Art

Rencontre avec Evi Keller

by Yamina Benaï
17.05.2017
Dans son atelier parisien, proche de la place de la République, Evi Keller a rassemblé de grands voiles composés d’une matière animée par le souffle et la lumière, ainsi qu’une nouvelle série de sculptures immaculées, fortement habitées. Rencontre, à quelques jours de Choices Paris Gallery Weekend (20-21 mai) dans le cadre duquel la Galerie Jeanne Bucher Jaeger expose une installation Matière-Lumière de l’artiste.

L’OFFICIEL ART : Qu’est-ce que les grands voiles mouvants de Matière-Lumière disent de vous ?

EVI KELLER : La thématique Matière-Lumière porte sur le cycle naturel de transformation d’un processus en devenir, de l’eau vers la glace. Les variations de lumière modifient la perception de l’œuvre et, in fine, la créent. Le mouvement du voile génère une lumière complexe dont la direction des rayons réfléchis varie de place en place, jouant une partition qui fait de Matière-Lumière une infinité d’œuvres. Cette matière organique semble vivante et vibrante ; la lumière transmute le voile en matières changeantes minérales, végétales, animales et humaines… Suivant les modifications de luminosité, une Matière-Lumière peut ainsi faire apparaître une multiplicité de nuances de gris, noir, parfois teintées or ou argent. L’approche visuelle première nous indique que c’est, par exemple, teinté à la feuille d’or, mais finalement c’est l’imaginaire qui devient réel et prend forme. Au fil de l’observation, des formes et figures peuvent apparaître, et disparaître suivant les mouvements appliqués par la lumière et le souffle du vent, lorsque les œuvres sont exposées en plein air, comme cela a été le cas dans le jardin du Musée de la céramique de Sèvres, en juin dernier. Même si chaque œuvre m’évoque un mot, je préfère les intituler de façon générique, ceci pour laisser à chacun une amplitude d’interprétation.  

Comment passez-vous de supports transparents recouverts de pigments à la blancheur rigide du plâtre utilisé pour votre nouvelle série de sculptures ?

Le principe de création correspond à la transition de phase d’un état solide vers un état liquide, tel la glace vers l’eau, les voiles se solidifient dans la matière du plâtre. Il répond également au pli, à l’ombre, qui est la lumière non révélée et permet le changement... ce qui est ombre ici deviendra lumière dans une heure. J’ai travaillé sur une forme qui s’approche de l’humain, mais se trouve être creuse à l’intérieur. Dans la blancheur du plâtre, une forme rocheuse, qui appelle l’idée des voiles solidifiés, prenant forme(s), rendant ainsi visible l’invisible. Cette démarche archaïque nous connecte à une mémoire très ancienne. A la manière de spectres revêtus de plâtre. J’ai travaillé avec ce matériau il y a quelques années déjà, j’en apprécie la symbolique de la guérison : consolider ce qui est brisé. Le plâtre “réparateur” est le point de départ de ma réflexion autour de ces pièces. En 2010-2011, j’ai ainsi réalisé un tableau constitué de feuilles de cellophane bordées de plâtre. Il agit comme un miroir flouté, beaucoup plus intéressant que les miroirs nets et précis. Je cherche à amplifier la lumière, la matérialiser en nous et à l’extérieur. Ma participation à l’exposition “Kairos”, s’inscrit dans la lignée de ma recherche du “moment juste”. Le contemporain est dans l’“ici maintenant”. 

Matière-Lumière, sans titre, ML-V-15-0502, 2015, 430 cm x 420 cm, Sèvres Outdoors 2016 © Evi Keller.jpg
Matière-Lumière, sans titre, ML-V-15-0502, 2015, 430 cm x 420 cm, Sèvres Outdoors 2016 © Evi Keller

Ne pas être dans le repentir, dans le regret : face à un tel postulat, où se place le désir, nourri de l’absence, de l’attente, du besoin ?

Il est dans l’instant présent. Aligné dans ce présent. Le désir se forme, s’apprivoise, disparaît, même, car rempli de l’instant. Si le désir est le moteur de notre existence, il se définit pour moi dans l’instant même et c’est surtout ne pas être “désir”. Ce désir est différent dans la mesure où je suis connectée avec cette notion de kairos. Il n’y a pas de désir, juste la plénitude.

Vous êtes issue de la photographie, comment ce médium infuse-t-il votre peinture/sculpture ?

J’ai été très tôt fascinée par l’eau et la lumière. Dans ma prime enfance, en Allemagne, j’ai été connectée avec la nature, ma maison était plantée sous le ciel, en pleine nature. La notion vitale des quatre éléments, présente dans mon œuvre, trouve ici sa source. La photographie m’intéresse dans la mesure où elle a pour ambition de maîtriser la lumière. Aujourd’hui, cela me permet de faire matière-lumière parce qu’il s’agit là d’une interaction perpétuelle entre lumière et matière. Avec mes nouvelles sculptures, je travaille à amplifier la lumière qui s’insinue à travers ces fissures. Matière-Lumière cristallise des approches artistiques comme la photographie, la peinture, la sculpture et la création audiovisuelle. Matière-Lumière invite à un voyage entre l’intérieur et l’extérieur, entre infiniment petit et infiniment grand. C’est habiter un monde où chemine la lumière, nous révélant au plus profond de nous-même.

Installation Matière-Lumière 2017, Evi Keller © Evi Keller.jpeg
Installation Matière-Lumière 2017, Evi Keller © Evi Keller
Matière-Lumière [Towards-the-light-silent transformations]- MG-4654 et 4817.jpg
Matière-Lumière [Towards-the-light-silent transformations]- MG-4654 et 4817
Matière-Lumière, sans titre, ML-SC-16-0821, 2016, sculpture, 150 cm de hauteur.jpg
Matière-Lumière, sans titre, ML-SC-16-0821, 2016, sculpture, 150 cm de hauteur
Vue d'exposition "Château Kairos", Château de Gaasbeek, Belgique. Evi Keller, Antony Gormley, Mynke Buskens.jpg
Vue d'exposition "Château Kairos", Château de Gaasbeek, Belgique. Evi Keller, Antony Gormley, Mynke Buskens
Vue d'exposition Corps et Ames - Asger Jorn, Fabienne Verdier, Hans Reichel, Yang Jiechang A photo Hervé Abbadie.jpg
Vue d'exposition Corps et Ames - Asger Jorn, Fabienne Verdier, Hans Reichel, Yang Jiechang A photo Hervé Abbadie

À VOIR

• Dans le cadre de Choices Paris Gallery Weekend (20-21 mai), Evi Keller expose une installation de trois créations Matière-Lumière (œuvre audiovisuelle, voile, sculpture) à la galerie Jeanne Bucher Jaeger, Marais, 5 et 7, rue de Saintonge, Paris 3, T 01 42 72 60 42. Cette installation sera présentée du 18 mai au 3 juin.
http://www.choices.fr/paris-gallery-weekend/galerie/jeanne-bucher-jaeger/

• “Corps et Ames, un regard prospectif” (exposition collective). Œuvres de Fermín Aguayo, André Bauchant, Michael Biberstein, Roger Bissière, Miguel Branco, Fred Deux, Jean Dubuffet, Alberto Giacometti, Antony Gormley, Günter Haese, Evi Keller, Louis Le Brocquy, Fernand Léger, Alfred Manessier, André Masson, Rui Moreira, Vera Pagava, Jean-Paul Philippe, Hans Reichel, Susumu Shingu, Nicolas de Staël, Arpad Szenes, Mark Tobey, Fabienne Verdier, Maria Helena Vieira da Silva, Paul Wallach, Etienne Bertrand Weill, Yang Jiechang, Arts Premiers.
Galerie Jeanne Bucher Jaeger, 5 et 7, rue de Saintonge, Paris 3.
www.jeannebucherjaeger.com

• Evi Keller, “Château Kairos, Cueillir l’éternité dans l’instant”, exposition collective, (commissaire Joke Hermsen), du 1er avril au 18 juin. Œuvres de Maarten Baas, Peter Bogers, Alice Brasser, Mynke Buskens, David Claerbout, Alexandra Cool, Mariska de Groot, Jaap de Jonge, Eric de Nie, Nicolas de Staël, Gilbert Garcin, Antony Gormley, Suzanna Hertrich, Rebecca Horn, Marlies Hulzebos, Jay Mark Johnson, Dani Karavan, Evi Keller, Olga Kisseleva, Jorge Macchi, George Meertens, Corinne Mercadier, Sofie Muller, Otobong Nkanga, Hans Op de Beeck, Thierry Pécas-taing, André Pielage, Quayola, Pipilotti Rist, Georgia Russell, Anri Sala, Susumu Shingu, Chiaru Shiota, Marielin Simons, Berndnaut Smilde, Patrick Van Caeckenbergh, Martijn Veldhoen et Antonella Zazzera.
Château de Gaasbeek, Kasteelstraat 40, B-1750 Lennik (Gaasbeek), T +32 (0)2 531 01 30, kasteelvangaasbeek.be 

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