J.M. Weston marque le pas
L'Officiel Art

J.M. Weston marque le pas

Hier était présenté au Grand Palais “Défilé pour 27 chaussures”, une performance conçue par Olivier Saillard – directeur artistique, Image et Culture de J.M. Weston – et Mathilde Monnier, dans le cadre des collections de mode masculine. Avant de retrouver prochainement sur lofficiel.com une interview vidéo d’Olivier Saillard, travelling arrière sur la rencontre en 2013, à l'occasion de sa deuxième performance avec Tilda Swinton, de celui qui était alors directeur du Palais Galliera-musée de la Mode.
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En novembre 2013, Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera, présentait Eternity Dress à l’Ecole des Beaux-Arts, sa deuxième performance mettant en scène Tilda Swinton. Rencontre avec un homme libéré de toute entrave à la réflexion, un homme concentré sur son travail, tout à la fois grave et spirituel, conscient de ses peurs mais prêt à les pourfendre, sans la moindre esquive.

 

Olivier Saillard accueille le visiteur dans son bureau mansardé du Palais Galliera. Le visage dit son âge, mais également celui d’un jeune homme, studieux. Dans un éclat de rire immédiatement communicatif, il indique que le jour de l’inauguration du Palais Galliera, il a perdu une couronne... dentaire. S’en est suivie une rage de dents apaisée à la morphine, d’où un beau voyage immobile, assorti toutefois d’effets indésirables, dont “d’insoutenables nausées”. Perdre sa couronne le jour du sacre officiel, s’amuse-t-on à souligner, drôle d’affaire ! L’ironie en manière de masque de la gravité, voilà une parcelle de Saillard. L’homme a toujours cheminé hors-piste. Au lointain du circuit classique des conservateurs de musées. Une enfance dans le Doubs, émaillée d’une multitude de livres comme rempart à l’ennui. Au sein d’une famille nombreuse, chercher-trouver sa place. Apprendre, oser et imposer son “je”. Très tôt une idée fixe, le vêtement. Le dessiner, l’écrire dans Le Grand Couturier, journal d’Olivier. Un diplôme d’histoire de l’art, l’impulsion et le patronage de Nadine Gasc, historienne de la mode et grande figure parisienne, suivie d’une mise sur orbite par Bernard Blistène, et le voici à 27 ans – fort d’un savoir patrimonial –, placé à la tête du Musée de la Mode de Marseille. Saillard peut alors rendre publique sa sensibilité si pleinement singulière. Ses expositions ont fait date, telles “L’envers” ou “L’imprimé Mondrian”. En 2002, retour à Paris, où il est appelé à établir la programmation du Musée des Arts décoratifs, puis à diriger le Palais Galliera. Destiné à être inauguré... trois ans plus tard seulement. De quoi ouvrir grand les vannes de l’anxiété galopante mais fertile de cette tête chercheuse, rarement au repos. Identifier et tenter des solutions, tel l’artiste face à la toile blanche. Nés d’une dépression à plein régime, voici donc les Poèmes-paniques. Nourris de citations relatives au vêtement, glanées dans les journaux, rayon faits divers, et chez les écrivains, puis tracés sur de simples Post-it. Saccades frappantes, tels des haïkus, ou encore des lignes-forces de René Char : “Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience.” Son travail d’écriture poétique lui fait remporter une résidence de six mois à la Villa Kujoyama, au Japon, l’équivalent de la Villa Médicis. L’acquisition d’une légitimité supplémentaire l’incite à réfléchir à de nouvelles inventions, au-delà de la zone (re)connue. Elargir son champ de batailles, là est née l’idée de performance, expérimentée à de nombreuses reprises, notamment avec Violeta Sanchez, ex-mannequin et figure récurrente d’Helmut Newton.

“Le grand barnum de la beauté de certaines femmes ne m’intéresse pas.” OS

Cette saison, et pour la deuxième année consécutive, le Festival d’automne lui offre une tribune. Il a de nouveau élu Tilda Swinton, rencontrée il y a deux ans par le biais de la photographe Katerina Jebb. Swinton a immédiatement accepté. Pourquoi elle ? “Car elle est présente-absente, fille ou garçon, selon. Beige, même, comme la pierre de Galliera. Elle peut paraître vingt ans comme quatre-vingts ans. Elle est un socle, un présentoir.” Elément invisible donc, bien qu’essentiel. Envisagerait-il la confrontation entre le vêtement et une personne au physique très puissant, percutant, dans sa beauté frontale ou son étrangeté ? “J’avais songé à Rossy de Palma. Mais cela ne fonctionnerait pas, car la dimension burlesque surgirait et prendrait le pas.” Quelles autres figures féminines occupent son panthéon créatif ? “Claudia Triozzi. Une chorégraphe pour chorégraphe.” Un travail d’accès difficile, à mi-chemin entre danse, musique, poésie, comme l’avait montré sa performance à la Fondation Cartier. Et dans son univers esthétique ? “J’aime avant tout Anna Magnani, une vraie femme qui vous renverse et vous trouble. Maria Casarès aussi. Le grand barnum de la beauté de certaines femmes ne m’intéresse pas.”

Dans la précédente performance, The Impossible Wardrobe, il s’agissait pour Tilda Swinton gantée et vêtue d’une blouse blanche, de porter à bout de bras des vêtements exhumés des archives du Palais Galliera. A présent, Eternity Dress nous conduit à la source, vers la préhistoire du vêtement, puisque le thème en est la genèse d’une robe. Dessinée par Saillard, et confectionnée tout au long de la performance. “Après avoir présenté des pans d’histoire entre les mains de Tilda Swinton, nous mettons en évidence le patrimoine gestuel, en nous interrogeant sur la nature des gestes les plus archaïques. Autant d’éléments que l’on ne pourra jamais conserver dans les musées.” Montrer l’intangible, la mémoire, travailler sur le processus du ‘“faire”, dans ce qui pourrait être l’écomusée de la mode. Olivier Saillard avait une approche précise du déroulé que Tilda Swinton a enrichie, en participant à l’élaboration de la performance. “Elle donne des idées et offre beaucoup d’elle-même”, précise-t-il. Analyser les gestes liminaires et les mettre en scène : prendre une règle pour poser des volumes sur le papier, dérouler un mètre pour relever les mesures... cette exégèse a été révélée en duo. Pour The Impossible Wardrobe, tous deux avaient déjà expérimenté l’idée du geste, afin d’identifier la manière de tenir les vêtements.


Un long cheminement que l’on retrouve dans Eternity Dress, où s’est déroulé le même processus d’apprentissage. “Je sais coudre, dit Saillard, mais je ne savais pas couper, ni modéliser, aussi je voulais voir et expérimenter toute la mécanique.” Cette odyssée technique a été favorisée par la Maison Chloé dont le président, Geoffroy de la Bourdonnaye, avait manifesté son intérêt pour le travail développé par Saillard. Ainsi, outre le financement de la performance, la maison a mis à disposition des ateliers, des modélistes, des patronniers et un studio de répétition. Ce qui a offert toute latitude au changement de partition, au feuilletage au gré des chapitres. “Je ne suis pas figé sur des idées indéboulonnables, indique Saillard, faire des tentatives, mettre en dramaturgie et observer le résultat, voilà ce qui m’intéresse.” Ainsi, au moment de notre rencontre, à quelques semaines de la performance, il s’accorde le plein droit au repentir. Pour présenter, en finale, une seule robe, il déploie vingt phases de robes : “le dispositif est peut-être un peu trop lourd, on doit se délester de certaines étapes, et probablement supprimer la moitié de la performance pour s’éterniser un peu ailleurs, ne retenir que ce que l’on fait concrètement afin d’expliquer la mémoire du geste. C’est un peu une conférence cette performance”, un work in progress de 45 min, destiné à percer à jour la trame du tissu. Pour parvenir à la robe bleu marine à dos cuillère, sobre et sophistiquée, issue du travail accompli en temps réel, Tilda Swinton, en adoptant une gestuelle spécifique, évolue comme si elle défilait chez Yohji Yamamoto, chez Chanel, chez Balenciaga, ou chez Margiela. Et la démonstration est convaincante car il s’agit que Swinton ôte une hauteur de talon, adopte un geste différent, et la robe devient celle de couturiers du passé ou de créateurs d’avenir. La production de mémoires gestuelles dissemblables réinvente une robe qui appartient à tous ces concepteurs, une robe universelle.

“Il faut restituer de la tendresse à ce rapport au faire soi-même, et à l’usage que l’on a de ses propres vêtements.” OS

Saillard est présent sur scène, et souvent, auprès de Tilda Swinton. Ils habitent l’espace, en une chorégraphie, un bougé à la fois naturel, spontané et maîtrisé. Ainsi, cette séquence où tous deux découpent la robe au sol, “tels des raboteurs de parquets”, indique Saillard. “On confectionne une robe mais, ce faisant, Tilda Swinton et moi devons pouvoir nous parler librement, comme lors d’une séance de travail en atelier.” Il en résulte des instants magnifiés, comme ces moments où Tilda Swinton prend la parole pour scander les différentes étapes préparatoires (tour de tête, tour de taille, ligne de saignée...), auxquelles Olivier Saillard répond en livrant les mensurations. De ce vocabulaire propre aux ateliers de couture, l’oreille tend à ne retenir que la poésie : voile de nudité (longue tunique de tissu fin porté à même la peau pour les prises de mensurations), toile de corps (qui permet de conserver un double des mensurations pour le sur-mesure)... Assez troublant dans la trame narrative de cette pièce, comme la réinvention d’un genre littéraire. Ce serait alors une nouvelle : récit bref, dense et précis. Un condensé de cérémonie archaïque très ritualisée.

Prendre la roulette à patron, saisir les ciseaux, coudre sur le modèle... autant de gestes beaux et sensés, mais dont le caractère rationnel se dissipe tout au long de la performance, comme l’imperturbable surface de l’eau peut s’émouvoir au contact du souffle. Outre le fait de magnifier le savoir-faire, Eternity Dress est une analyse du temps du “faire”. Car, indique Saillard, “il faut restituer de la tendresse à ce rapport au faire soi-même, et à l’usage que l’on a de ses propres vêtements.” C’est cette tendresse-là accordée à la réalisation du vêtement que la pratique des défilés, de plus en plus brefs, a banalisée. “La durée des défilés s’est étiolée : deux heures dans les années 1950, quarante minutes dans les années 1960, vingt minutes dans les années 1980 et sept minutes aujourd’hui”, précise Saillard. Sept minutes pour présenter quatre-vingts robes, contre quarante-cinq minutes pour mettre en scène une seule robe. “Moi, je montre ce pour quoi j’aime la mode”. Une proximité fort éloignée de la surproduction et de la sur-acquisition. “Les gens qui ont un dressing surpeuplé, je trouve cela suspect. Il y a suffisamment de manières d’avoir de la fantaisie.” Lui, en archéologue du vêtement, apprécierait de voir porter des habits raccommodés qui, comme un homme, une femme, dévoileraient les signes du temps. Posséder très peu de vêtements et s’habiller autour d’une forme, arborer le même vêtement décliné, devenir une sorte de pictogramme, sans être la caricature de soi-même. Tel est le souhait d’Olivier Saillard, mis en application par Tilda Swinton qui déclarait qu’elle pourrait parfaitement décider de porter la robe d’Eternity Dress durant une année à toutes les représentations officielles, comme pour maintenir l’espace-temps de la performance. Et Saillard de lui proposer de créer des sortes d’aiguilles-bijoux dont elle pourrait orner le vêtement à sa guise.
 

Cette approche très distanciée de la mode, c’est la signature Saillard. Une entière lucidité sur le grand mercato, et les mots pour le dire. “Je ne veux pas que l’on me raconte des mensonges.” Et de citer l’une de ses phrases favorites de Godard : “il y a trop d’artistes, pas assez d’art”. Ses “artistes” à lui, ils sont une courte poignée. Ce sont ceux qui ne travaillent pas pour la mode, mais pour eux, Alaia et Rei Kawabuko en pole position. Mais également Junya Watanabe, Nicolas Ghesquière et Martin Margiela. Concentrés sur une sobriété théâtrale, développant un vrai point de vue, loin de l’argument économique enseigné aujourd’hui. Le reste, c’est “la course aux tendances, l’industrie du sédiment.” Mais le temps de l’accalmie est venu, loin de la profusion. Dans la mode, “comme en littérature d’ailleurs”, indique-t-il. Saillard est un pisteur, un éclaireur. Qui sait lire dans le magma d’une multitude d’empreintes, ou au contraire définir à partir de poussières d’indices.

“La mode, la cadence hystérique des collections, la nudité, les fashion weeks sont tellement omniprésentes qu’il m’importait de retrouver le temps.” OS

Lui qui a déclaré “Si je faisais un parfum, j’y mettrais de la naphtaline”, quel rapport entretient-il avec le passé, ce qui n’est plus ? “J’ai été long à pouvoir le dire, mais je déteste le temps présent. Les stakhanovistes du maintenant et Internet qui nous a précipités dans une fausse valeur. Il est curieux, par exemple, d’observer que tous les appareils photo ou les téléphones portables proposent des applications sépia. Voilà ce qu’est le temps présent, ça ne fonctionne pas, c’est une espèce de tyrannie où chacun court après des notions liées au passé. Ce qui est moderne aujourd’hui, n’est vraiment pas d’aujourd’hui”, insiste-t-il. “La mode, la cadence hystérique des collections, la nudité, les fashion weeks sont tellement omniprésentes qu’il m’importait de retrouver le temps.” Le temps et sa lenteur concentrée, le temps nécessaire à la réalisation d’un vêtement. Olivier Saillard a chargé son assistant de chiffrer l’hystérie : entre Londres, Paris, Milan, New York, la dernière saison a comptabilisé 367 défilés et 13 840 silhouettes. La prochaine mission s’intéressera au nombre de vêtements. “Je pense que cela raconte quelque chose. Moi, dans ma vie, j’ai fait une seule robe, contrairement à Karl Lagerfeld qui en a fait trois millions et demi, sourit-il. Elle m’a demandé beaucoup de temps, mais je l’ai dessinée et conçue pour qu’elle ne soit pas conçue. Pour qu’elle puisse appartenir aussi bien à Balenciaga, Chanel, Yohji Yamamoto qu’à Martin Margiela.” Métaphore de la robe couleur du temps, allégorie de l’ombre. Ce n’est pas la robe d’Olivier Saillard, mais celle des autres, celle de l’idée de la couture et de la création en général. Olivier Saillard, en montrant la naissance d’une robe évoque l’exact opposé, le “trop de robes”. C’est aussi cela le thème d’Eternity Dress. “Plus je vois de robes, et c’est mon quasi-quotidien depuis vingt ans, plus je suis tenté de dire que depuis les années 1914, soit un siècle, ce sont les mêmes. Il n’y a pas de renouvellement. Des périodes différentes, certes, mais une forme de constance. A distance, on s’apercevra que le XXe siècle n’est pas celui que l’on a décrit, il est celui d’une certaine forme de permanence.” Une sorte d’histoire circulaire, donc entêtante, une relation consanguine.

La pléthore de collections qui impose un devoir de création aux couturiers les contraint à réassortir leurs idées, “en allant puiser dans le vintage”, précise Saillard. “Je pense que nous sommes arrivés aux extrémités de ce système, et ce magma est en phase de sédimentation. A force de travailler sur le vintage des autres ou d’eux-mêmes, ils sont en train de construire leur propre négatif.” Et, bien que le schéma économique ne le permette pas, Olivier Saillard aimerait entendre la voix d’un créateur qui dirait “je crée dix robes, et dans deux ans, j’en présenterai dix autres. Le récit de la mode se réinventera par le récit du vêtement.” On quitte la multitude pour l’unicité. Se retrouver face au besoin, à l’essentiel : se vêtir. D’où le vêtement un, qui peut devenir multiple s’il est décliné, et peut accompagner le long d’une vie. Lui, aurait pu écrire le livre de l’intranquillité. “Récemment, je dînais avec des amis et l’un d’eux me faisait remarquer que j’étais maussade, tout le temps. Ce à quoi j’ai répondu que, lorsque je suis seul, je broie du noir. Depuis quand ? me demande-t-il. Depuis 46 ans.” L’humour version dérision salvatrice n’est jamais loin du noir profond. “Je suis sombre, sauf quand je suis avec des amis. Là, je fanfaronne, je parle beaucoup, je ris, je bois trop de whisky. J’ai deux remèdes : nager dans la mer et boire du whisky.”

La psychanalyse qu’il a suivie lui a-t-elle ouvert des horizons ? “Je ne sais pas. Cela m’a permis de gagner de l’assurance. Je pense que cela m’a sauvé d’une trop grande noirceur. Mais j’ai un peu le sentiment que le prochain projet est le dernier. D’ailleurs, exceptions faites de mon séjour à Marseille et de mes six mois de résidence, j’ai gardé la même psychanalyste pendant vingt ans.” Pourquoi une femme ? “Car ce que les hommes se disent plus volontiers entre eux, je ne peux pas le dire. J’ai grandi entouré de quatre sœurs, j’aime la bienveillance des femmes, même si parfois je me trompe. Je me sens mieux dans cette altérité, et peut-être dans cette sensibilité. Et puis, en rentrant du Japon, j’ai arrêté.” Le travail artistique est-il une thérapie ? “Non, il peut parfois même précipiter une chute. Mais un moment donné je n’arrivais plus à me rendre aux séances. J’ai décidé d’arrêter, sans lui dire. Donc ce n’est pas tout à fait terminé, il demeure une porte entrouverte...” Aux dessins que, jeune homme, Olivier Saillard avait envoyé à plusieurs grandes maisons, seul Christian Lacroix avait répondu : “N’ayez pas peur, ce qui doit arriver arrivera”. Qu’est-il vraiment arrivé ? “Sans prétention aucune, je pense que j’ai inventé mon quotidien. Je pense avoir bien fait mon travail dans le cadre des expositions. J’ai considéré que l’écriture jointe au vêtement alimentait une pensée. Et en inventant ce travail d’écriture poétique, et ces performances, j’ai inventé ma résidence secondaire.” Conscient de la nécessité de maîtriser son savoir en posant les frontières de son propre territoire d’opération.

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