-incarnant la plupart du temps ses proches en protagonistes de ses propres fictions : selon ses mots, ils y deviennent alors des “archétypes” installés dans un état flottant, entre absence et présence, ou à l’inverse pris dans le vif d’une interaction physique. “J’essaie de capturer dans mes toiles l’énergie de ce qui va changer”, déclare-t-elle. Presque toujours, les scènes qu’elle représente se trouvent twistées par un élément inhabituel, habitées par l’anticipation angoissée du désastre. La trivialité du quotidien se mêle alors tantôt à l’absurde tantôt au magique, le tout empreint d’une certaine mélancolie cynique. Semblables aux fragments d’une sombre épopée qui n’aurait ni début ni fin, les toiles de Jill Mulleady nous invitent au cœur d’une dimension nouvelle, animées par sa quête ob- sessionnelle de subvertir le réel.

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