Art

Dans la tête de Jan Fabre

by Yamina Benaï
18.09.2017
Il est le plasticien de tous les défis, le metteur en scène de tous les excès. Depuis plus d’une trentaine d’années, le Belge Jan Fabre investit les scènes artistiques et théâtrales du monde entier, pour donner libre cours à sa rage de “dire”, avec force et toujours no limits. A l’occasion de la préparation de son “Mount Olympus, To Glorify the Cult of Tragedy”, spectacle-performance de 24h, donné dans plusieurs villes du monde, dont Paris les 15-16 septembre (Grande Halle de la Villette), avant Belgrade (les 23 et 24 septembre), retour sur la genèse de l’œuvre, lors d’un échange avec son créateur. Au cœur de Troubleyn : sa machine à penser/son laboratoire d’idées d’Anvers, rencontre d’un homme pressé.
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Une ancienne école de brique rouge, mitoyenne d’une salle de spectacle désaffectée (le Ringtheater) dont un violent incendie n’a laissé que d’éloquents vestiges : des balcons égrenant quelques traces de polychromie dardent leur arrondi à une dizaine de mètres au-dessus de la scène. Dix-sept mètres de large d’étendue noire et nue, aussi dense que la page blanche en attente de mots. Il est 11 heures à Troubleyn, le vaste laboratorium que Jan Fabre a fait aménager à Borgerhout, quartier populaire d’Anvers, d’après le patronyme de sa mère. Son quartier général est aussi son retour aux sources. Fabre est né à quelques rues d’ici en 1958. La ville, propriétaire des bâtiments, a accueilli très favorablement son projet. Un bail de trente ans et deux millions d’euros de frais de réhabilitation plus tard, et voici un édifice de quelque 1 900 mètres carrés, qu’Anvers reprendra de plein droit, après que Fabre lui eut offert une plus-value inestimable : une identité. Et pas des moindres. Depuis 2007, il a convié un florilège d’artistes amis à intervenir entre les murs, laissant in situ l’empreinte de leur passage de quelques jours. Résultat : quelque cinquante-trois œuvres présentées en offrande à Fabre, lui, en belle et généreuse intelligence, a remis l’une de ses créations à chacun d’eux. Le palmarès est éloquent : Guillaume Bijl ouvre le bal dès l’entrée avec une véritable horloge pointeuse. Marina Abramovic a recouvert les murs de la cuisine de sa recette d’exorcisme : des mots peints au sang de porc qui – apprend-on – présente une composition très proche de celle du sang humain. Wim Delvoye a posé sur la porte du studio de répétitions un heurtoir à son effigie, croquant l’anneau à pleines dents. Johan Muyle a investi la salle vitrée du régisseur avec un portrait à bouche articulée et sonore de l’écrivain et poète Jean-Pierre Verheggen. Romeo Castelluci a réinventé les tables de Moïse d’un mot unique “Onan”, ce personnage biblique qui, refusant de respecter les lois du lévirat, choisit de “laisser sa semence se perdre dans la terre”. Au fond d’un corridor, Enrique Marty a peint un enfant terrifié et terrifiant qui, prostré, semble soumis à un mauvais rêve ou sur le point de rejoindre le monde des morts. Luc Tuymans a recouvert une partie du mur du gymnase d’agrandissements de plaquettes de sang. Kris Martin a disposé au plafond menant aux bureaux de l’administration une série de cloches de verre de différentes tailles. Jan Lauwers a disposé une photographie du cabinet de curiosités paternel.

Vingt-quatre heures pour explorer les métaphores des figures tutélaires du monde classique, donc des mythologies modernes, qui tels des fantômes incarnés orchestrent une vaste séance spirituelle, où les mémoires et les souvenirs viennent hanter le monde actuel.

Le père est ici une figure totémique, célébrée, respectée, crainte sans doute. Jan Fabre a ainsi consacré une salle entière à la collection familiale de 33 tours et CD d’Edmond Fabre. Et lui-même, comme on le découvre au fil des rencontres avec les performeurs, est un “père” pour tous. Ils sont vingt-six, issus de trois générations. Ceux des tout débuts, avec en image de proue Els Deceukelier et la dramaturge Miet Martens, auprès de Fabre depuis vingt-cinq ans, figure unifiante de Troubleyn, seule à savoir transcrire la vision de Fabre. Et ce qu’il souhaite voir arriver sur scène. Ceux des années 1990, et enfin ceux choisis soigneusement à l’issue d’un casting international. Fabre a auditionné un millier de candidats, pour en retenir moins d’une dizaine. Qu’attendait-il d’eux ? “La qualité, confie-t-il. Ils sont très différents à tous points de vue, mais ont une excellente base classique et une personnalité. Sans compter la vigueur et l’endurance”. Réunis autour de la performance que Fabre a réfléchie et mûrie pendant des années : Mount Olympus, To Glorify the Cult of Tragedy / 24h, donnée en première mondiale à Berlin (juin 2015), avant d’être présentée dans plusieurs villes européennes, en représentation unique. La préparation technique nécessitant six jours.

Depuis 1984, date de sa première performance, Fabre n’a eu de cesse de repousser les limites physiques et mentales du travail de scène. Il a exploré dans le passé des séquences théâtrales intenses de 4 heures 30, puis de 8 heures. Pour ensuite choisir d’occuper un jour et une nuit entiers : 24 heures durant lesquelles les spectateurs sont invités à quitter la salle s’ils le souhaitent puis revenir. A sommeiller sur leurs fauteuils ou dans des sacs de couchage, à se sustenter... Les performeurs en feront autant sur scène : manger, boire, dormir. La performance convoque la mythologie antique et Fabre, suivant son habituel modus operandi, a fortement impliqué les performeurs. Chacun a été invité à choisir des passages de pièces parmi trois auteurs : Eschyle, Sophocle, Euripide. De ce matériau, Fabre a opéré sa propre sélection remise ensuite à Jeroen Olyslaegers, auteur du texte final en collaboration avec Fabre. Il a extrait un cheminement en ménageant des croisements imaginaires de figures de la mythologie “A mon sens, Euripide est le plus moderne des trois, Eschyle le plus difficile à saisir, et Sophocle le plus humaniste”, indique Olyslaegers. Contrairement à ses précédents spectacles, Fabre a accepté l’insertion de quelques dialogues parmi les monologues. “Les répétitions ont débuté en juin 2014, soit une année entière de préparation avant la création mondiale”, précise-t-il, une performance en soi, quand la plupart des répétitions ne durent que quelques semaines. La dernière phase de ce tour de force fut de faire coïncider la musique avec le récit et les récitants. Dag Taeldeman en a assuré la composition, notamment celle accompagnant les danses rituelles, et des chansons. “La bande est de l’ordre de trois heures environ, sur la durée totale du spectacle” indique-t-il. Car le performeur, s’il possède un domaine d’expertise d’origine, est élu sur sa polyvalence. “Ici, il n’y a pas de frontières, on explore tous les médiums. S’exprimer et trouver notre propre mouvement sur scène est ce que Jan Fabre attend de nous. Cette absence de limites est ce qui m’attire” précise l’une des jeunes danseuses. Quelle est la place de l’improvisation ? “Chaque jour Jan Fabre nous donnait un thème autour duquel se formaient des groupes de deux à six danseurs. Nous réfléchissions une trentaine de minutes à un concept d’improvisation puis nous intervenions sur scène. Quand Jan Fabre estimait que cela fonctionnait, il invitait d’autres danseurs à nous rejoindre, c’est un travail collectif. Jan Fabre a instauré une écoute permanente avec nous et entre nous... aucune idée n’est mauvaise, tout est discuté. Si cela n’était pas satisfaisant, nous passions à autre chose. Ici, on apprend à oublier son ego. C’est très bénéfique pour progresser. Vingt-quatre heures pour explorer les métaphores des figures tutélaires du monde classique, donc des mythologies modernes, qui tels des fantômes incarnés orchestrent une vaste séance spirituelle, où les mémoires et les souvenirs viennent hanter le monde actuel. Dans un univers semblable à une tabula rasa, sans que quiconque n’ait le moindre indice qui permette d’identifier les personnages ou les traditions. Mais invite à la réflexion. Troubleyn signifie “demeurer fidèle”. Un trait de caractère dont Jan Fabre semble ne s’être jamais départi.

 

http://janfabre.be

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