Audi Talents aime les artistes...
L'Officiel Art

Audi Talents aime les artistes...

Au fil du temps, plus créatif et ambitieux, le programme Audi talents apporte, depuis 2007, un soutien aux artistes émergents en arts visuels, avec une dotation de 70 000 euros par projet et un solide accompagnement humain et artistique. Ainsi, cette année, Audi talents s’est-il associé à la Friche la Belle de Mai – Marseille pour offrir une tribune nouvelle aux artistes. Théodora Barat, lauréate du prix Audi talents award Art contemporain 2016, y a bénéficié d’une exposition (mars-avril derniers) à la suite d‘une résidence d’un mois dans les ateliers de cet espace culturel. Avant les expositions dédiées aux lauréats 2017 (Palais de Tokyo en juin et Friche la Belle de Mai en septembre), L’Officiel Art s’est entretenu avec Sacha Farkas, responsable du programme Audi talents et Théodora Barat, dont une nouvelle exposition vient d'être inaugurée à Mains d’œuvres / Saint-Ouen.
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L’OFFICIEL ART : Qu’est-ce qui vous a amené à retenir le travail de Théodora Barat, lauréate 2016 ?

SACHA FARKAS : Notre démarche consiste à laisser une véritable carte blanche au jury pour évaluer le dossier des finalistes et sélectionner le ou la lauréate. Ce qui a retenu notre attention chez Théodora Barat est ce réel vécu. Elle a habité en Seine Saint-Denis et explore toutes les impressions complexes qui y sont liées, c’est une expérience individuelle qu’elle restitue sous un prisme artistique. Elle a mis beaucoup d’elle-même dans cette exposition immersive, et dans la manière dont elle l’a présentée devant le jury : elle avait une idée très claire de ce qu’elle souhaitait réaliser, c’est une personne très dynamique et passionnée. Outre la qualité de son projet, cette caractéristique a, je pense, fait la différence aux yeux du jury.

 

Comment ce projet d’exposition hors capitale, à la Friche la Belle de mai, est-il né ?

C’est le fruit d’une réflexion d’ensemble. L’an dernier, lorsque nous avons examiné notre programme Audi talents Awards, nous avons décidé de le renommer Audi talents et d’identifier une seule catégorie – “Arts visuels” –, regroupant les domaines existants mais ouvrant à de nombreuses formes de création en arts visuels : design et art appliqués, arts plastiques, arts numériques, musique et image et productions audiovisuelles. Nous avons également décidé de sortir de la sphère parisienne et de présenter le travail de nos lauréats en région. Marseille a été choisie cette année en raison de son activité avec la foire Art-o-rama (en août) et Marseille-Provence (jusqu’au 1er septembre). L’exposition collective de nos quatre lauréats 2017 se tenant en août-septembre, l’événement constituera notre deuxième rendez-vous à la Friche la Belle de Mai, après la présentation du travail de Théodora Barat. Ce qui est vraiment intéressant dans ce partenariat entre la Friche et Audi talents est l’idée de travailler et de coproduire ensemble, d’utiliser les ressources du lieu dans la proposition des artistes. Théodora Barat a ainsi travaillé étroitement avec les équipes de production de la Friche.

Si l’on examine la liste des plus de 40 artistes lauréats du programme, on observe que nombre d’entre eux ont ensuite été largement accueillis par des galeries, des institutions. C’est le cas, par exemple, de Cyprien Gaillard (lauréat 2007), récompensé en 2010 du prix Marcel Duchamp ; Constance Guisset (lauréate 2010), à qui le Musée des Arts décoratifs vient de consacrer une rétrospective ; Neil Beloufa (lauréat 2011) actuellement exposé au Palais de Tokyo ; Eric Baudelaire (lauréat 2012), récemment exposé au Centre Pompidou après le Whitney ; Ivan Argote (lauréat 2013), prochainement exposé à la galerie Perrotin… Autant d’artistes au langage très fort, identifiés en amont par Audi talents…

Nos onze années d’existence nous laissent à penser que nous sommes une sorte de catalyseur de talents dans le domaine artistique en France. Nous accompagnons les artistes durant une année, et c’est précisément cet accompagnement qui crée le lien et permet, par la suite, d’interagir avec eux. Nous avons ainsi travaillé un an avec Neil Beloufa dans le cadre de son projet en 2011, mais il n’a pas hésité à revenir auprès de nous, l’an dernier, pour l’exposition collective du 10e anniversaire tenue dans la galerie éphémère Audi talents. Nous veillons à garder des liens avec cette communauté, et faire en sorte que ses membres interagissent. Ainsi, certains de nos lauréats ont commencé à travailler ensemble : Franck Fontana et Sébastien Cordoleani, ou encore Coralie Fargeat, qui vient de sortir son tout nouveau long-métrage et a travaillé avec “Chut on vous écoute”, fondée par nos lauréats Arnaud Astruc et Benjamin Fournier-Bidoz. Nous sommes assez fiers et heureux d’apporter notre pierre à l’édifice, et la seule manière pour y parvenir est de nous entourer de personnes légitimes dans leur discipline donnée,et faire évoluer le programme en étant attentifs aux tendances actuelles.

L’OFFICIEL ART : Votre travail, réalisé dans le New Jersey, est une collecte d’informations, de documentation. Comment s’est constitué votre parcours dans cet état américain, sorte de “no man’s land” très habité ?

THEODORA BARAT : Dans le cadre de mon travail, j’ai commencé à m’intéresser au contexte des artistes de l’art minimal. Tout d’abord Tony Smith avec ses virées nocturnes sur le New Jersey Turnpike, évoquées dans un article pour Artforum en 1966. Sa traversée de cette autoroute – très avant-gardiste lors de son inauguration en 1952 – a constitué pour lui un choc artistique très fort. J’ai lu avec attention les textes de Robert Smithson, notamment Tour des monuments de Passaic où il retourne dans cette ville du New Jersey et, à la manière d’un explorateur, arpente les lieux de son enfance, voués à une démolition prochaine. En accumulant des informations sur cet état, et une forme de fascination qu’il a exercé auprès d’artistes minimalistes, j’ai forgé le projet de m’y rendre.

 

Qu’y avez-vous trouvé ?

Je me suis surtout intéressée à la moitié Nord du New Jersey, beaucoup plus urbaine et densifiée que la moitié Sud, restée assez sauvage. Pour moi qui ai grandi en Seine Saint-Denis, j’ai eu l’impression de retrouver ce département au sein d’un Etat américain, dans une sorte de méta-banlieue, un prototype. J’ai découvert qu’il entretenait un rapport fort à la minéralogie, constituant une immense source de pierres qui ont permis de construire New York et les bâtisses du New Jersey. Thomas Edison avait ses ateliers dans le New Jersey… Une sorte d’Etat “laboratoire de la modernité”. Caractérisé par la gestion de flux considérables : nombre de personnes travaillant à Manhattan habitent le New Jersey et empruntent quotidiennement l’autoroute… faisant de cet Etat une sorte de banlieue-dortoir. Sa mutation et l’ultra-présence du béton – dont témoignent les textes des artistes de l’art minimal – s’est opérée à partir des années 1950, avec de nouvelles constructions pour l’aéroport de Newark, la raffinerie Bayway d’Elizabeth... Ces espaces ont été aménagés pour leur fonction seule, ce qui se dégage visuellement de cette priorité à la fonction.

Comment dans votre travail avez-vous réfléchi pour restituer ces différents paramètres à savoir : l’aspect fonctionnel, déshumanisé d’une ville-dortoir, ainsi que les liens avec la banlieue parisienne construite à la même époque ? Concomitance de matériaux, de temps...

L’art minimal et le département 93 étaient mes deux portes d’entrée dans cette étude. Je me suis fait la réflexion qu’il y avait peut-être un facteur déterminant, un parallèle à établir entre ces artistes et moi, toutes proportions gardées. Eux y avaient grandi et avaient vu muter ce paysage durant leur adolescence, vers une totale géométrie, et moi qui ai vécu dans un paysage similaire déjà construit, et plutôt en phase d’étiolement. Aussi, je me suis interrogée sur la possible influence que cet environnement avait opéré sur mon inclination pour les formes très monolithiques, brutes et géométriques. Le New Jersey m’est apparu comme prémonitoire, une sorte d’archétype induisant tous les vecteurs de développement, les dynamiques à venir. Sorte de mètre-étalon de toutes les banlieues.

 

Votre film, présenté dans le cadre de l’exposition, est accompagné de sculptures reprenant l’esthétique des dispositifs routiers.
Parallèlement à mon film, d’une durée de 45 min, je présente des photographies et des sculptures qui reprennent les formes de certains mobiliers de voiries, notamment la barrière Jersey. Cette barrière, présente un peu partout dans le monde, est utilisée sur les routes pour des raisons de sécurité, mais dans l’armée, elle permet, aux check-points, de bloquer tout véhicule suspect. Je trouvais donc très intéressant cette fonction, entre aménagement urbain et usage militaire. Chaque sculpture est augmentée d’éléments : l’une diffuse une vidéo, une autre contient quelques minéraux que j’avais collectés dont certains sont fluorescents, et est éclairée en alternance par une lumière blanche et une lumière UV. Toute la recherche préparatoire et les entretiens que j’ai pu mener avec des habitants du New Jersey se sont échelonnés sur environ un an et demi, ponctué de nombreux échanges avec Gaël Charbau, commissaire, et Aurélie Baron, ma référente chez Audi talents. Car les différentes étapes de travail nécessitaient des moyens qu’Audi a mis à ma disposition pour mener à bien ce projet.

 

Théodora Barat, exposition “La Plage ultime” 
du 3 mai au 10 juin
Mains d’œuvres, 1, rue Charles Garnier, 93400 Saint-Ouen.

auditalents.fr

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