Pop Culture

Sommes-nous toutes des jalouses 2.0 ?

by Laureen Parslow
13.09.2017
Entre crise d’ego et crise de parano, vérification de la dernière heure de connexion sur Facebook et fouille analytique de l’historique de son conjoint, la jalousie s’épanouit avec les réseaux sociaux. Une névrose contemporaine bien réelle qui nous a tous, à différents degrés, transformés en la Glenn Close hystéro de “Liaisons fatales”. Décryptage.

Photos par Mayan Toledano

Article initialement publié dans le numéro Jalouse n°203.

Pour illustrer une tendance sociétale prédominante, rien de tel que de se référer au chapitre “Les stars sont comme nous”. Récemment, les célébrités victimes de ce sentiment primal qu’est la jalousie n’ont pas hésité à se vautrer dans un déballage émotionnel sans filtre sur les réseaux. Le triangle amoureux Bella Hadid-The Weeknd-Selena Gomez s’est affiché sans complexe sur Instagram, avec des intrigues dignes des meilleurs épisodes de Melrose Place. Dès que Bella apprend que son ex s’est rapproché de Selena, elle unfollow les deux, puis fait semblant de tourner la page en postant des photos d’elle à moitié nue ou en compagnie de bellâtres quand, en coulisse, on murmure qu’elle “n’a toujours pas fait le deuil de sa relation” avec le rappeur. On se souvient aussi de Rihanna coupant les ponts avec Drake et Jennifer Lopez sur Instagram après que le rappeur y eut posté une photo non équivoque de lui avec J. Lo. On murmure que, fou amoureux de Riri, il aurait cherché à titiller sa jalousie en s’affichant avec Jenny from the Block. Bref, vous l’aurez compris, la jalousie déclenchée par des déballages sur Internet provoque chez les stars comme les anonymes des réactions en chaîne dignes de votre petit neveu de 4 ans, souvent incompréhensibles vues de l’extérieur. En revanche, il est devenu limpide que l’époque où nos sens se mettaient en branle dès qu’on doutait de la fidélité de l’autre au point de se mettre à fouiller ses poches ou la poubelle, à renifler toute sa penderie et traquer le moindre cheveu sur le siège passager est bien révolue. À l’heure de la surveillance généralisée, de la multiplicité des contacts via les réseaux sociaux ou les applis, tout le monde flippe d’être trompé, et aussi de se faire griller online, même pour une conversation anodine avec un vieille connaissance. Car, avec l’immédiateté des connexions et la transparence des réseaux, tout se sait en un clic. Pour autant, sommes-nous tous devenus jaloux ? Le psychologue clinicien, auteur (1) et maître de conférences HDR à Grenoble 1 Patrick-Ange Raoult le confirme : “Les réseaux sociaux, c’est à la fois la facilité d’accès, la couverture extrêmement large de contacts qu’on peut avoir et, surtout, la dissimulation permise. Du coup, la confiance dans l’autre est énormément fragilisée d’entrée de jeu. Ce contexte peut en effet induire une dimension paranoïaque, plus ou moins forte selon notre histoire personnelle. La méfiance, la défiance, la surveillance, l’enquête fine et préalable sur l’autre sont devenues monnaie courante.” Présentation de ce vaudeville digital et amoureux en trois actes.

 

 

(1) Comprendre et soigner la jalousie, éd. Dunod. Jalousie(s) : un affect en souffrance, une souffrance de l’affect, éd. In Press.

Acte I : Le dating “Tour de contrôle”

Selon une étude américaine, 28 % des gens sont incapables de se séparer de leur tablette, contre seulement 20 % incapables de se passer de sexe… Ce qui explique pourquoi dès qu’on rencontre quelqu’un, que ce soit en personne ou sur Tinder, par exemple, on l’ajoute sur Insta, Facebook, Twitter, et on le googlise de fond en comble avant de s’engager, ne serait-ce que pour un verre : “Cela permet de faire savoir discrètement et pas de façon frontale si on est intéressé ou non. Et puis, vu qu’on est entré dans une logique d’économie de sa personne aujourd’hui, on ne veut pas perdre son temps, donc on ne se mouille pas si l’autre a encore des photos de son ex sur son compte Insta, ou si, par exemple, ne suit que des bimbos !” plaisante Catherine Lejealle, sociologue du digital. “Quand je me suis inscrite sur Tinder, j’ai beaucoup swipé à gauche, et le problème, c’est que les mecs me retrouvaient quand même sur Facebook, et certains se sont mis à me harceler”, raconte Julie, graphiste parisienne. Mais, rappelle Catherine Lejealle, l’arroseur est aussi l’arrosé, ce qui déclenche notre jalousie : “On bénéficie tous des mêmes fonctionnalités, ce qui est génial car on peut se mettre en retrait ou se dévoiler à volonté. Mais on peut aussi se prendre de plein fouet le silence de l’autre.” C’est aussi ce qui est arrivé à Julie : “Je me souviens de ce type avec qui j’avais passé une nuit super, et que je voulais revoir. Parallèlement, j’ai commencé à décortiquer obsessivement ses likes sur Instagram : combien de mes photos il aimait, contre combien de celles d’une autre fille qu’il suivait aussi depuis peu. Et j’ai déchanté quand il a aimé sa photo de montagne japonaise, alors qu’il n’avait pas réagi à mon selfie en bikini le même jour. C’était un signe, en fait, puisque quand j’ai été cash avec lui, il m’a expliqué qu’il ne comptait pas me revoir.”

Dans l’objectif de Mayan Toledano. Après avoir étudié la danse classique durant son adolescence, la New-Yorkaise Mayan Toledano a choisi de poursuivre, à 18 ans, son autre passion : la photographie. Elle capture l’univers intime des filles d’aujourd’hui, pastel et Chamallow, de leurs chambres à coucher à leurs sous-vêtements. Un univers doux mais non dépourvu de cruauté…

Acte II : Le couple en mode surveillance russe

Le risque de ces nouveaux jaloux, c’est de se faire beaucoup de films à force de prendre pour argent comptant ce qu’ils voient sur le Net – “Une des caractéristiques de la jalousie est de faire flamber l’imaginaire”, précise Patrick-Ange Raoult – ou d’arriver à des conclusions un peu trop hâtives sur la personne qu’on traque : “On va amplifier les choses, les observer et les analyser avec nos grilles de lecture personnelles. Alors que dans la vraie vie, les sens sont là, on peut percevoir comment est vraiment la personne, et c’est cette image qui doit compter”, poursuit Catherine Lejealle. Une fois la délicate première étape de la rencontre passée, quand on se met en couple, la problématique épineuse des règles de conduite de l’un et l’autre sur les réseaux sociaux finit toujours par se poser. Le musicien et producteur SebastiAn narre d’ailleurs une anecdote sur son couple dans Facebook Story, une chanson du dernier opus de Frank Ocean, Blonde : son ex-copine croyait qu’il la trompait car il trouvait absurde de l’ajouter en amie sur Facebook puisqu’ils vivaient sous le même toit… “La jalousie moderne et digitale s’apparente à la jalousie d’honneur, c’est finalement très narcissique. C’est lié à sa personne, à l’image de soi, et c’est souvent lié à ses fragilités antérieures, analyse Patrick-Ange Raoult. Toutes les manœuvres, la traque, l’agressivité, la fouille, on les fait pour moins souffrir psychiquement.” Le souci, c’est que s’il est facile de fouiller dans la vie de l’autre, il est aussi facile de découvrir des choses qui nous plaisent moins, car personne n’est irréprochable à 100 %. “On cherche trop la perfection en termes de relation amoureuse, de vie de couple. Or il faut laisser l’autre tranquille, lui “laisser ses coulisses”, pour reprendre l’expression du sociologue Erving Goffman, et ne pas intervenir dans tout son espace. Ces coulisses permettent le mystère ; de plus, ce qu’on découvre de l’autre sur les réseaux ne reflète de toute façon pas la réalité, explique Catherine Lejealle. Si l’on en croit les chiffres, la durée de vie du couple fond comme neige au soleil. En 2010, une étude de l’American Academy of Matrimonial Lawyers rapportait qu’aux États-Unis un divorce sur cinq impliquait Facebook. Plus de la moitié des avocats (66 %) citaient le réseau comme première source de preuves dans les affaires de divorce. 

Acte III : L’impossible rupture

Le comble de cette jalousie assistée par ordinateur, c’est qu’elle ne s’arrête pas à la rupture. Le deuil d’une relation est impossible tant notre curiosité malsaine et narcissique nous pousse à vérifier plusieurs fois par jour, puis par mois, si l’autre nous a oublié ou est devenu accro au Valium parce qu’on n’est plus là. “J’ai une ex qui continue de me traquer post-rupture, en créant des faux comptes partout, puis en m’envoyant des messages où elle décrit mes photos, mes nouvelles connexions, et me demandant si je sors avec tel ou tel fille. Du coup, je me sens traqué et c’est impossible de refaire ma vie, parce que son fantôme est trop présent”, confie Alex, 41 ans, restaurateur. Bref, on est en droit de poser au psy la question suivante : comment les relations amoureuses vont-elles survivre dans les dix prochaines années ? Elles seront aussi éphémères qu’une collection croisière : “On n’aura souvent que des relations superficielles, faites de jouissance immédiate, où l’on traite l’autre comme un objet de plaisir à consommer puis à jeter. C’est un peu pervers, car on ne s’engage pas, on baratine, on fait une présentation de soi idyllique, et on disparaît du jour au lendemain”, commente Patrick-Ange Raoult. “On fonctionnera toujours plus dans le leurre et l’immédiateté. Et donc dans des fonctionnements d’immaturité affective. Tout ce travail fait auparavant par les couples, entre l’illusion amoureuse initiale, la prise en compte des réalités, le deuil de certaines choses, l’aménagement vers la tendresse, l’acceptation des fautes de l’autre, se fera rare.” Voilà ce qui arrive quand on est trop exclusif avec son smartphone.

Partager l’article

Tags

Articles associés

Recommandé pour vous