Art

Fondation d'entreprise Ricard

by Yamina Benaï
01.01.2017
Eminemment active dans le paysage artistique parisien, la Fondation d’entreprise Ricard a placé le soutien à la jeune création française au cœur de son travail. Attentive à accompagner l’artiste bien au-delà de l’exposition qu’elle lui consacre dans un espace dévolu également à l’organisation d’échanges entre penseurs et publics, sa démarche s’inscrit solidement dans le temps présent et à venir. L’Officiel Art s’entretient avec sa charismatique directrice, Colette Barbier.

Propos recueillis par Yamina Benaï
Portrait par Giasco Bertoli

L’OFFICIEL ART : Héritière de l’espace Paul Ricard inauguré en 1995 rue Royale, lui-même inscrit dans les actions de mécénat de la maison Ricard depuis sa création en 1932, la Fondation d’entreprise Ricard, créée en 2006, est la concrétisation d’un travail accompli depuis des décennies : où cette volonté de mécénat trouve-t-elle sa source ?

COLETTE BARBIER : Paul Ricard, fondateur de l’entreprise Ricard, a suivi l’enseignement de l’école des Beaux-Arts à Marseille. Il a toujours manifesté un vif intérêt pour l’art et une attention toute particulière aux artistes. Lui-même a, sa vie durant, pratiqué la peinture, et il a toujours maintenu une volonté d’accompagner les artistes de son temps dans le cadre de son entreprise. Aussi, institutionnaliser cette tradition familiale fortement ancrée dans la société Ricard s’est révélé spontanément.

Comment s’opère l’attribution de votre budget et quel rôle l’entreprise Ricard tient-elle dans vos choix de programmation ?

Notre budget est clairement identifié et uniquement lié à notre programmation, en d’autres termes, la société Ricard n’intervient pas dans les choix artistiques. En revanche, nous sommes attentifs à servir l’entreprise qui nous finance entièrement, en la faisant bénéficier de l’image et des réseaux créés autour de nous.

 

Alors que vous étiez déjà collaboratrice de la société Ricard, la direction, connaissant votre intérêt pour l’art, vous a confié la gestion de l’espace et du mécénat artistique et, dès le début, vous avez fait le choix de vous entourer de professionnels du monde de l’art et de collaborer avec des institutions, notamment en sollicitant de jeunes commissaires, démarche assez précurseur à l’époque : quelle a été la mission d’origine qui vous a été assignée par le groupe ?

Ricard souhaitait poursuivre son action de mécénat envers les artistes mais en le consolidant. Rapidement, nous avons observé que la jeune création était la moins bien dotée. Notre propos a été de l’accompagner dès sa sortie des écoles d’art, c’est la raison pour laquelle nous avons opté pour le soutien des jeunes artistes, plus particulièrement ceux de la scène française. Parallèlement, nous avons fait le choix de nous entourer de professionnels, aussi, très vite nous avons confié nos expositions à de jeunes commissaires, ce qui, effectivement, était un modus operandi très neuf à l’époque.

“Désanctuariser l’idée du ‘lieu’ de l’art contemporain.” Colette Barbier

Votre ligne éditoriale est claire : soutenir la jeune création française, mais sur quelles spécificités retenez-vous les artistes ?

Ce qui nous intéresse est de montrer des artistes dans toute leur diversité : nous sommes attentifs à ce que toute forme d’art soit représentée. L’essentiel est qu’il s’agisse d’artistes ancrés dans leur époque, dotés d’une vision construite pour l’avenir.

 

Votre volonté est donc de permettre à de jeunes artistes français des arts plastiques de montrer leur travail et de le diffuser dans les meilleures conditions : mais à titre personnel, vous incarnez fortement la Fondation, participez activement à son rayonnement : votre apport à la Fondation est indéniable, en retour, que vous apporte-t-elle ?

Se confronter à l’art au quotidien est une opportunité incroyable : cela confère un regard distancié et permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous évoluons. Paul Klee disait “L’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible.” Au plan humain, il est, pour moi, très important mais surtout naturel, de rencontrer ces artistes, d’écouter leurs problématiques, d’échanger des points de vue.

 

Vous portez un double regard, à savoir la gestion du lieu et les actions de mécénat : comment orchestrez-vous ces approches, et sur quels critères portent vos soutiens extérieurs ?

Nous avons une ligne bien définie, à savoir soutenir les jeunes artistes de la scène française : cela concerne les artistes qui séjournent en France, y restent, y créent, y vivent : quelle que soit leur origine. C’est cette dynamique créative présente en France, et à Paris en particulier, qui nous intéresse. Les critères d’appréciation pour nos soutiens extérieurs sont les mêmes que ceux des expositions, conférences. L’idée est de faire intervenir des artistes ou des penseurs attachés au questionnement de la contemporanéité. Cela se traduit notamment au sein de notre espace de la rue Boissy d’Anglas, et en région, ou à l’étranger. C’est ainsi le cas lorsque nous organisons une exposition de Guillaume Leblon à la Friche La Belle de Mai à Marseille, finançons la production d’une œuvre d’Emmanuelle Lainé lors de la Biennale de Lyon, ou encore lorsque nous accompagnons des galeries qui présentent de jeunes artistes. C’est, à notre sens, participer à ce qu’est le milieu de l’art contemporain dans ses multiples entrées, à savoir l’écosystème illustré par les galeries, les éditions, les fondations.

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Vue de l’exposition de Guillaume Leblon, “Le poids que la main supporte”, La Friche la Belle de Mai, Marseille.
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Morgane Tschiember, "Swing", 2012, vue de l’exposition, “Seuils” - Fondation d’entreprise Ricard, juin 2012.
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Neil Beloufa, extrait de "Brune Renault", 2010, vidéo 17’45 - vue de l'exposition de Neïl Beloufa, “En torrent et second jour”. Fondation d'entreprise Ricard, mars 2014.

Cette vivacité se perçoit dans votre communication, notamment digitale, très tôt vous avez intégré la dimension technologique en l’appliquant à la Fondation.

Cela m’a semblé important, dès que de nouveaux outils technologiques ont été disponibles, de nous en emparer. Ce sont des moyens utilisés par un large public. C’est ainsi que, très tôt, nous avons créé un site Internet qui reprend l’ensemble de notre programmation mais aussi l’actualité des galeries du collectif “Galeries mode d’emploi”. De même nous avons rapidement adhéré à Facebook, Instagram, Tweeter. En 2014, nous avons lancé une application qui reprend notre programmation et celle des galeries et, depuis peu, créé une nouvelle rubrique “Best before by”, pour laquelle nous invitons une personnalité du monde de l’art à nous livrer une sélection de trois expositions vues dans ces galeries. Eric de Chassey (ex-directeur de la Villa Médicis), Claire Le Restif, (directrice du Crédac), Emmanuel Tibloux, (président de l’Andea, l’Association nationale des écoles supérieures d’art et directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon) ont ainsi offert leur vision qualifiée... pour la plus grande joie des utilisateurs qui apprécient beaucoup cette rubrique.

 

Outre les expositions, la Fondation a également eu le souci de fédérer un public autour de rencontres culturelles pour des entretiens sur l’art où des artistes d’envergure évoquent le sens de leur recherche, mais aussi autour de rencontres avec les sociologues (dirigées par Michel Maffesoli), écrivains, philosophes... quel regard portez-vous sur ce programme en termes de construction pour la Fondation et de communication aux publics ?

Il n’y a pas de hiérarchie, les expositions et les programmes de conférences sont essentiels et complémentaires. La Fondation est un tout. Sa consistance-même trouve sa source dans le bouillonnement de cette programmation : la Fondation d’entreprise Ricard est un lieu de vie où l’on débat aussi bien d’art que de grands thèmes d’actualité, où sont montrées des expositions, avec des moments de prise de parole par l’artiste, où la poésie a également sa place. Nous avons souhaité désanctuariser l’idée du “lieu” de l’art contemporain.

"Je choisis un commissaire en observant ses précédentes expositions, ses prises de parole, ses écrits..."

Vos publics, de tous âges et horizons, scellent le succès de votre démarche qui consiste à maintenir un haut niveau d’exigence aussi bien dans les expositions que dans le choix des intervenants, tout en sachant “accueillir” le visiteur, quel qu’il soit. Chacun ici se trouve à “sa” place.

Notre force, et source de satisfaction, est que nous parvenons à capter aussi bien un public très spécialisé qu’un public amateur. Je pense que le fait de s’appeler Fondation d’entreprise Ricard rassure le visiteur potentiel. Ricard est une grande marque que tout le monde connaît et que tout le monde s’approprie : aussi, il est de notre mission de savoir accueillir toute personne qui manifeste une curiosité à notre égard. Notre désir est qu’une fois la porte de la Fondation franchie, le visiteur se déleste de ses éventuels complexes face à un domaine qu’il ne connaîtrait pas. D’ailleurs, nous proposons à qui le souhaite une visite accompagnée par une médiatrice : il doit se sentir libre d’interroger sur les œuvres qu’il observe.

 

Vous êtes extrêmement présente dans les galeries, les musées, les expositions, les foires, en France et à l’étranger. Vous incarnez parfaitement la Fondation, par le travail que vous avez développé et la veille artistique permanente que vous assurez. Ce qui vous donne une forte légitimité et vous octroie le respect du milieu de l’art. Vous affirmez des points de vue clairs mais n’appartenez à aucune chapelle. En un mot, vous êtes à la fois d’une grande exigence, dans vos choix, et non-choix d’artistes, et faites l’unanimité. Le tout en maintenant un regard d’accueil...

Cette notion d’accueil que vous évoquez m’est très chère, elle n’est certainement pas étrangère au fait que je vienne de l’entreprise Ricard, dont je connais l’histoire et les valeurs qui sont générosité, convivialité. Je suis ravie que la Fondation soit perçue ainsi, car cela rejoint un principe revendiqué chez Ricard : faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. C’est aussi être proche du plus grand nombre, être aux côtés de ceux qui créent et accompagner cette création, être dans l’innovation.

 

En 1999 vous avez créé le Prix Fondation d’entreprise Ricard, à une époque où peu de prix avaient vu le jour, – le prix Marcel Duchamp sera fondé l’année suivante –, qu’est-ce qui vous a incités à mettre au point ce Prix, aujourd’hui considéré comme une récompense prestigieuse.

Il n’y avait effectivement pas de Prix et notre souhait d’accompagner plus encore les artistes était fort. Nous voulions créer quelque chose de spécifique durant l’effervescente semaine de la Fiac. C’est à ce moment là que notre idée de créer un prix qui récompenserait l’artiste le plus représentatif de sa génération s’est concrétisée. Pour la première édition, nous avons demandé à Catherine Francblin, commissaire d’exposition de renom, d’organiser une exposition au sein de la Fondation en sélectionnant une douzaine d’artistes particulièrement prometteurs et confier à un jury constitué de collectionneurs le soin de déterminer le lauréat. Nous avons également convaincu Alfred Pacquement, alors directeur du Centre Pompidou, d’être à nos côtés dans la construction de ce Prix.

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Raphaël Zarka, Lauréat du Prix Fondation d’entreprise Ricard 2008, "Padova (réplique #4)", 2008, vue de l’exposition “La consistance du visible”, 10e Prix Fondation d’entreprise Ricard, octobre 2008.
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Vue de l’exposition “Dérive”, 9e Prix Fondation d’entreprise Ricard, octobre 2007.

Une décennie après la création du Prix, les dix lauréats ont fait l’objet d’une exposition au Centre Pompidou (“Archipels réinventés” par Emma Lavigne) : cette reconnaissance de votre engagement et de votre travail ont aussi, et surtout, contribué à poser un éclairage sur les artistes retenus.

Il était très important pour nous de voir présentées dans cette institution exceptionnelle les dix œuvres offertes au centre Pompidou dans le cadre de ce Prix. Car notre grande satisfaction avec ce Prix est qu’il permet à de très jeunes artistes que leur œuvre intègre les collections de ce musée international, très tôt dans leur carrière : Loris Gréaud à 24 ans, Camille Blatrix à 29 ans...

 

Plusieurs lauréats du Prix Ricard ont ensuite connu un éclairage et une reconnaissance de leur travail symbolisée par d’autres récompenses prestigieuses (Tatiana Trouvé, Mircea Cantor, Loris Gréaud, Katinka Bock...), il fonctionne donc comme une tête chercheuse et constitue un tremplin extraordinaire pour les jeunes artistes. Cela met en relief la pertinence du regard de la Fondation. Comment est orchestrée la sélection des artistes ?

Je choisis un commissaire en observant ses précédentes expositions, ses prises de parole, ses écrits... afin qu’il soit en mesure de proposer une sélection d’une dizaine d’artistes particulièrement prometteurs. Il a ensuite carte blanche pour sa sélection avec deux impératifs que les artistes aient moins de 40 ans (avec quelques exceptions…) et en lien avec la scène française. L’exposition ouvre dès la rentrée de septembre : nous convions au vote un jury de collectionneurs sélectionnés parmi des Amis d’institutions partenaires (Centre Pompidou, Wiels, Palais de Tokyo, Jeu de Paume...) : l’artiste qui reçoit le plus grand nombre de voix remporte le prix. Notre soutien, au-delà de l’organisation de l’exposition et de l’éclairage médiatique, consiste en l’acquisition de l’œuvre distinguée, que nous offrons ensuite au Centre Pompidou, où elle rejoint les collections permanentes. Depuis 2013, nous avons décidé de renforcer la dotation de ce prix en finançant un projet à l’étranger pour le lauréat. Ainsi, pour Lily Reynaud Dewar (Prix 2013, sur une proposition de Yann Chateigné) nous avons co-financé la production de son exposition au New Museum à New York, pour Camille Blatrix (Prix 2014, sur une proposition de Castillo/Coralles) nous avons produit une exposition dans un centre d’art au Pays de Galles. Florian Pugnaire et David Raffini (Prix 2015, sur une proposition de Marc-Olivier Wahler) bénéficieront d’une résidence de deux mois au centre d’art Fahrenheit à Los Angeles. Il est, à nos yeux, important de poursuivre notre soutien dans le domaine où le besoin est identifié.

 

Cette initiative met en lumière votre souci de faire bénéficier les artistes d’une immersion à l’étranger, mais vous êtes également attentive à promouvoir la scène française à l’étranger, en invitant de jeunes commissaires étrangers à séjourner à Paris via le programme YCI (Young Curators Invitational), pour visiter les galeries et lieux d’art qui présentent la jeune scène française.

C’est un engagement dans la continuité de ce que l’on fait : soutenir cette jeune scène française est la mission que nous avons choisi d’accomplir, or, de quoi ces artistes ont-ils besoin ? D’être montrés, soutenus, accompagnés sur des éditions et publications, c’est ce que nous faisons. Ensuite, il me semble important de favoriser leur présence à l’étranger. Convier les jeunes commissaires étrangers à venir découvrir ces artistes in situ, à Paris, pendant la Fiac, permet de les mettre en contact avec d’autres lieux, de les confronter à d’autres regards. Plusieurs de ces commissaires ont ensuite été appelés à la direction de centres d’art en Europe et ailleurs dans le monde, et cette scène française, ils ne l’ont pas oubliée... C’est dans cette dynamique de participation au rayonnement de ces artistes à l’étranger que nous organisons des expositions des Prix Ricard à l’international (Séoul en 2014, Mexico en 2016, Sofia en 2017).

 

Le lien privilégié que vous avez noué avec les artistes, ressort dans leur discours : l’idée est que la porte de votre bureau de la Fondation est toujours ouverte pour les recevoir, ils reviennent spontanément vers vous, non pas dans le cadre de sollicitations de soutien à une exposition, une résidence... mais en quête de conseil, de point de vue... Susciter une qualité et spontanéité relationnelle avec des artistes est aussi une marque de fabrique de la Fondation ?

Je ne peux pas envisager de montrer ici deux mois durant les œuvres d’un artiste, et ensuite me désintéresser de son travail. Sélectionner un artiste, un commissaire c’est créer des liens, et ces liens nous aimons à les cultiver dans le temps. Si nous contribuons à faire émerger les figures de la jeune scène artistique, l’une de nos ambitions est de les accompagner au long de leur parcours, ici et ailleurs. Ainsi, nous soutenons la publication d’ouvrages : outil de communication essentiel pour l’artiste, et nous mettons à profit des artistes, notre large réseau d’acteurs opérationnels de l’univers de l’art. Le relationnel, l’échange sont au centre de la personnalité de la Fondation, et nous n’hésitons jamais à en explorer les multiples expressions et croisements possibles.

 

A l’automne 2016 vous avez célébré Paris avec la proposition d’Isabelle Cornaro pour le 18e Prix Fondation d’entreprise Ricard attribué à Clément Cogitore, de même que vous avez renforcé votre engagement historique auprès de la Fiac.

Je souhaitais convoquer le regard d’une artiste pour le commissariat de cette édition. Nous suivons le travail d’Isabelle Cornaro, lauréate du Prix en 2010, depuis des années, et savons qu’elle porte un regard attentif sur le travail des nouvelles générations. Elle a mis en scène son choix libre de huit artistes, réunis sous le titre “Paris”. Les nombreux visiteurs étrangers de la Fiac ont pu ainsi découvrir une partie de cette scène française, dont on parle de plus en plus hors de l’Hexagone. Cette année, en collaboration avec la Fiac, nous avons innové en demandant à quatre curateurs amis de la Fondation d’être les parrains de quatre curateurs étrangers et de proposer des visites spécifiques communes. En outre, à “Paris Internationale”, jeune foire extrêmement dynamique, nouvellement installée à Paris, nous avons proposé un programme de rencontres – dans l’esprit de celles que nous menons à la Fondation –, sur l’art, les lieux associatifs... avec des personnalités de la scène française mais aussi étrangère.

 

À VOIR
“The Ballad”,
exposition personnelle de l’artiste Caroline Mesquita,
commissaire : Martha Kirszenbaum,
du 24 janvier au 11 mars 2017,
Fondation d’entreprise Ricard,
2, rue Boissy d'Anglas, 75008 Paris, entrée libre.

www.fondation-entreprise-ricard.com

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