Pop Culture

Faut-il avoir peur des cyber-dealers ?

by Anna Borel et Stephanie Marteau
14.03.2017
La dernière tendance en matière de drogues: les produits de synthèse en vente sur internet. Enquête sur ces réseaux de distribution qui ringardisent les dealers de quartier.

Texte par Anna Borel et Stéphanie Marteau

C'est lundi et, après seulement une matinée au bureau à alterner réunions et dossiers, Nathalie est pressée d’arriver au week-end. Ce faisant, elle réalise que son frigo sera vide d’ici-là, se connecte rapidement depuis son poste ou son smartphone sur le site web d’une grande surface et passe commande. Dans la foulée, anticipant le petit joint qu’elle sera ravie de fumer vendredi soir après une semaine de travail et la nuit de samedi qu’elle compte bien finir à l’aube après avoir dansé comme une folle, elle va surfer sur un autre site et, avec la même facilité, commande gélules, flacons et diverses poudres aux noms rigolos : Spice, Smokey, Nexus… Voilà, c’est fait, elle sort sa carte bleue, entre son cryptogramme, reçoit un mail de confirmation. Ses courses seront livrées jeudi et elle recevra ses pochons de drogue autour de vendredi par la Poste. Elle peut reprendre ses dossiers. Dans l’après-midi, les deux sites lui proposeront une remise sur ses prochains achats pour la remercier de sa fidélité et, après réception, elle recevra un questionnaire de satisfaction. Bienvenue en 2017, époque étrange où le consommateur roi peut tout acheter en ligne, des plats sans gluten jusqu’aux dérivés de cocaïne. Mais quelles substances Nathalie a-t-elle achetées exactement ? Derrière les noms commerciaux inventés par les plates-formes de vente en ligne se cachent des agrégats de molécules aux effets variés. On les a d’abord nommés designer drugs, une appellation qui louait le marketing bien rodé qui les auréolait, avant de les classer sous le registre de nouveaux produits de synthèse (NPS). “Ce terme est un peu fourre-tout, il regroupe un ensemble de molécules, de produits chimiques, qui peuvent être parfois anciens – le 2C-B par exemple –, parfois nouveaux, mais que les gens achètent sur internet”, explique Magali Martinez. Cette chargée d’étude de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) a un métier original, qui fait d’elle l’une des spécialistes du sujet : elle travaille pour l’unité “tendances émergentes”, qui étudie les modes qui vont et se défont en matière de dope. Elle poursuit : “Ces produits copient les effets des drogues classiques. Les plus répandus en France – par exemple la 3-MMC et la 4-MEC – accompagnent le revival de la MDMA et ont des effets proches.”

Les “trip” advisors de la dope
Elle a vu apparaître ces nouvelles substances dans les années 2000. À l’époque, seuls quelques geeks en ont l’usage. Ils forment une petite communauté qu’on appelle les “psychonautes” : des passionnés de produits, pionniers au far west du continent NPS. “Ça a commencé par être commercialisé par des boutiques aux Pays-Bas”, se souvient l’un d’eux, qui préfère rester anonyme. “Des smart shops qui vendaient ça comme de l’encens ou des sels de bain.” Très vite, les premiers forums d’usagers voient le jour : un peu partout dans le monde, ils commandent des molécules, les testent sur eux-mêmes et échangent leurs expériences. Ce qui donne sur le web des proses du style : “J’ai testé la 4-FA. Dosage : 125 mg, oral, pas de redrop. L’effet a commencé au bout d’une demi-heure. Une stimulation assez sympathique, plutôt douce, sensation de chaleur que je rapprocherais de la MD, mais en plus calme, contrôlable, juste une douce sensation de ‘love’, et l’envie de bien bouger. Ça a duré 5-6 heures. Sale état dans la journée qui a suivi et le surlendemain.” Les commentaires vont ensuite bon train : sur le dosage, la comparaison avec d’autres produits…

Et tout cela dans une relative insouciance puisque, à l’époque, ces produits sont “légaux”. “La législation européenne a commencé à les prendre en compte en 2008, mais il a fallu attendre décembre 2010 pour que la méphédrone (4-MMC), une molécule particulièrement en vogue en Grande-Bretagne et à moindre échelle en France, appelée également ‘miaou-miaou’, soit interdite”, reprend Magali Martinez. Entre-temps, l’info a circulé et de nombreux consommateurs ont profité de ces produits vendus à bas prix.

“Vous pouvez très bien passer commande sur un site en Grande-Bretagne et recevoir votre colis depuis l’Espagne.” Mondialisé et numérique, ce système fait de chacun son propre dealer.

Des labos inventifs
S’est alors amorcé un difficile combat entre le législateur et la galaxie NPS car, une fois la méphédrone classée comme stupéfiant, il a fallu s’attaquer à ses déclinaisons chimiques et à toutes les autres nouvelles molécules qui apparaissaient sur le marché. Or, en plus des centaines existantes, il en arrive chaque année une cinquantaine de nouvelles ! À qui doit-on tant de créativité ? “Les producteurs sont majoritairement en Chine, en Inde ou en Russie”, décrypte Magali Martinez. Dans ces pays, on peut ouvrir un labo pour pas cher ou détourner une infrastructure de production de médicaments – et elles sont nombreuses – pour produire en douce des substances psychoactives à destination du marché noir. La drogue est ensuite acheminée en Europe et parcourt des chemins difficiles à tracer : “Vous pouvez très bien passer commande sur un site en Grande-Bretagne et recevoir votre colis depuis l’Espagne.”

Mondialisé et numérique, ce système fait de chacun son propre dealer. Et que fait la police face à cette uberisation du marché ? “Eh bien… pas grand-chose”, avoue Olivier Lacombe, policier formateur antidrogue à la brigade des stups de Paris. “Les stups ne travaillent pas sur les NPS avant qu’ils ne soient classés judiciairement. Les produits de synthèse non répertoriés ne font pas l’objet de procédures judiciaires, donc on ne fait rien.” Arrêter des gens un par un pour détention de produits dont il faut encore prouver qu’ils sont des stupéfiants est trop laborieux. D’autant que, pour l’instant, les NPS restent marginaux à côté des substances classiques, comme en témoignent les rapports des services douaniers. À titre d’exemple, en 2014, pas moins de 157 tonnes de cannabis et de 6,6 de cocaïne ont été saisies pour un total de… 300 kilos de drogues de synthèse.

La fin des petits dealers ?
“Ce sont des drogues à la fois faciles et difficiles d’accès”, explique Magali Martinez. “Ça dépend de votre rapport à internet : de plus en plus de sites se déportent sur le dark web. Pour commander, il faut donc télécharger un logiciel pour y avoir accès, puis acheter des bitcoins pour payer.”  Et il peut y avoir une méfiance : “Le ‘teufeur’ de rave party va considérer les NPS avec méfiance, parce qu’on ne sait pas trop ce qu’il y a dedans. À l’inverse, elles vont séduire des usagers dans l’espace festif commercial, comme les clubs et les discothèques, parce qu’elles sont disponibles et peu chères”, ajoute Muriel Grégoire, psychiatre, qui a travaillé avec Médecin du monde dans le milieu des raves et au centre de toxicomanie de l’hôpital Marmottan. “Mais souvent, ça va leur être proposé par des dealers qui leur revendent ces produits qu’ils ont eux-mêmes achetés sur internet.” L’OFDT suit l’évolution du phénomène et la sociologie de ses usagers : pour l’instant, en dehors du milieu gay (voir encadré), les NPS séduisent des urbains de tous âges, souvent déjà consommateurs de drogues par ailleurs. Et avec plus ou moins de succès. “Les fumeurs de joints, par exemple, se détournent souvent des cannabinoïdes de synthèse parce que leur toxicité est plus élevée, qu’ils y trouvent plus d’effets désagréables et moins d’effet anxiolytique”, poursuit Muriel Grégoire.


Bref, si notre internaute Nathalie n’aime pas faire la queue chez le boucher et préfère la commande de plats préparés sans contact humain, ce n’est pas le cas de tout le monde et, à l’image du petit commerçant, le dealer de quartier n’est pas près de se faire remplacer par le supermarché en ligne. Mais dans les années à venir, il a quand même du souci à se faire…

Toxines & Dépendance

Non, la drogue, ce ne sont pas que des vitamines et des minéraux bons pour la santé, comme certains le croient. Mais quel danger constituent plus spécifiquement ces nouveaux produits de synthèse (NPS)? Pour le savoir, direction l’hôpital Marmottan, qui abrite le plus grand centre d’accueil et de soin pour toxicomanes. Ici, depuis quelques années, on reçoit des patients souffrant des effets de ces nouveaux produits. “Mais on n’a pour ainsi dire pas d’hétéros”, explique Muriel Mehdaoui, sexothérapeute. “Les gens vraiment en souffrance sont des homosexuels qui pratiquent le ‘chemsex’. Cela consiste à user de produits en ‘slam’, c’est-à-dire en injection, qui désinhibent le corps et l’esprit de façon à permettre des pratiques sexuelles extrêmes, comme le fist fucking, à plusieurs et pendant des heures.” Au bout d’un certain temps, ces slammeurs ne parviennent plus à avoir de sexualité sans drogue. De plus, ils s’exposent à la transmission d’IST et d’hépatites par l’usage de seringues. “Du côté des hétéros, il y a toujours un risque en cas d’usage excessif, notamment d’accident cardio-vasculaire, mais c’est très rare”, complète la psychiatre Muriel Grégoire.

Les autres accidents qui défrayent régulièrement la chronique, notamment lorsqu’on parle de “drogue du zombie” (la MDPV pour les experts), sont liés à une méconnaissance des effets de certains produits hallucinogènes puissants. “Les consommateurs avertis bénéficient d’une autorégulation par internet”, poursuit Muriel Grégoire, “ils se renseignent, échangent leur expérience, ce qui ne va pas être le cas de quelqu’un qui achète des NPS à un revendeur en croyant que c’est un produit classique. Et parfois, même les plus experts vont rencontrer d’autres difficultés : un site va leur livrer une molécule différente de celle qu’ils ont commandée précédemment, sous une même appellation. Ils peuvent alors être désagréablement surpris par ses effets.” D’une façon générale, les NPS ont des taux de toxicité et des effets plus puissants que leurs homologues traditionnels. Prudence donc. 

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