Voyages

"Je ne t’ai jamais parlé du golf "

by Éliette Abécassis
18.01.2017
C’est juste un week-end, avait-il dit. J’hésitais à partir. Il avait proposé Evian, l’Hôtel Royal sur le lac Léman. Il avait dit, juste un week-end, le temps de prendre du temps, de se reposer. On aurait deux chambres, voilà. On serait bien, devant le lac.

Texte et Photos par Éliette Abécassis

Hôtel Royal, Évian-les-Bains

L’hôtel était un lieu superbe, unique au monde. Anna de Noailles y avait séjourné. Cela devrait suffire à me convaincre. Nous avions eu une année difficile, beaucoup de travail, et cette tempête dans notre couple, que j’appelais notre rupture. Sans attente, sans but précis, juste être ensemble, parler, de tout, de rien, de nous.

On s’était retrouvés à la gare, je l’attendais, j’hésitais encore. Il est arrivé, avec son sac, ce sac où se trouvaient tous les appareils photo avec lesquels il avait pris les images, de nous, de moi, de notre vie ensemble. Nous avons pris le train vers Genève, je ne me souviens plus des discussions. J’étais en effet fatiguée, stressée par les problèmes, et perdue. Je ne savais plus où j’en étais. Puis un taxi nous a emmenés vers Évian, et l’Hôtel Royal, où il avait réservé deux chambres, côte à côte. L’hôtel, majestueux, se dressait au sommet d’une colline qui donnait sur le lac, au milieu d’un parc. Érigé au début du siècle dernier, il surplombait le lac Léman, tel un paquebot prêt à partir. Les balcons semi-circulaires de bois sombre contrastaient avec la façade blanche. Deux chambres nous attendaient au deuxième étage, chacune avec son balcon.

Une chambre avec vue, une vue immense, à couper le souffle. Le lac tel qu’en lui-même, dans son bleu profond, qui se détache sur le ciel comme une mer calme, sans vagues et sans remous, une mer éternelle qui n’évoluerait jamais, qui serait toujours là, immobile, tel le miroir figé du temps, un vestige du passé, un présage du futur, d’un avenir serein.

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“Il me regardait, avec intensité. Ses yeux verts rivés dans les miens ne cessaient de me scruter comme pour me percer à jour, et analyser chacun de mes battements de cils.”

J’ai posé mes valises dans la chambre. Le grand lit donnait juste sur la baie vitrée et le lac. Je défis mes bagages et posai ma trousse de toilette dans la salle de bains. La baignoire était juste devant une grande fenêtre verticale qui donnait sur le lac. Une pièce de marbre blanc, pure, impériale, glacée. 

Sa chambre jouxtait la mienne. Cela m’impressionna et me désola à la fois. Tant de fois nous étions partis ensemble, en couple, dans une chambre. Comment en étions-nous arrivés là ? Quel trésor d’abnégation, de souffrance et de renoncement avait-il été recherché pour qu’il décide de prendre une autre chambre que la mienne ? J’avais le cœur écrasé de culpabilité et de pitié devant nous, et pourtant j’avais le sentiment étrange que nous n’avions jamais été aussi proches, et vrais.

Nous sommes allés à la piscine. J’avais mis le maillot rouge qu’il m’avait acheté. Chaque année, il m’offrait un nouveau maillot de bain, c’était comme un rituel entre nous. Sauf l’année passée, nous n’étions pas partis : c’était l’été de notre rupture.
La piscine était en bas de l’Hôtel Royal, en haut de la colline, d’où l’on apercevait toute la baie. En s’y baignant, on voyait le lac, comme si l’on était à pic, devant lui. Une impression de bout du monde. Quelques nuages obscurcissaient le ciel, le soleil apparaissait par intermittences.

Nous nous sommes plongés dans l’eau chaude du jacuzzi. Il me regardait, avec intensité. Ses yeux verts rivés dans les miens ne cessaient de me scruter comme pour me percer à jour, et analyser chacun de mes battements de cils. Cela me gênait et me plaisait à la fois. Cela m’intimidait, aussi. Il était là, sûr de lui, posé, et il m’attendait. Il était clair qu’il espérait un geste, un signe, un mot, un message.

À côté de nous était le terrain vallonné, d’un vert absolu. Viens, dit-il, je voudrais te dire quelque chose. Nous nous sommes séchés, puis nous nous sommes assis à même le sol sur le green, devant le lac. 

- Quoi ?
- Je ne t’ai jamais parlé du golf, me dit-il.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas ; je ne voulais pas t’ennuyer sans doute. C’est loin, aussi. C’est toute mon enfance et mon adolescence. J’ai passé des heures et des heures sur les terrains. Tous les dimanches, mon père m’emmenait, qu’il vente, qu’il neige ou qu’il pleuve, j’ai des kilomètres et des kilomètres dans les jambes. Par tous les temps, j’étais là, du matin au soir. Je jouais. Je faisais des compétitions, j’étais classé. J’ai atteint un très haut niveau. J’ai même joué ici, à Évian. Avant de devenir photographe, le golf, c’était toute ma vie.
- Pourquoi tu n’as pas poursuivi ?
- Parce que, j’aurais dû faire un choix. Ne faire plus que ça. Mes parents ne voulaient pas. J’ai dû abandonner la compétition.
- Et tu as arrêté de jouer ?
- Et j’ai arrêté.

Nous avons dîné au restaurant de l’hôtel. Les serveurs attentionnés, gentils, souriants, nous ont expliqué la langueur qui prend les visiteurs de l’hôtel qui arrivent, stressés, pressés, de Paris ou de Genève, et qui petit à petit sont pris de lenteur, de torpeur presque, comme s’ils étaient aspirés par sa calme mansuétude. La table était simplement dressée de blanc, le dîner était raffiné, les tomates rouges et jaunes, petites et grandes, me rappelaient les délicieux repas qu’il préparait, lorsque nous étions ensemble, puis plus ensemble, chez lui, lorsqu’il m’y recevait le soir. Ces petites choses de la vie quotidienne qui me manquaient plus que tout, cette intimité que nous avions construite peu à peu, au fur et à mesure des années, et qui me faisaient cruellement défaut. Je me rendais compte que ces attentions du quotidien étaient bien plus importantes que ce que je pensais, et que ces habitudes faisaient partie de moi, d’une façon consubstantielle, au point que sans elles je perdais mes repères.

Autour de nous, il y avait des couples. Des jeunes avec des enfants en bas âge. Étaient-ils préparés à ce qui les attendait ? Le grand ravage de la fin de l’amour, de la passion qui s’enlise dans le quotidien, de la fin imperceptible des petits détails, des week-ends à deux ou en famille, devant le lac, de l’agacement qui commence, et enfin de la chute, vertigineuse vers le néant? 

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"J'ignorais qu'il avait une telle maîtrise de lui, jusqu'à envoyer la balle aussi loin que possible et pourtant, par un miracle du vent, de la nature et de la précision humaine, si près du but."

C’était le crépuscule, nous sommes allés sur le terrain. Le green était en haut de la colline, avec une vue sur tout le lac. Entouré d’arbres qui miroitaient de mille feux sous le soleil couchant, le parcours vallonné était rempli d’une grâce et d’une beauté altière. Il était vaste. Nous étions seuls au monde. Il m’avait acheté une tenue, une casquette, que j’avais revêtus, il me dit que j’étais belle en golfeuse, qu’il aurait aimé me rencontrer alors, qu’il m’aurait appris. Je lui ai demandé de m’enseigner. Il s’est mis derrière moi, m’a tenu les mains pour me montrer comment pousser la balle, doucement, par un geste léger et précis, pour qu’elle parvienne dans le trou. Et aussi comment la lancer, avec force et vigueur, pour qu’elle vole au loin, haut, si haut qu’elle accomplit son trajet qui passe par les cieux, pour atterrir quelque part, on ne sait où. 

Et il l’a fait. Il a placé la balle, il s’est positionné, juste devant, les épaules légèrement voûtées. Il se concentrait. Il regardait au loin, puis la balle, encore, les mains bien repliées sur le club. Et soudain, brusquement, sûrement, d’un simple et fort claquement, il l’a envoyée. Elle a volé dans les airs, il sembla, pendant une éternité. Combien de temps sur la colline, suspendue entre ciel et terre, combien de temps allait-elle tenir avant d’être happée par l’attraction terrestre et entraînée vers son inéluctable chute ? Et où donc, si ce n’était près du but ? Mais quel but au juste, s’il était invisible à l’œil nu, depuis l’endroit où nous étions, à peine signalé par un drapeau ? La balle continuait son ascension vertigineuse, puis sa trajectoire en ligne droite, semblait-il, vers l’ailleurs, un départ unique sans escale, si loin, si loin que nous pouvions la perdre de vue, une trajectoire sans retour, peut-être allait-elle se perdre, et jamais nous n’allions la retrouver. “Quel que soit l’endroit où tu es, je te sens en moi”, avait-il dit, et moi en toi, et toujours entre toi et moi cet intime que l’écart ne cesse par sa fécondité d’intensifier, une transformation silencieuse, comme le disait le philosophe François Jullien dans son livre que nous aimions tant. Je ne l’avais jamais vu dans la grâce de ce geste, je le découvrais encore, au bout de toutes ces années, je ne savais donc pas qui il était, pas plus que je ne savais qui j’étais, nous étions deux inconnus qui se méconnaissaient en croyant se reconnaître. J’ignorais qu’il avait une telle maîtrise de lui, jusqu’à envoyer la balle aussi loin que possible et pourtant, par un miracle du vent, de la nature et de la précision humaine, si près du but. 

Le lac, sombre, brillait de mille feux. Nous sommes montés vers nos chambres ; je n’avais pas envie de dormir. Je redoutais qu’il fermât la porte et qu’il s’endorme, son souffle de l’autre côté de la cloison de bois. 

Paru en 1996, Qumran, le premier roman d’Éliette Abécassis, s’est vendu à 200 000 exemplaires en France. Son dernier roman, Philothérapie (Flammarion), est sorti en 2016. 

HÔTEL ROYAL, EVIAN RESORT

Emplacement : Devant le lac Léman, à Évian-les-Bains. Meilleure chambre : Les suites Prestige, avec leur balcon, leur salle de bains vitrée avec vue et la possibilité de faire communiquer les chambres pour les familles. Restaurants : Les Fresques, restaurant gastronomique offrant une vue sur le lac Léman, dans une salle ornée des plus belles fresques de Gustave Jaulmes, avec la cuisine du chef Patrice Vander. La Véranda propose une cuisine agréable et inventive invitant au voyage. La salle du restaurant, avec son plafond signé Marco Del Re offre une vue imprenable sur le lac Léman. Spa : un spa de luxe avec les produits La Prairie et Comfort Zone et des espaces et équipements de haute qualité (cabines de soins, de repos, piscines intérieure et extérieure). Le parcours hydro-contact est particulièrement agréable et vivifiant. Services : accueil personnalisé à l’aéroport ou à la gare, room service, personnel aux petits soins, terrain de golf de l’hôtel avec navettes fréquentes et possibilité de leçons. Rens. : www.evianresort.com 

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