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Pantha du Prince : "je veux offrir au public l’expérience d’un monde parallèle"

Mystérieux ? Cérébral ? Pantha du Prince l’est. Mais pas que : passionnante, jouissive, sa musique a fait prendre au genre électronique parfois dénué d’âme d’inattendus tournants, donnant à sa démarche singulière des allures de transe lumineuse. Son nouveau disque est une splendeur poétique et réussit à faire danser sur une certaine idée de la grâce.
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Hendrick Weber, plus connu sous le nom de Pantha du Prince, avance à pas mesurés dans les bureaux berlinois de sa maison de disques, BMG.  Cette impression de décélération doit sans doute beaucoup à la crise sanitaire qui secouait, en ce mois de mars, l’Europe. Elle est peut-être aussi due à l’aura de l’artiste. Tous ses concerts viennent alors d’être annulés, mais il dégage une grande quiétude et son regard est chaleureux. Depuis son album Black Noise, paru en 2010, il s’est forgé la réputation de savoir explorer les concepts spirituels et des sonorités analogiques, aux tonalités introspectives. Le magnifique et récent Conference of Trees est une ode au monde invisible des forêts. 

 

Quelle étrange coïncidence de publier un disque alors que le monde entier semble à l’arrêt…

Je pourrais être inquiet, mais je ne le suis pas vraiment. Le Coronavirus est la cause de cette immobilité imprévue, mais en général, ma vie est régulièrement affectée par des changements intenses ou des révélations qui prennent une tournure cathartique, libératrice. Cela arrive tous les deux ou trois ans. La plupart du temps, je n’ai aucune prise sur eux, j’y cède plus qu’autre chose. Le bon côté de ces cycles, c’est qu’ils me permettent de me confronter à de nouveaux sujets, à rencontrer de nouvelles personnes avec qui travailler, à explorer de nouvelles profondeurs. Et finalement à en faire un nouvel album… 

 

Vous avez d’abord dévoilé Conference of Trees lors de concerts à Paris, Londres et Hambourg, avant d’en faire un disque. C’était une évidence ?

Les concerts sont pour moi essentiels. Dès le début, je voulais offrir au public l’expérience d’un monde parallèle. 

 

La scénographie était assez sophistiquée, avec des tentes, des éclairages, des projections vidéos, des costumes…Et beaucoup d’instruments analogiques…

Une de mes références était le film L’Âge de Cristal, de Michael Anderson, sorti en 1976. Les masques que nous portons font partie d’une collection amassée par un ami autour du folklore roumain. J’ai réalisé tous les costumes, j’adore la mode et sa capacité à donner une expression concrète aux sentiments et sensations. Les costumes que nous portons se mélangent à l’espace, à l’aventure du concert, à cette entité que j’aspire à créer.  Mon rêve est d’établir un échange, circonscrit dans le temps, dans un espace où je pourrais être présent spirituellement, mais pas nécessairement physiquement.  Nous avons effleuré cette approche lors d’une performance à Zurich. J’adore donner des concerts, mais physiquement, cela devient parfois trop exigeant. 

 

J’imagine que c’est une question d’énergies et de leur circulation, entre vous et le public…Vous en donnez, vous en recevez, et il faut également en dépenser beaucoup en termes de logistique…

Oui. Si le travail voyageait sans moi, cela économiserait des ressources. Mais je ne suis pas seulement motivé par des raisons écologiques, ou financières. Ce sont les idées que porte un projet qui compte à mes yeux et les gens avec qui je le mène. Si nous ne faisons pas un certain nombre de concerts, ce n’est pas viable économiquement. Il faut trouver un équilibre. Ici, à Berlin, je vis de manière quasi-autonome, je fais partie d’une communauté, nous partageons une maison, faisons pousser nos propres légumes. Et bientôt, je planterai des arbres.  

 

Au risque d’un mauvais jeu de mots, parlons de vos racines…Vous êtes né dans une petite ville de campagne, et jusqu’à vos douze ans, vous étiez convaincu de devenir garde forestier !

Mes parents enseignaient la musique, elle faisait partie de notre quotidien. Ma mère a décidé qu’elle voulait travailler à la maison pour y donner des leçons de piano. J’ai pour ainsi dire grandi sous un piano à queue. Ils étaient également très croyants, ce qui influençait aussi mon enfance. Mon père possédait un synthétiseur : m’y essayer, vers six ans, m’a bouleversé. C’était hypnotique. J’avais une petite batterie, et faisais partie d’un groupe. Même après la séparation de mes parents, le souvenir de ces leçons, pendant lesquelles les mêmes phrases et les mêmes motifs étaient joués et rejoués en boucle, ne m’a jamais quitté, et durablement marqué.

 

Il paraît qu’un arbre bien précis a déclenché l’écriture de Conference of Trees ? 

Je traversais un de ces moments où tout semblait se dissoudre…J’avais besoin de prendre le large, loin des tournées, de ma vie d’artiste. J’ai passé beaucoup de temps dans les Alpes, et quelque chose m’arrivait progressivement…Les autochtones me faisaient découvrir des arbres très anciens, monumentaux, qui avaient pour eux une valeur presque sacrée.

Au même moment, je lisais le livre de Erwin Thoma, Le langage secret des arbres, qui décrit un domaine que j’avais abordé dans mon disque précédent, The Triad, ce concept de systèmes autosuffisants, l’autopoïèse.

Les arbres tirent des informations et des nutriments de l’arbre voisin, et réciproquement. En tant qu’êtres humains, nous étions autrefois plus conscients de ce mode de fonctionnement, qui est la base même de la vie, mais nous nous sommes progressivement isolés dans l’individualisme. Ce qui a conduit aux crises spirituelles, systémiques, que nous connaissons. Le message que m’a adressé cet arbre dans les Alpes est qu’il est possible d’atteindre cet état d’homéostasie, d’épanouissement, de paix. Et que je devais le partager avec le plus grand nombre possible, sous la forme la plus joyeuse possible. 

 

L’album repose sur des sons de cymbales et de cloches, dont votre travail était déjà familier, mais cette fois, ils sont rejoints par des timbres boisés, avec une dimension chaude, éthérée, presque tantrique. La techno ou la house jouent beaucoup sur cette dynamique, de rétention, de montée en puissance, puis d’explosion libératrice. Et pourtant, le genre électronique semble effrayer beaucoup de gens.

C’est précisément cet aspect qui exige de lâcher prise. Il s’agit sans aucun doute d’une expérience sensible qui s’incarne magnifiquement dans la danse. Je reçois fréquemment du courrier de personnes me racontant les difficultés parfois extrêmes qu’ils traversent, et me demandant des conseils. Inviter les gens dans son univers musical, leur permettre d’interagir avec lui, donne tout son sens et toute sa beauté au travail. 

 

Comment expliquez-vous la longue histoire de l’Allemagne en matière de musiques électroniques ?

Incontestablement par notre Histoire. La musique s’est imposée comme un langage à une époque où la langue allemande elle-même avait à l’étranger des connotations pesantes. Il y avait un désir de laisser le passé derrière nous et de créer quelque chose de neuf – d’abord dans les années 60, puis à la chute du Mur. Ce paramètre, combiné avec notre caractère tech-philosophique et méticuleux, a permis l’éclosion d’une scène singulière. Mais les influences venaient aussi bien de John Cage ou d’Erik Satie.

 

Le rythme peut se définir par la durée d’un silence en opposition avec la durée d’un son.  Quel serait celui de Conference of Trees ? 

Le silence est la fondation même de l’album. Ce qui réveille la conscience, l’attention. D’une façon particulièrement tangible ces jours-ci. Quand je marche dans les rues, je suis frappé par le ralentissement de tout, le sentiment d’un…repli sur soi. Cela libère de l’espace pour une conscience collective, nous invite à être plus intensément présents. Être présents nous permet de ressentir les pulsations de notre environnement, humaines ou naturelles. Les arbres émettent des champs électromagnétiques. Des études scientifiques ont démontré que les pins des forêts Sibériennes étaient capables d’enregistrer les émissions provenant de supernovas. On peut les voir dans l’histoire de leurs anneaux de croissance. 


Ils enregistrent un motif rythmique ? 

Ils emmagasinent ce qui se passe dans le cosmos, parce que ses radiations ont un effet sur le sol et les formations géologiques. Les arbres sont des traces du temps. J’ai choisi pour ce disque des instruments qui pouvaient soutenir le silence. Au cœur du silence, des impulsions créent du son, et donc du mouvement. Je me tiens au centre de ces mouvements cycliques, qui décrivent une constante. J’aime communiquer ce que je perçois. Je considère que c’est mon devoir, que mes albums soient comme une courbe sismographique du temps.

 

Comme un arbre lui-même…

Nous sommes en réalité tous des arbres. Les véritables symboles de la vie. L’arbre de la vie. 

 

 

Pantha du Prince : Conference of Trees (BMG)
http://www.panthaduprince.com/

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