Voyages

Comment se mettre au slow travel ?

by Eugénie Adda
01.06.2017
Au sein de nos sociétés mondialisées et hyper-connectées, on assiste à l’émergence du slow travel, des voyages plus lents, plus écologiques et plus solidaires. Un virage qui séduit désormais la clientèle des palaces.

Gotland, une île perdue entre la Suède et les pays baltes. Sur sa côte est, un paysage post-apocalyptique, où trônent bâtiments désaffectés et monts lunaires d’une ancienne exploitation de calcaire. À quelques mètres, des maisons en bois comme construites par les survivants d’une attaque de zombies et des lotissements industriels reconvertis où les grandes verrières laissent deviner des rangées de tables en bois et de bancs bruts recouverts de peaux de bêtes. Bienvenue au Fabriken Furillen, l’un des hôtels les plus convoités du moment. Le photographe Johan Hellström s’est attelé à construire lui-même, en dix ans, ce refuge où le luxe est celui du silence absolu. “J’étais fatigué de cette sur-consommation, explique-t-il, je voulais que les clients se lèvent chaque matin avec la lumière et les sons de la nature, et non les bruits générés par les inventions humaines.” Personnel presque inexistant, cuisine ultra-minimaliste à base d’ingrédients de la ferme de l’hôtel, cabines d’ermite, chambres isolées sans électricité ni eau courante, la description a de quoi faire fuir les amateurs de cinq étoiles. Il n’en est rien. Avec des prix entre 250 et 520 € la nuit, l’hôtel affiche déjà presque complet. “Je pense que le vrai luxe, dans le futur, sera celui de se reconnecter avec la nature mais surtout avec ses propres sens”, conclut-il. 

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Loin de la foule déchaînée

Les vacances comme nouveau contrepoint à nos modes de vie ultra-rapides, ultra-connectés et surtout ultra-planifiés, voilà le propos du slow travel, mouvement né dans les années 2000 et démocratisé depuis par des hôtels prêts à nous forcer à lâcher prise. Quand certains prônent la digital detox en bannissant portable et connexion wifi, d’autres poussent plus loin encore. À Comporta, station balnéaire portugaise prisée par le gotha mode, l’architecte Manuel Aires Mateus a converti des cabanes de pêcheurs au milieu des marais en huttes quasi monastiques ; certaines ont des douches en plein air et des salons les pieds dans le sable. À la disposition des locataires, des chevaux, des canoës et des vélos. Le client type du Cabanas no Rio ? Celui prêt à débourser de 200 à 700 € pour une nuit au milieu de nulle part – on est loin du jeune altermondialiste et de ses yourtes à toilettes sèches dans le Larzac. “Une grande partie de ces clients avaient l’habitude de fréquenter de grands hôtels, mais ils ne sont plus dupes de ce qu’on leur vend, que ce soit des mers turquoise qui se révèlent polluées, ou dans l’assiette, des produits qui ne sont en fait pas locaux du tout, analyse Vincent Grégoire, responsable du pôle luxe et art de vivre chez Nelly Rodi. Certains sont aussi lassés des paysages de carte postale, ils veulent se confronter à une nature plus brute, plus primaire, où l’empreinte de l’homme et peu ou pas présente.” Summum du luxe, le Null Stern, en Suisse, établissement construit dans un abris anti-atomique et qui a installé, l’année dernière, une chambre sans murs, sans toit et sans salle de bains, seule à 1800 m d’altitude. En guise de room service, des majordomes en gants blancs pour accueillir les hôtes et un petit déjeuner servi par un des habitants du village voisin. Le but ? Vivre avec les cycles naturels, ses beautés brutes et les petits désagréments que l’homme s’est toujours appliqué à combattre : les températures qui baissent pendant la nuit, le vent, le soleil qui tape le matin, les insectes qui s’invitent sous les draps… 

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En harmonie avec la nature

Autre nouveau phénomène, le “glamping”, qui permet de découvrir une région reculée en s’épargnant la corvée des excursions organisées. Au Japon, face au mont Fuji, s’est ouvert l’Hoshinoya Fuji, qui remplace les habituelles tentes par des cabines futuristes, confie à ses clients un sac à dos avec nécessaire de survie pour aller dormir à la belle étoile et leur donne la possibilité de faire eux-mêmes leur barbecue en pleine nature. “C’est aussi le résultat d’une peur croissante de la catastrophe écologique, reprend Vincent Grégoire. On voyage avec en tête l’idée qu’on ne reverra peut-être plus jamais ces paysages.” Évidemment durable, le glamping cherche aussi à réduire au minimum l’empreinte humaine sur l’environnement. Dans la vallée de l’Algarve, au Portugal, le camp de surf Tipi Valley se compose de quelques tentes à partager ou à privatiser et d’une salle de bain commune en plein air fonctionnant à l’énergie solaire, où l’utilisation de l’eau est strictement limitée. 

Au-delà de l’expérience spectaculaire proposée par ces endroits loin de tout, le succès de ces nouveaux hôtels est aussi la manifestation d’un phénomène plus global, l’émergence d’une nouvelle conscience écologique. C’est aussi la tentation d’un retour à un mode de vie plus primitif, à un essentiel que la plupart des membres des sociétés mondialisées n’ont jamais connu. En témoigne l’engouement récent pour l’île grecque d’Hydra, où les voitures sont interdites et le nombre de touristes limité. On y circule à pied ou à dos d’âne, troquant la visite effrénée des sites archéologiques et la recherche permanente du spot à instagrammer contre une oisiveté totale et une découverte approfondie de la culture de l’île, rendue possible par des durées de séjours de plus en plus longues. Pour Vincent Grégoire, “on ne veut plus vivre dans un ghetto déconnecté de la réalité, où tout est fait pour amuser les touristes. On veut désormais s’immerger, vivre comme les locaux”. 

Plus frappant encore, l’avènement du slow travel comme nouveau mode de vie. Là où certains continuent de passer l’année entre jets privés et cinq étoiles, d’autres lâchent leur confort bourgeois pour parcourir le monde en famille et en caravane. C’est le cas de la famille Harteau, des Californiens pur jus lancés sur les routes depuis 2012. “Ce qui ne devait être qu’un road trip d’un an à travers les États-Unis s’est transformé en projet de vie, explique Emily Harteau. Après cinq mois de voyage en van, nous avons décidé de ralentir le rythme et d’arrêter de tout planifier, nous voulions nous ouvrir à l’inconnu.” Depuis, leur blog et leur compte Instagram Our Open Road sont alimentés, quand leur connexion le permet, de clichés racontant leurs aventures à travers le monde, des plaines du Pérou aux montagnes de Nouvelle-Zélande, qu’ils parcourent avec leurs deux petites filles. “Mais au-delà des lieux que nous visitons, le plus bel aspect de ce voyage est les rencontres que nous pouvons faire”, reprend Emily.

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Tourisme participatif

Se reconnecter avec l’autre et s’initier à des cultures étrangères tout en s’impliquant dans des activités locales, c’est aussi le propos du slow travel, qui prône une immersion dans le pays de destination, l’appropriation culturelle caricaturale en moins. “Parfois les gens ont été choqués par la situation sociale, écologique ou politique d’un pays. Ils ressentent le besoin de s’impliquer personnellement, par opposition à l’obsession du collectif qui caractérise nos sociétés, analyse Vincent Grégoire, se reconnecter avec la nature, c’est aussi se reconnecter avec la sienne.” Récemment lancé, le site Les Nouvelles Terres propose des voyages immersifs à la carte, avec un hébergement chez l’habitant ou en éco-lodge.
Plus que la recherche d’une expérience différente, l’avenir du slow travel se trouverait aussi dans un tourisme participatif. Des organismes français comme Double Sens ou Terres d’aventure proposent des séjours solidaires où, contre une participation financière importante mais justifiée, les clients transforment leurs vacances en missions humanitaires ou éco-volontaires. “L’avènement des réseaux sociaux a donné lieu à une prise de conscience généralisée, conclut Vincent Grégoire. Aujourd’hui, on ne veut plus être spectateur de ces situations, mais essayer de s’engager pour changer quelque chose.”

Même les cinq étoiles s’y mettent. Implanté dans les pourtant très controversées Maldives, le Four Seasons at Landaa Giraavaru propose à ses clients de s’impliquer dans la restauration de la barrière de corail et la préservation des espèces marines en participant à des plongées aux côtés du biologiste Guy Stevens. Certains analystes parlent de “voyage transformationnel”, dont les adeptes, souvent des populations jeunes, urbaines et ultra-connectées, rechercheraient plus une augmentation de leurs capacité qu’un réel besoin de contribution. Un simple ego trip le slow travel ? “Peu importe la motivation de chaque individu, conclut Emily Harteau, nous espérons que chacun puisse se secouer comme il le peut, et ose agir pour ne pas vivre hanté par un perpétuel ‘et si…’.”

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