Art

Fondation nationale des Arts graphiques et plastiques

by Dominique de La Tour
12.01.2017
Peu connue du grand public, la Fondation nationale des Arts graphiques et plastiques (FNAGP), créée en 1976, n’en a pas moins été précurseur. Initiative originale dans le bouillonnement de l’ère Malraux, elle regroupe entre Paris et Nogent-sur-Marne ateliers d’artistes, espaces d’expositions, parc protégé, salons de réception et... maison de retraite. Cet inventaire, digne de celui d’un notaire, a son fil d’Ariane : aider les artistes tout au long de leur carrière, prolongeant même leur œuvre au cas où ils souhaiteraient lui confier leur héritage et survivre dans la génération montante. Energique et piquante, sa toute nouvelle directrice, Laurence Maynier, a reçu L’Officiel Art dans son QG parisien du 11, rue Berryer.

Propos recueillis par Dominique de La Tour
Portrait par Giasco Bertoli

L’OFFICIEL ART : La FNAGP loge dans un splendide hôtel particulier en vue, au cœur du VIIIe arrondissement ; cependant, la première caractéristique de cette fondation n’est-elle pas le manque de notoriété ?

LAURENCE MAYNIER : Je ne parlerai pas de manque de notoriété mais de faible visibilité, eu égard à la multiplicité de ses missions et de ses actions... Au mieux, certains artistes connaissent la Maison d’Art Bernard Anthonioz ou bien les ateliers de Nogent-sur-Marne, ou encore les aides à la production, mais la plupart ignore l’existence du reste de ses activités et le lien qu’elles ont entre elles. Cette discrétion assumée est aujourd’hui source de confusion et un frein à son développement. Tout commence en 1922, lorsque la Baronne Adèle Hannah Charlotte, veuve de Salomon de Rothschild, lègue à l’Etat l’hôtel particulier où nous nous trouvons, avec les collections qu’il abrite alors, sous condition qu’il serve la cause des artistes. Vingt-deux ans plus tard, deux sœurs sans descendance, Madeleine Smith-Champion et Jeanne Smith confient, elles aussi à l’Etat, leur immense propriété située à Nogent, avec la même clause : qu’elle soit mise au service de l’art. Partant de cet objectif commun, Bernard Anthonioz, éminence grise de Malraux et grand acteur de la politique culturelle, décide la création d’une fondation à but non lucratif, reconnue d’utilité publique, avec en dotation ces deux legs et la mission d’appliquer les termes des deux testaments. En 1976, la démarche était particulièrement novatrice et inédite ! L’Etat acceptait de se départir de ses biens au profit d’une fondation de droit privé qui en assure la gestion...

OA19_169-1.jpg

Quels moyens réunit la FNAGP ?

Mentionnons tout d’abord près d’une centaine d’ateliers d’artistes, à Nogent-sur-Marne et à Paris, qui sont loués à des plasticiens à un prix très préférentiel, et nous sommes alors dans l’approche sociale de nos missions en permettant aux artistes d’y trouver les conditions de leur travail. La question de la rotation des ateliers se pose aujourd’hui pour faire face à l’afflux des attentes que relève l’ensemble des bailleurs d’ateliers d’artistes ; il s’agit pour nous de trouver la formule la plus adaptée pour répondre aux aspirations des créateurs, en respectant l’objet social de notre Fondation. La FNAGP dispose également d’un espace d’exposition à Nogent, la Maison d’Art Bernard Anthonioz (MABA), un centre d’art créé en 2006 dans l’un des deux bâtiments XVIIIe de la propriété, où sont organisées des expositions, dans les domaines de la photographie et de l’image animée, du graphisme et de l’art contemporain, en dialogue avec les thèmes identitaires et patrimoniaux de la Fondation et dans une dimension souvent expérimentale. La MABA y développe une offre de médiation particulièrement importante. L’autre maison, mitoyenne, accueille la Maison nationale des Artistes (MNA), une maison de retraite qui leur est dédiée, et nous retrouvons là l’autre pan de notre dimension sociale. Dans la lignée de l’hôpital militaire que les sœurs Smith-Champion y avaient bénévolement aménagé en 1914-18, la MNA est souvent la dernière étape de la vie des pensionnaires et nous la voulons harmonieuse et sensible – “un lieu où souffle l’esprit”. A leur attention, nous développons beaucoup d’activités ayant trait à l’art et à l’art thérapie, avec une académie de peinture au sein de l’établissement, des conférences, projections, concerts, lectures et des expositions régulières de leurs créations. Enfin, nous disposons d’un important patrimoine immobilier, dont les revenus locatifs permettent de déployer un vrai soutien financier aux créateurs et de mener à bien toutes nos missions.

“Une fondation ? Quel levier plus efficace pour valoriser un legs ?” Laurence Maynier

En d’autres termes, vous travaillez à être le plus efficace possible, allant jusqu’à transformer un immeuble de logement en immeuble de rapport...

Effectivement. Nous avons, par exemple, hérité il y a quelques décennies d’un hôtel particulier à Passy ; plutôt qu’y loger des artistes, la FNAGP a estimé plus judicieux d’en faire un immeuble de rapport, dont les bénéfices alimentent notre capacité de financement. L’essentiel étant que cela soit, d’une manière ou d’une autre, utile aux artistes et à la création artistique. C’est également l’option retenue pour l’hôtel particulier Salomon de Rothschild, construit en 1873 : successivement exploités par la Bibliothèque d’art et d’archéologie Jacques Doucet, par le Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, ses salons sont ensuite devenus l’espace d’exposition du Centre national d’art contemporain, de l’Hôtel des Arts, puis du Centre national de la Photographie avant l’ouverture du Jeu de Paume, en 2004. Outre la location de bureaux à l’ADAGP, à la Maison des artistes et à des associations culturelles, la FNAGP a fait le choix de confier l’exploitation de ses magnifiques salons à un spécialiste de l’événementiel de prestige, Viparis. C’est ce qui permet, depuis 2011, de réserver aux artistes un mécénat important pour la production d’œuvres d’art.

 

Dotation, hébergement, expositions, retraite : vous accompagnez les artistes tout au long de leur existence...

En effet, c’est je crois ce qui caractérise le mieux l’engagement de la FNAGP. Nous avons de plus un étonnant patrimoine : un remarquable cabinet de curiosités dans l’hôtel Salomon de Rothschild, une collection d’art comportant 1 600 peintures, dont des tableaux de Jean-Jacques Henner et de son élève Madeleine Smith-Champion, l’une de nos généreuses donatrices, à laquelle s’ajoutent des fonds de photos, gravures, pastels, mobiliers, objets décoratifs, ouvrages… provenant des legs et des résidents de la maison de retraite. Nous ne sommes pas un musée et n’avons pas sa vocation, mais je souhaiterais pour autant que le cabinet de curiosités puis, demain, la rotonde Balzac puissent être visités, de manière ponctuelle. Il est nécessaire aussi que nos collections fassent l’objet, au-delà de leur inventaire, d’une base de données qui en autorise l’accès et qui intéresserait conservateurs et commissaires d’exposition. Le centre d’art à Nogent, inscrit dans le réseau Tram Ile-de-France, doit encore davantage affirmer sa programmation autour de temps forts sur le graphisme – dont nous sommes l’un des rares lieux de diffusion régulière, la photo et l’art contemporain, dans une plus large inscription territoriale et en lien avec les événements artistiques importants. Ce sera le cas, dès cet automne, autour de Paris Photo avec une exposition consacrée à Denis Roche, ou encore en avril 2017 avec le Mois de la Photo Grand Paris, dans le cadre duquel la MABA tiendra sa place !

OA19_171-2.jpg
Patrick Bernier & Olive Martin, Je suis du bord / I Belong to the Ship, 2016, installation vidéo multi-écrans, couleur, son. Durée totale : 65 min. coproduite par le Jeu de Paume, Paris, la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques, le CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux.
OA19_171-1.jpg
Denis Roche, 27 mars 1981. Denderah, Egypte, exposition “aller et retour dans la chambre blanche, Denis roche”, MABA, novembre 2016
OA19_173-1.jpg
Jean-Pascal Flavien, Breathing house, 2012, au centre d'art du Parc Saint Léger, installation soutenue par la commission mécénat de la FNAGP en 2014
OA19_171-3.jpg
Grégoire Korganow, Ma mère, Un temps de rêve, 2016, exposition à la MNA, septembre 2016

Vos précédentes fonctions à la direction culturelle de la Manufacture de Sèvres vous ont rendue réceptive à l’univers des fondations...

J’ai très tôt engagé des partenariats pour cette institution avec des fondations importantes. La Manufacture est une institution atypique, puisqu’unissant, depuis son origine au XVIIIe siècle, à la fois production, conservation et commerce. Aujourd’hui encore, sa latitude de fonctionnement est toujours conditionnée par sa capacité à vendre les pièces qu’elle produit. C’est pourquoi un rapprochement stratégique avec des fondations privées s’est imposé. Il m’a fallu convaincre la Fondation Bettencourt Schueller, si investie dans le champ des métiers d’art d’exception et de leur transmission, que ce n’était ni dévoyer leurs moyens, ni se substituer à l’Etat que d’accompagner la Manufacture de Sèvres, dans sa capacité à incarner une certaine image de marque de l’art de vivre en France et le lieu d’expression d’artisans d’exception. Ce fut, je crois, le premier accord signé entre cette grande fondation et un établissement public, dont elle est même devenue le mécène principal. Nous avons conclu un accord comparable avec la Fondation Hermès, dès sa création, sur l’axe de la médiation des métiers d’art en direction des scolaires… Le rôle que peuvent tenir les fondations dans le monde de l’art dépasse ce que l’on imagine. Aussi, être aujourd’hui à la direction de l’une d’elles, est une incroyable opportunité. Une fondation, par ses statuts, est un levier souple et efficace pour mener à bien un projet culturel et je veux m’employer à le démontrer. Notre second objectif nourrit le premier : nous voulons susciter de nouveaux legs, étant armés pour en recevoir à l’infini... Aux donateurs potentiels, nous voulons donner des gages de transparence, de bonne gestion et d’engagement, et manifester notre respect minutieux des codicilles.

 

Vous reprenez le flambeau, mais vous arrivez également avec des objectifs...

Ma prise de fonction correspond à la nomination d’un nouveau président, Guillaume Cerutti, expert et acteur incontournable de l’art, qui a été nommé à l’un des postes-clefs de la maison de ventes Christie’s, à Londres. Il succède à Eric de Rothschild qui aura indéniablement marqué la Fondation de son élégante personnalité et de son engagement personnel en faveur des arts. Nous avons le souhait et l’ambition, ensemble, d’amplifier la visibilité de la Fondation, non qu’il s’agisse de communiquer pour communiquer, mais pour que nos modalités d’intervention soient mieux connues des artistes à Paris, comme en région. Nous maintenons l’ensemble des initiatives de grande qualité portées par mon prédécesseur, Gérard Alaux, et ouvrons de nouvelles pistes comme le partenariat de deux années que nous allons conclure avec une école d’art – en l’occurrence l’Ecole nationale supérieure de la photographie d’Arles –, dans une démarche confortée d’accompagnement des artistes à des moments stratégiques de leur carrière. Nous allons ainsi accompagner un doctorant jusqu’à sa thèse, un photographe récemment diplômé lors d’une résidence à Nogent et un jeune commissaire chargé de concevoir une exposition photographique. La dimension patrimoniale est également importante, qu’il s’agisse des bâtiments, des collections et du parc de Nogent-sur-Marne (10 hectares) : un exemple de biodiversité particulièrement bien conservé depuis un siècle que nous avons à cœur de requalifier et de valoriser, avec des rendez-vous ponctuels, comme les projections cinématographiques en plein air et des visites thématiques.

Beaucoup de jeunes artistes talentueux mais de nature réservée n’osent pas accomplir la démarche de candidature, tant ils ont le sentiment que ce sont toujours les mêmes qui sont choisis.

Nous en sommes conscients. Cependant et de manière objective, ce n’est pas le cas. Il suffit pour cela de se référer à la liste des 200 artistes qui ont bénéficié d’une aide de la commission mécénat ces cinq dernières années – elle comprend de très jeunes artistes pour lesquels le soutien a été déterminant dans l’affirmation de leur démarche, comme de bien plus connus ; celle de près de 400 artistes dont les créations ont été présentées dans 50 expositions à la MABA ; celle, encore, de la centaine de plasticiens qui bénéficie actuellement d’ateliers… Chaque fois, ce sont des commissions qui sont chargées de sélectionner les projets, les personnalités, en concertation avec les services de l’Etat, dont notre action est complémentaire. Les critères de sélection sont connus et les membres des jurys s’y consacrent avec énergie et compétence. Nous sommes sensibles à la qualité et à l’intérêt de la proposition bien entendu, mais aussi à ce qui permettra à un artiste une forme d’accélération ou de déclenchement dans son travail et sa carrière professionnelle.

L’expérimentation, la recherche, les travaux au long cours, ceux qui comportent des risques ou qui demandent du temps… sont les maîtres mots de la Fondation dans ses engagements ?

Oui, en particulier dans sa programmation d’expositions, mais j’ajouterai aussi, son approche singulière et vivante du patrimoine. La FNAGP travaille, depuis quarante ans, aux côtés des artistes et à leur service. Nos partenariats avec le Jeu de Paume autour du programme annuel “Satellite” confié à de jeunes commissaires d’exposition, ou encore avec le Credac à Ivry-sur-Seine pour disposer d’un espace dédié à la projection de films et vidéos d’artistes, en sont de premières illustrations. C’est toujours dans cet esprit que la Fondation s’est associée l’an dernier au programme de recherche de la Villa Vassilieff. Ce projet expérimental rejoint le travail entamé depuis plusieurs années à la MABA, où des créateurs ont porté leur regard singulier sur les archives de la Fondation, composées du fonds Smith-Champion et des archives des artistes décédés à la Maison nationale des Artistes et conservées dans la Bibliothèque Smith-Lesouëf. Cette Bibliothèque, bâtie en 1913 par les sœurs Smith-Champion pour accueillir la collection léguée par leur oncle bibliophile, Auguste Lesouëf, est le reflet de la vie d’une famille de la bourgeoisie de lettres de la fin du XIXe siècle. Elle comptait, à l’époque, 18 000 ouvrages qui ont été légués à la Bibliothèque nationale. Ce bâtiment sera rénové d’ici l’année prochaine et de nouveau ouvert au public, avec une programmation d’expositions et de rencontres qui permettra d’élargir le champ des problématiques à l’écrit, aux livres, aux archives, aux manuscrits, à la mémoire... dans une proximité plus immédiate avec les Nogentais et en complémentarité avec les expositions du centre d’art et celles de la maison de retraite.

OA19_173-2.jpg
Bethan Hews, Zone, 2013, diffusé à Art Basel, à la Fondation Van Gogh à Arles et à la maba en 2015, film soutenu par la commission mécénat de la FNAGP
OA19_171-4.jpg
Patrick Bernier & Olive Martin, Je suis du bord / I Belong to the Ship, 2016, installation vidéo multi-écrans, couleur, son. Durée totale : 65 min. coproduite par le Jeu de Paume, Paris, la Fondation nationale des arts graphiques et plastiques, le CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux.
OA19_171-5.jpg
Denis Roche, 24 décembre 1984. Les Sables-d'Olonne, Atlantic Hôtel, chambre 301. Exposition “aller et retour dans la chambre blanche, Denis roche”, MABA, novembre 2016.

PATRIMOINE ET CURIOSITÉ...

L’Hôtel Salomon de Rothschild, au 11, rue Berryer, dispose de somptueux salons classés et d’un cabinet de curiosités, le dernier des demeures Rothschild, avec ses tentures rouges et ses vitraux allemands, ses armes, ses collections d’Asie, d’Islam... il forme un concentré de la demeure du vivant de la baronne. On peut retrouver les principaux chefs d’œuvres qui le composaient au musée du Louvre, à Cluny, à Sèvres ou encore à la BnF où ils sont en dépôt. Il abrite aussi la Rotonde Balzac, construite par la baronne pour se faire pardonner d’avoir démoli la maison où l’écrivain avait rendu l’âme. C’est enfin là que Paul Doumer fut grièvement blessé au pistolet, en 1932, alors qu’il inaugurait une exposition littéraire...

 

Un travail numérique à partir des archives permettra bientôt de découvrir sur le site internet de l’Institut national d’Histoire de l’Art, le cabinet de curiosités tel qu’il était en 1922. Et un ouvrage – attendu – va paraître aux Editions du Louvre sous la direction de Pauline Prévost-Marcilhacy, sur les exceptionnelles donations de la famille Rothschild ; le legs de la baronne y occupe une place de choix.

 

CONTACT
Fondation nationale des Arts graphiques et plastiques,
Hôtel Salomon de Rothschild, 11, rue Berryer, Paris 8,
T. 01 45 63 59 02, contact@fnagp.fr, www.fnagp.fr

 

À VOIR
“Aller et retour dans la chambre blanche, Denis Roche”,
jusqu’au 29 janvier 2017 : une exposition du photographe récemment disparu.
Maison d’Art Bernard Anthonioz, 16, rue Charles VII, Nogent-sur-Marne,
T. 01 48 71 90 07, maba.fnagp.fr

Partager l’article

Tags

Articles associés

Recommandé pour vous