Voyage

48h au Monte-Carlo Beach

Nos reporters épicuriens entament la saison estivale au Monte-Carlo Beach, l’un des plus beaux palaces de la Riviera. Entre deux apparitions du prince Albert II, ils se délectent de gastronomie méditerranéenne.

Photographie par Eva Ionesco

"Dans cette période de moralisation fanatique, qu'il fait bon être sur un rocher où sonne le carillon joyeux d'une église du XVIIE siècle et où les agences immobilières proposent un quatre pièces avec terrasse à 23 millions d'euros."
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Mardi 23 mai, 12 h 30

La principauté de Monaco est un mystère en pleine lumière. Une frontière subtile la sépare de la Riviera et de la réalité en général. Le voyageur doit se déprendre de tous préjugés car rien ici n’est tout à fait trivial. Dans cette période de moralisation fanatique, qu’il fait bon être sur un rocher où sonne le carillon joyeux d’une église du xviie siècle et où les agences immobilières proposent un quatre pièce avec terrasse à 23 millions d’euros.
Et merveille : il n’y a aucun vélo dans les rues… ! Enfin un pays où les Lamborghini sont aussi importantes que les fleurs décoratives. D’ailleurs, on finit de préparer le circuit pour le Grand Prix F1 qui a lieu dimanche.
Dans la grosse Maserati qui nous conduit depuis l’aéroport de Nice au Monte-Carlo Beach, je me réjouis de la surprise d’Eva dont c’est la première visite à Monaco.
“C’est génial… Tout ce que j’aime, des buildings au bord de la Méditerranée… Et là, regarde, la petite rue, c’est hyper 1950 !”
Le chauffeur nous conseille la visite du palais et quelques autres excursions touristiques. Je lui demande s’il y a toujours des murènes au Musée océanographique. “Oui Monsieur, bien sûr…”
Nous passons près de l’Hermitage, palace attaché pour moi à des souvenirs pieux d’une autre vie… Puis c’est la descente vers le Beach située à Cap-Martin, sous la Vigie.
Eva frétille comme un chapon (la rascasse locale) à l’idée de se plonger dans une des plus belles piscines de la côte avec celle de l’Eden-Roc.
Le Monte-Carlo Beach est un bâtiment semi-circulaire de style 1930 construit à flanc de rocher. India Mahdavi a repensé la décoration il y a trois ans avec un goût exquis. Rien de basique ou tacky, tout est simple et coloré. L’esprit Côte d’Azur à son apogée. La clientèle, très russe, assure le spectacle dès le lobby. Nous prenons possession de la chambre  30, nantie comme toutes les chambres du rez-de-chaussée d’un petit escalier en bois permettant un accès direct à la mer, à la piscine et au spa. Nous déjeunons au Desk, le restaurant de la piscine. Au menu, des poissons frais, pêchés le matin par le dernier pêcheur monégasque, M. Rinaldi. Cuisine extrêmement légère, méditerranéenne et subtile. Poissons et légumes du potager de l’hôtel, comme souvent maintenant dans le luxe. Ce parti pris écolo remplace agréablement la cuisine un peu grasse des années anciennes. C’est raffiné, sans prétention et vaguement cher. Compter 160 € à deux en buvant de l’eau minérale. La moitié de la note à l’Elsa, le restaurant une étoile dont nous abuserons dès le lendemain. Je suis toujours en tenue de ville, vieux Levi’s Guerrisol, veste saharienne Guerrisol et boots de moto Louboutin. Eva a opté pour une robe de soie 1950 chinée à Los Angeles chez Paper Moon et des claquettes Louboutin à brillant Swarovski. Près de nous, comme un animal de compagnie très tranquille, un sac Dolce & Gabbana en fourrure blanche, celui de notre voisine en tête-à-tête avec une copine qui attaque sa quatrième piscine, sans eau mais avec des glaçons. Elles parlent anglais avec l’accent slave… Pourquoi l’anglais ? Elles doivent être de deux ethnies différentes. Ma voisine est brune et bridée comme une Mongole avec des fesses très dessinées. Plus loin, une table de yachtmen à la Hemingway, très boucanés…
Après-midi farniente au bord de la piscine, non loin d’un plongeoir de 3,50 mètres, une antiquité en hélices avec des garde-fous chromés.
Un cliché me vient à l’esprit mais, à Monte-Carlo, les clichés ne sont pas des banalités : tout cela est très Fitzgerald… Bien que je ne me souvienne pas qu’il ait écrit sur cet endroit il y a encore, près de cent ans plus tard, quelque chose dans l’air. Le personnel discret, poli, sans aucune servilité, est assez masculin mais pas du tout tatoué, barbu ou piercé. Des majordomes à l’ancienne, des serveurs aux faux airs de film de Melville. Nous sommes chez des gens sérieux. Seuls quelques idiotismes de l’école hôtelière contemporaine nous rappellent au présent. Les expressions comme “bonne dégustation” ou “prélude sensoriel” sont-elles vraiment indispensables ? Ce soir, nous dînons en face, au Blue Bay, le restaurant gastronomique du Monte-Carlo Bay. L’endroit, d’un kitsch discret, est presque désert en cette saison mais la cuisine du jeune chef Marcel Ravin, délicieuse. Originaire des îles, il excelle dans le domaine de l’émulsion et de l’écume. L’entrée qu’il a choisie pour moi : manioc truffe et maracuja.
L’œuf de poule signature “cuit à basse température” me transforme en cochon sauvage sous l’œil d’Eva qui la joue ce soir très “couture” en grappillant une asperge verte au barbecue, denti et lambis aux feuilles de poivre, eau de coco. Deux plats plus tard (dont un poulet de Bresse boucané très parfumé), j’arrive encore à me régaler du dessert : merveilleux sorbet de petits pois à la vanille servi sur une sorte de mousse de fraise… J’ai faim parce que j’ai nagé tout à l’heure, au coucher du soleil, dans la crique en bas de la chambre, sous la fameuse Vigie, une des plus belles villas de la côte, propriété de la Société des Bains de Mer aujourd’hui louée à des clients fortunés par le Beach. Nous rentrons à pied dans un silence à peine déchiré par le bruit d’une Ferrari.
Demain, nous avons rendez-vous à 10 heures au port avec le fameux M. Rinaldi, ultime pêcheur monégasque dont la famille originaire de Venise est installée sur le rocher depuis le xixe  siècle. Il vient de signer une sorte d’exclusivité avec Paolo Sari, le chef du Monte-Carlo Beach.

"Non loin sur le quai, nous apercevons le Prince Albert dont le portait officiel orne toutes les boutiques de la principauté. À une certaine politesse désuète, qui contraste avec le luxe Barbare des vacanciers, on devine que l'on est plus tout à fait en république."
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Mercredi 24 mai, 10 heures

M. Rinaldi existe vraiment, il n’a pas des filets en or ou un costume de marinpêcheur d’opérette. C’est un grand gaillard d’1,90 m avec des bottes blanches de mareyeur. À peine déposés, ses trésors du matin : des rascasses terrifiantes, un congre menaçant, un homard aux pinces ligotées et autres rougets de la Méditerranée bien dodus. Il repart décoincer un filet… Un gros travailleur “un peu ours” d’après sa belle-sœur qui tient la boutique. Non loin sur le quai, nous apercevons le prince Albert dont le portrait officiel orne toutes les boutiques de la principauté. À une certaine politesse désuète, qui contraste avec le luxe barbare des vacanciers, on devine que l’on est plus tout à fait en république.
La poissonnière nous fait l’inventaire de son étal : castagnole (ou brama brama), denti, corb, “bœuf” de Méditerranée (une sorte de vive), espadon… Son mari m’exhibe un sabre argenté de plus d’1,50 m et un énorme loup de 3,9 kg…
En attendant de déjeuner avec le docteur Duhem, médecin-conseil des Thermes Marins, nous allons jouer les touristes dans la vieille ville. En bas, les rues sont transformées en circuit de Formule  1. Immenses gradins, billboards géants… Le plus impressionnant, c’est les filets de protection métalliques destinés à éviter les envols de voiture. Ce rappel de la mort me fait penser aux jeux du cirque. À moins de trois mètres de là, les immenses yachts immatriculés à Malte ou aux îles Caïmans me semblent bien fragiles malgré leur tonnage. Hélène Bustos, la jeune et charmante attachée de presse de la Société des Bains de Mer, m’apprend qu’ils s’écarteront tous du quai au moment de la course. La vieille ville est un village méditerranéen bien typique avec des crépis ocre et des ruelles étroites mais peu de touristes. À peine quelques Japonais pour la relève de la garde. Le prince, décidément très présent, repasse en voiture entourée de policiers à moto.
Pendant le déjeuner, je cuis au soleil du restaurant l’Hirondelle en écoutant le docteur Duhem, encore plus rouge que moi, m’expliquer les nouvelles offres des Thermes Marins. Une immersion rapide (moins de 3 minutes) à moins 110 degrés en chambre froide (la cryothérapie) est une expérience limite que je n’ai pas pu tenter, malheureusement, à cause de mon infarctus… En ce moment, je vis plutôt l’inverse. Je ne sais pourquoi la conversation vient ensuite sur les souris obèses. À la table à côté, un homme d’environ 80 ans aux cheveux teints aile-de-corbeau, visiblement régénéré, déjeune avec deux Russes de 20 ans, l’une brune l’autre blonde… Je note avec surprise ses chaussures : des petits souliers poussiéreux comme ceux qu’on voit aux pieds des garçons de café ou dans le métro sur des gens modestes. À côté de lui, une mystérieuse sacoche.
Une journaliste de Vanity Fair en total look Lacoste, visiblement intéressée par l’amincissement, prend des notes. Eva, cachée derrière ses lunettes fumées, pose des questions étranges, comme les cancres à l’école qui veulent donner bonne impression. Une conclusion s’impose avec le café gourmand : les Thermes Marins de Monaco sont à la pointe du progrès en ce qui concerne le bien-être.
Nous décidons de monter en haut de l’hôtel de Paris fraîchement rénové. Beau panorama sur la principauté et, notamment, un gros building bleu où se trouve l’appartement “le plus cher du monde” d’après les gens de l’hôtel (qui s’y connaissent). Il paraît qu’il jouit d’un toboggan descendant à la piscine. Je me demande de quelle pièce part le toboggan. Peut-être d’une chambre spéciale…
Dans la navette de retour, une Chinoise d’âge mûr en baby doll rose fuchsia et phase hypomaniaque, accompagnée d’un boy indien, réclame au chauffeur “the shopping mall… the biggest one”. Ignorant les réponses du chauffeur, elle décide de descendre à l’entrée d’un tunnel.
Retour au paradis. Luxe, calme et volupté au bord de la piscine, puis je fais mes trois-cents mètres de brasse dans une mer extraordinairement pure qui sent l’huître fraîche.
Le dîner concocté par Paolo Sari contraste avec celui de la veille mais rivalise en finesse. Les petits légumes du jardin émincés sont délicatement ligotés à l’intérieur de rougets bien charnus cuits à la salamandre. En sirotant son saint-émilion, Eva piste Christian Louboutin que nous devons rejoindre à Cannes jeudi, avant de filer avec Catherine Baba au Byblos de SaintTropez qui fête ses cinquante ans. Un programme chargé qui la préoccupe beaucoup. La saison commence… Mais je n’oublierai jamais Monaco.

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