Art

Fondation Calouste Gulbenkian

by William Massey
01.01.2017
Forte de ses soixante années d’existence, la Fondation Calouste Gulbenkian est une institution portugaise privée, créée en 1956 par volonté testamentaire de son fondateur dont elle porte le nom. Si son siège se situe à Lisbonne, la délégation française de la Fondation mène de multiples activités dans les domaines de l’éducation, de la science et des arts. Une pluralité de points de vue dont témoigne le Festival de l’incertitude qui débute cet automne. L’Officiel Art a rencontré son précédent directeur, João Caraça, avant la nomination de Miguel Magalhaes.

Propos recueillis par William Massey
Portrait par Giasco Bertoli

L’OFFICIEL ART : La Fondation Calouste Gulbenkian porte le nom de son créateur, un homme au parcours et à l’envergure internationale exceptionnels dans le domaine des affaires, mais aussi un collectionneur hors pair qui n’aura eu de cesse d’acquérir des œuvres au cours de sa vie. Comment la vision de Calouste Gulbenkian s’incarne t-elle dans la Fondation dont il a souhaité qu’elle voie le jour après sa mort ?

JOÃO CARAÇA : Notre fondateur était en effet un grand visionnaire. Né en 1869 à Istanbul dans une famille arménienne, il poursuivit des études d’ingénieur à Londres, au King’s College dont il sortit brillamment diplômé. Il comprit très tôt que le pétrole serait l’or noir du XXe siècle et, au gré de nombreux voyages dans l’Empire ottoman d’alors et au Moyen Orient, il tissa un solide réseau auprès des décideurs politiques et commerciaux du monde du pétrole. Grâce à ses talents de négociateur, à sa finesse et à sa diplomatie, il prit part activement à l’organisation de l’exploitation des réserves des champs irakiens aux côtés des grandes puissances : la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, puis les Etats-Unis. A mesure que ses affaires florissaient, il commença à constituer une collection d’art qui comprenait aussi bien des pièces provenant de l’Orient que de l’Occident. De par sa propre histoire, il établissait un pont entre les deux mondes, ce que sa collection reflète de façon très cohérente et harmonieuse. Aujourd’hui, on se rend très bien compte de cela lorsque l’on visite le musée Gulbenkian de Lisbonne. Calouste Gulbenkian n’était pas très expansif. Il n’aimait guère la publicité, mais il avait prévu que toute sa fortune soit léguée à la Fondation après sa mort, survenue en 1955, et qu’elle œuvre pour le bien-être de la société via des actions charitables, artistiques, éducatives et scientifiques. Les écrits de Calouste Gulbenkian témoignent de la dimension philanthropique et universelle qu’il souhaitait donner à la Fondation, avec comme objectif principal d’exposer sa collection d’art tout entière, et d’éviter sa dispersion à tout prix. Il allait jusqu’à dire que ses œuvres étaient comme ses filles !

L’histoire personnelle de Calouste Gulbenkian qui vécut tour à tour à Londres, Paris et Lisbonne a dessiné une géographie atypique pour la Fondation, dont le siège se situe à Lisbonne et qui déploie deux délégations, à Londres et à Paris. Dans ce panorama, quel est le rôle de chacun des lieux de la Fondation ?

Tout d’abord, le siège de la Fondation se situe à Lisbonne car Calouste Gulbenkian y a passé les treize dernières années de sa vie. Il a notamment souhaité la construction du Musée Gulbenkian – achevée en 1969 – qui accueille plus de 6 000 pièces, de l’Antiquité jusqu’au milieu du XXe siècle. Pour des raisons historiques, nous bénéficions également d’implantations à Paris et à Londres, Calouste Gulbenkian disposant de résidences dans ces deux villes. Outre la conservation et la monstration de la collection, les objectifs de la Fondation sont très larges. Dans son testament, notre fondateur lui assignait des finalités éducatives, scientifiques, humanitaires et artistiques.

Aujourd’hui le conseil d’administration est le gardien des volontés de Calouste Gulbenkian : il doit gérer le capital de la Fondation et honorer la mémoire du fondateur. Comme la Fondation est perpétuelle, Calouste Gulbenkian a choisi de laisser une certaine liberté à cet organe pour que les mécanismes qui régissent la Fondation puissent évoluer avec le temps. L’entrée au conseil d’administration répond à un système de cooptation, qui fonctionne très bien car il garantit une vraie indépendance vis-à-vis des pouvoirs extérieurs. Les ressources de la Fondation n’étant pas infinies et son activité devant s’adapter à la société qui l’entoure, nous nous interrogeons constamment sur la façon de répondre le plus fidèlement possible à la volonté de notre fondateur. Nos implantations à Paris et à Londres se concentrent donc sur certaines missions. Londres possède un dessein purement philanthropique, accordant des subventions à des projets artistiques et culturels au Royaume-Uni et en Irlande, notamment à destination des personnes âgées. A Paris, la délégation fonctionne comme une fondation au sens “américain” du terme, avec une véritable dimension opérationnelle. Etablie depuis 1965, la délégation a constitué une bibliothèque lusophone de grande envergure, si bien qu’elle est aujourd’hui la plus grande bibliothèque lusophone hors Portugal et Brésil. Elle est devenue une référence. Nous l’enrichissons constamment via l’acquisition de livres et de fonds bibliographiques, et nous avons entamé un grand projet de numérisaton de celle-ci. Cela donne un vrai caractère à la délégation. Lorsque la délégation a ouvert, elle occupait l’ancienne résidence de Calouste Gulbenkian, avenue d’Iéna. Mais à l’occasion du déménagement vers notre emplacement actuel boulevard de la Tour-Maubourg, il y a quelques années, nous avons procédé à une réorganisation des lieux en fonction de nos différentes activités : expositions au premier étage (200 mètres carrés), bibliothèque au deuxième étage, salle polyvalente au troisième tandis que le quatrième étage accueille nos bureaux.

“Interroger le regard des artistes, convoquer la parole des penseurs.”

Comment établissez-vous le programme des expositions de la délégation de la Fondation à Paris ?

Nous travaillons avec des commissaires qui soumettent des projets d’expositions. Nous croyons aux rencontres et nous sommes attentifs à toujours “scanner l’horizon” pour rencontrer de nouveaux talents. La Fondation dispose également d’un conseil consultatif qui donne son appui quant à l’architecture de la programmation et émet des suggestions. Nous avons la capacité de réaliser trois expositions par an et nous essayons de créer une véritable valeur ajoutée parmi l’offre culturelle parisienne foisonnante en veillant à respecter notre identité propre. Ponctuellement, nous soutenons également des expositions hors de nos murs, comme cette année l’exposition au Grand Palais d’Amadeo de Souza-Cardoso (1887-1918), peintre avant-gardiste portugais majeur. Ou encore l’exposition “Les universalistes - 50 ans d’architecture portugaise” à la Cité de l’architecture et du patrimoine. C’est pour nous une façon de célébrer les 50 ans de la délégation parisienne en s’associant à des événements forts pour la vie culturelle portugaise à Paris.

Vos activités s’inscrivent dans une démarche quasi-scientifique de transmission et de documentation. Visites, conférences, débats et publications font partie intégrante de votre programmation et accompagnent chaque exposition.

En effet, nous essayons de publier le plus possible pour participer à la circulation des idées qui naissent ou transitent ici. Nos conférences s’adressent au grand public, non aux seuls spécialistes, et nous sommes convaincus que le débat a une fonction constructive.

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Totoya Hokkei (act. 1780-1850), "L’homme à la torche", Japon, Edo, XVIII-XIXe siècle, 20,5 x 18,1 cm, surimono, gravure sur papier.
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João Onofre, "Untitled" (Vulture in the studio), 2002, SD video, couleur, son, 9’36’’.
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Corita Kent, "A passion for the possible", 1969, sérigraphie sur papier, 30 x 58,5 cm.
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Douglas Gordon, "Star Trek, Predictable incident in unfamiliar surroundings", 1995, vidéo, couleur, non sonore, 23’. Collection 49 nord 6 est - FRAC Lorraine, Metz.
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Constant (1920-2005), "Maze of moving ladders", Amsterdam 1967, cuivre, plexiglas et bois, 77,4 x 96,5 x 76,8 cm, Collection Gemeentemuseum.

A l’automne 2016, votre programmation s’est articulée autour du Festival de l’Incertitude, quels ont été la genèse et les enjeux de cet événement ?

Le conseil de la Fondation est à l’origine du thème de l’incertitude, puis nous avons construit le programme conjointement avec Paulo Pires do Vale, commissaire qui avait conçu l’exposition “Pliure” l’année dernière. Nous sommes partis de l’idée que dans la société contemporaine, tout peut arriver. L’incertitude est génératrice d’opportunités, de futurs multiples, de changements. Nous célébrons cette année les 500 ans de la publication de L’Utopie de Thomas More, et la Fondation a vu dans cet anniversaire l’occasion de demander à des artistes et des penseurs d’interroger cette notion ainsi que les concepts de dystopie et d’uchronie. Un ensemble d’événements a été organisé : expositions, ateliers ouverts, conférences, performances, films, lieux de rencontre… La Fondation a présenté notamment la bibliothèque particulière de Fernando Pessoa, grand poète portugais du début du XXe siècle. Des centres de recherche universitaires ont été invités à y travailler.

 

Le choix de ce format, un festival, pour aborder les thèmes de l’utopie et de l’incertitude n’est pas anodin.

L’idée était de favoriser la pluralité des points de vue et, pourquoi pas, de se proposer d’être une sorte de baromètre du temps présent. Au XVIe siècle, époque des grandes découvertes, il existait une vraie complexité relative à l’émergence d’un ordre nouveau, dans une dynamique d’expansion qui s’est poursuivie au cours des siècles suivants avec les différentes révolutions (politiques, économiques, technologiques). Le XIXe siècle notamment a été porté par l’idée de progrès avec les révolutions industrielles. Toutefois, la question de la technologie est assez perverse… Pour moi qui suis scientifique de formation, la technologie est ce que la société décide d’en faire. L’histoire du XXe siècle témoigne des désastres qu’elle peut engendrer jusqu’au sentiment de perte que nous éprouvons aujourd’hui. Dans ce contexte, nous avons interrogé l’utopie, l’inquiétude, en tant que moteur de résistance critique communautaire, l’insatisfaction en tant qu’état des choses présentes, et la passion du possible… Une culture sans utopies est-elle possible ?

 

A voir
 

Angelo de Sousa, “La couleur et le grain noir des choses”,
commissaire : Jacinto Lageira, du 25 janvier au 16 avril 2017.

Fondation Calouste Gulbenkian - Délégation en France,
39, bd de La Tour-Maubourg Paris 7, T. 01 53 85 93 93,

gulbenkian-paris.org

 

 

 

 

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