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La cote du cool en six artistes

L’une des grandes qualités de l’art contemporain est de donner autant à voir qu’à penser. Parfois, les créateurs eux-mêmes, en entrelaçant leur vie et leur discipline, deviennent aussi intéressants que leurs œuvres. Visite guidée d’une galerie de plasticiens hors du commun.
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Article initiallement publiée dans le magazine Jalouse n°205. 

Chloe Wise : la plus générationnelle

“Of False Beaches and Butter Money”, “Cats not Fighting is a Horrible Sound as Well”, “Full-Sized Body, Erotic Literature” : les titres des expositions de Chloe Wise en disent long sur son univers. Cette Canadienne de 26 ans exilée à New York a été styliste, chroniqueuse mode et mannequin avant de se consacrer à la peinture. Son sens de la dérision sur notre monde moderne affole les foires d’art contemporain et les galeries branchées (elle vient d’exposer à Paris chez Almine Rech). Dans son atelier de Williamsburg, elle prend le pinceau pour créer des portraits à l’huile d’elle ou d’amies, dans lesquels des photos Instagram sont transformées en tableaux au réalisme puissant. Son questionnement porte sur sa féminité, souvent mise en scène de façon érotique, ses origines juives (elle a présenté une étoile de David en bacon rendant hommage à Larry David) et la société de consommation. Wise fait plus que s’intéresser à la séduction, elle crée des sacs en bagels ou pancakes siglés Chanel, interrogeant notre rapport à la mode. Et explore notre soumission à la malbouffe à travers des reconstitutions de nourriture dégoulinante de calories. Tout comme notre désir d’aliments healthy. Elle explique : “En tant qu’humains, nous avons tendance à nous dissocier de la réalité cruelle de certaines de nos habitudes, si elle incommode nos désirs et nos mœurs. (…) La plupart des gens choisissent d’ignorer la réalité de l’industrie du lait et de la viande, qui est dégoûtante, et justifient leur consommation de ces produits en se concentrant sur des récits fictifs et des images ‘saines’.” La jeune femme se transforme aussi en œuvre sur Instagram et Twitter. Une réflexion sur l’ère du selfie et la pop culture qu’Andy Warhol et Sylvie Fleury auraient likée.

Nathaniel Mary Quinn : le plus intense

On connaît ces histoires de gosses issus de quartiers mal famés devenus des rappeurs bankables… On a moins d’exemples de tels gamins devenus peintres. Le New-Yorkais d’adoption Nathaniel Mary Quinn, 39 ans, a grandi dans l’endroit le plus pauvre et violent du South Side de Chicago. Né de parents illettrés, marqué par la mort de sa mère et l’abandon de sa famille à 15 ans, il s’en tire en bossant dur à l’école et en dessinant. Finalement diplômé d’art et de psycho, il ajoute à son nom celui de sa mère, Mary, afin qu’il figure enfin sur un diplôme. En 2003, il s’installe à Brooklyn et peint, tout en travaillant comme éducateur auprès de la jeunesse à risque. Ses peintures expressionnistes habitées par les blessures de l’enfance ressemblent à des compositions torturées dans la veine de celles de Francis Bacon. Le succès est vite au rendez-vous : la valeur des toiles de NMQ a pris 600 % en quelques années. Mais, derrière leur côté sombre, le message est lumineux. Sa nouvelle exposition à Chicago, “Nothing’s Funny”, prend pour thème la comédie. Ainsi que nous l’explique Nathaniel : “Ma mère était une femme très drôle, son sens de l’humour incisif prenait souvent pour cible les voisins. Moi-même, j’ai fait l’objet de blagues acérées à cause de mes dents en mauvais état. Sachant que je ne pouvais pas battre chaque gamin de mon quartier, j’ai appris à me défendre par le rire.” Un véritable art de la résilience.

Amanda Charchian : la plus mystique

C’est une slasheuse de luxe. Vivant entre Londres et Los Angeles, la jeune femme de 29 ans au charme chamanique s’exprime à la fois comme photographe, peintre, dessinatrice, sculptrice, musicienne et vidéaste. Son univers pictural lui ressemble : surréaliste, mystique et sensuel. Ses clichés montrent des femmes nues dans des paysages saturés de couleur, presque architecturaux. L’artiste affectionne particulièrement les lieux cachés : les grottes et les cavernes qu’elle traque dans le monde entier. Ses sujets de prédilection ? La fusion de l’être humain et de la nature, le rêve, la magie, qui sont abordés dans des montages et collages poétiques. Le talent d’Amanda Charchian pour immortaliser des muses érotiques et chatoyantes (“des amies”, avoue-t-elle) a été réquisitionné par Gucci et Dior. Mais ses sculptures valent aussi le détour. Des araignées scintillantes ou des corps suspendus recouverts de cristaux qui renvoient la lumière dans une direction précise. Influencée par Man Ray, le mouvement dada, Hans Arp, Louise Bourgeois, la philosophie stoïcienne, Yuval Harari, Diane Ackerman, mais aussi Nicolas Jaar et Satie, elle fait de l’art comme on entre en religion. Et nous a d’ailleurs raconté : “L’art est un sentiment de découverte, et un suivi de vos obsessions. J’apprends du fait de ressentir, de toucher et de voir. L’art pour moi est une expérience sensuelle, comme la vie.”

Jeanne Briand : la plus futuriste

Si, pour vous, le verre soufflé évoque les vases kitsch et vintage vus chez votre mamie, c’est que vous n’avez jamais croisé le travail de Jeanne Briand. Cette Parisienne de 27 ans, diplômée des Beaux-Arts et passée par une école d’art de Los Angeles, mélange son âme de digital native à un savoir séculaire. À 18 ans, elle commence par un projet d’utérus en verre. En 2014, elle se lance dans des sculptures en verre soufflé figurant des gamètes, qu’elle accompagne de plugs, de ports USB ou de musique (bruits d’eau et percussions). Cette fan de Blade Runner et de Brian Eno imagine ainsi un futur technologique connecté à des pratiques artisanales organiques. Elle nous explique : “Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley m’a beaucoup inspirée. J’ai donc travaillé avec un artisan verrier spécialisé dans la fabrication d’alambics de laboratoire afin de souffler mes dessins d’organes reproducteurs dans le verre des tubes à essais. Je m’intéressais à la technologie génétique et cela faisait écho à mes propres origines.” Mythe de Prométhée, transhumanisme, réalité augmentée, les œuvres cyborg de Jeanne Briand expérimentent une forme de vie prophétique qui questionne la limite entre l’artifice et l’humain. Une réflexion sur l’autogénération qui évoque certaines visions de David Cronenberg ou d’une Björk de l’art contemporain. Sa prochaine expo à Bruxelles en janvier 2018 pourrait bien prédire notre avenir.

Matthieu Ronsse : le plus hétéroclite

Ce peintre belge de 38 ans semble ne pas avoir choisi son camp dans l’histoire de l’art, et c’est justement ce qui rend son travail palpitant. Il embrasse à la fois la peinture classique et des démarches contemporaines avec une maîtrise rare. Que ce soit au moyen de toiles figuratives, de céramiques ou d’installations, son travail semble toujours en cours de création, inachevé et intriguant. La VNH Gallery à Paris vient d’accueillir deux de ses expositions qui montrent bien son art du brouillage des pistes. Il a même habité et créé dans la galerie en août. Il explique : “Je suis me suis toujours rendu compte que je voulais saisir les choses de la vie, ces mêmes choses qui me touchaient, enfant. Chez VNH Gallery, j’avais en tête une Descente de croix de Van Dyck, mais aussi la fougue de Kurt Cobain et Claudio ‘El Diablo’ Chiappucci, meilleur grimpeur du Tour de France en 1991 et 1992, dont les accélérations fulgurantes me donnaient des frissons.” Le résultat ? Des peintures à l’huile d’une grande minutie inspirées par les maîtres hollandais et espagnols mêlées à des objets de notre temps. Avec toujours ce sentiment de work in progress. Car avec Ronsse, qui a eu le déclic de la peinture à 10 ans après une chute de vélo, le spectateur continue l’œuvre en recomposant l’univers chaotique de ce peintre clairement post-moderne.

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